2089 Revolution par Stéphane Michaud

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1


Les arbres égrainaient leurs feuilles rouillées dans le froid vent d’octobre. Au hasard des bourrasques, ces papillons sans chlorophylle tournoyaient dans une danse macabre. L’hiver n’avait pas encore étalé son blanc manteau sur le paysage, mais la nature s’y préparait déjà. Les arbres sacrifiaient leur feuillage, cachant au sein des racines leur précieuse sève. Planté sur l’horizon, écorché par la ligne fragmentée des crêtes rocheuses, le soleil hésitait à se faire avaler par les dents acérées d’un massif montagneux.
Sur une autre feuille, blanche comme la neige, la danse d’un pinceau figeait dans une éternité picturale les couleurs éphémères du jour à l’agonie. Des yeux profonds, fixés sur le lointain, fragmentaient chacune des couleurs en composantes primaires. Puis la main volait vers la palette de couleurs pour venir y baigner les poils de soie du pinceau, l’imbibant de pigments ferreux avant de repartir vers la toile dans un ballet à trois temps : une valse. Et sous le pinceau du chef d’orchestre, une symphonie automnale prenait forme.

Stanley profitait de cet instant unique, assis sur la terrasse de son jardin pour s’essayer à l’aquarelle. Sur le vaste paysage qui s’étendait par delà la clôture avaient germé ces dernières années d’autres habitations semblables à la sienne. A la seule différence que celles-ci avaient sur le toit, tournée vers le sud, une parabole. Une autre singularité était que, malgré la progression de la pénombre vers l’obscurité totale, aucune lumière ne s’allumait. Tous économisaient leurs crédits énergie, sauf bien sur pour se brancher sur la RV. Stanley ne disposait pas de ce cordon ombilical reliant les individus au monde des rêves virtuels. C’est pourquoi il pouvait à loisir profiter de la beauté du monde et laisser allumer la lampe sur son perron.
Par contre, sous la lumière artificielle, Stanley ne pouvait plus peindre. Mais cette fois-ci, ce n’est pas l’arrivée de la nuit qui mit fin à son travail mais une vibration à son poignet. Sous la surprise, les muscles de son bras se contractèrent et la lame du pinceau vint déchirer le ciel d’un long trait noir. Recevant rarement d’appels, Stanley n’avait jamais pensé à désactiver le mode vibrateur de son communicateur personnel. Il regarda comme hypnotisé le symbole d’un ancien combiné de téléphone clignoter sur l’écran digital. En dessous devait s’afficher, en principe, le nom de l’appelant si celui-ci était répertorié dans la base de donnée centrale, ce qui était le cas de tout le monde. De tout le monde sauf de la personne qui tentait de le joindre actuellement, car l’espace prévu à cet effet restait désespérément vide.
Stanley senti l’inquiétude germer en lui et venir se loger dans le creux de l’estomac. Dans les profondeurs de son esprit, des ombres tapies sortirent de leur demeure et se mirent en mouvement. Un oiseau s’envola à travers sa gorge, laissant une odeur de plume. Son cœur s’emballa comme un cheval effrayé par l’orage. La musique répétitive qui jamais ne quittait son esprit, percuta de plus en plus vite les cavités internes du crâne de Stanley et perdit sa propriété apaisante. Sur son front, des perles de sueur commencèrent à se former, à couler dans ses sourcils pour finir par venir noyer ses yeux. A la troisième sonnerie et ne voyant plus clairement, c’est au bord de la panique, d’un doigt hésitant, que Stanley décrocha son téléphone. Il voulu prononcer le traditionnel « allo », mais le métal en fusion qui coulait dans sa gorge vaporisa ce mot et le transforma en un pesant silence. Loin de s’en émouvoir, une agréable voix à l’accent de clochette se répandit dans l’espace comme un doux parfum :
« Monsieur Stanley Harris Sperg, votre cas a de nouveau été étudié par le comité d’évaluation des capacités personnelles. Et c’est avec une grande joie que je vous annonce que votre insertion sociale est possible et ce malgré votre incapacité personnelle ! C’est pourquoi vous êtes prié de venir au siège administratif central, pour entrer dans votre nouvelle fonction et trouver ainsi votre place dans la société. »

*

Le train gémissait sur ses rails rouillés et ballottait Stanley de gauche à droite sans ménagement. Personne d’autre que lui ne se trouvait dans le wagon. Le train circulait à vide la plupart du temps, ce qui en soi constituait une absurdité, pensa Stanley. Comment, à une époque où l’énergie était limitée, pouvait-on se permettre de continuer l’exploitation de lignes ferroviaires que plus personne n’utilisait. Combien de crédits énergie représentait le trajet journalier de ce monstre d’acier ? Même si ce dernier vestige du gigantesque réseau de communication du début du siècle devait sa survie à sa faible demande en énergie, il était surprenant de laisser en fonction une machine qui ne servait plus à rien.
Voyager était devenu bien plus sûr, plus rapide et bien moins coûteux grâce à la RV. Plus personne ne voyageait de manière physique, que ce soit pour affaire ou pour le plaisir. Les enfants se branchaient le matin pour aller à l’école, les adultes pour travailler et tous, le soir, pour vivre leurs fantasmes…

*

Stanley arriva à la Capitale de nuit, ce qui fit qu’il ne vit pas grand-chose. Seules quelques fenêtres étaient éclairées, les lampadaires des rues restaient borgnes et certains des nouveaux immeubles étaient construits sans fenêtres. Plus de voitures pour animer les routes qui restaient là, étendant leurs tentacules goudronnés sans plus de raison d’être. Pourquoi se soucier de l’aspect extérieur des choses alors que la majorité du temps de veille s’effectuait dans un monde virtuel ?
C’est donc en arpentant seul les trottoirs d’une ville fantôme que Stanley, grâce aux indications de son communicateur, se dirigea vers l’immense pyramide du bâtiment administratif central. Soudain, il se figea, cela faisait bien longtemps et même si son inconscient essayait désespérément de refouler son passé, il n’avait pu s’empêcher de porter son regard à l’ouest. Elles étaient toujours là : deux tours rouges et blanches, rejetant une fumée jaunâtre dans l’atmosphère.
Sa chambre, à l’époque, donnait directement sur elles. Ces deux tours étaient l’image la plus persistante de son enfance. L’hôpital psychiatrique n’était pas visible, caché sans doute encore par sa clôture végétale. Stanley restait là, éteint, comme un automate en panne, comme un pantin sans fils. Un fusible avait lâché dans son cerveau fragile et le monde s’écoulait à présent au-delà de son être. Derrière le mur de ses paupières, des yeux vides, tournés à l’intérieur, cherchaient, aveugles, une issue de secours.
Un petit enfant nommé Stanley courait à perdre haleine dans un couloir étroit. Les immenses murs lisses et blancs se refermaient doucement sur lui. Perdu dans un labyrinthe, il voyait autour de lui des taches floues. Elles se mouvaient, parlaient, mais pourtant restaient sans consistance. Il était différent, il le sentait, il n’appartenait pas vraiment à ce monde et c’est pourquoi celui-ci se refermait sur lui : pour l’avaler, le digérer et le recracher comme tout être non comestible.
Mon fils, hurlait une voix décolorée. Tu me regardes et pourtant, tu n’es pas là…
Les murs étaient trop proches maintenant, il ne pouvait plus avancer sans se cogner. Sa main gauche traversa le mur et commença à vibrer. Une issue de secours venait de s’ouvrir, juste là, aux frontières de la conscience. Une sensation venait lui rappeler qu’il était vivant, capable de ressentir les effets du monde externe. Stanley ouvrit les yeux, saisi son poignet et respira profondément. Son communicateur continuait de vibrer à intervalles réguliers et cela finit de le calmer.

2


L’hôtesse Mireva jeta un rapide coup d’œil en arrière pour vérifier que le réalisateur dont elle avait la charge la suivait bien. Stanley marchait toujours quelques mètres derrière elle, ce qui la mettait mal à l’aise.
Les pétales en titane du diaphragme de la porte coulissèrent à son approche. Au lieu de la franchir, elle se mit sur la droite et invita Stanley à entrer le premier.
– Aujourd’hui, vous entrez avec moi, mais par la suite il vous faudra porter ce collier pour accéder à votre salle de travail, dit-elle tout en virevoltant autour de son protégé pour lui accrocher son passe.
– Ceci vous donne non seulement accès aux salles de réalisation, mais aussi sert de mémoire de sauvegarde du monde que vous allez créer. Tout est contenu dans cette petite sphère là, au centre de votre collier.
Stanley sentit les bras de Mireva l’enlacer et regarda entre son pouce et l’index une petite perle aux reflets multicolores. Lorsqu’il releva la tête pour pénétrer dans la pièce, ce qu’il vit lui coupa le souffle.
Il n’entendit pas Mireva lui expliquer qu’elle portait sa sphère mémoire en boucle d’oreille, mais préférait pour les hommes les chevalières ou les colliers. Devant lui, le temple de la RV était constitué de milliers de colonnes de verre, remplies d’eau, dans lesquelles se débattaient des êtres humains, emprisonnés dans une chrysalide métallique. Des milliers de fils sortaient de leurs corps et allaient se perdre dans le plafond. Tous se débattaient plus ou moins violemment. Stanley voulut fuir mais la porte s’était déjà refermée et qui plus est, Mireva restait là, souriante comme un ange. Elle lui prit doucement le bras et l’emmena vers une colonne encore vide.

*

La porte de verre coulissa doucement pour venir se refermer en un cylindre parfait. Stanley, emprisonné à présent dans l’une de ces colonnes de verre, voyait Mireva lui faire des signes à travers la vitre. Mais revêtir la combinaison ne semblait pas si compliqué, malgré les nombreuses terminaisons filandreuses qui permettaient de recréer toutes les sensations du monde réel.
Stanley sentit son corps s’alléger progressivement et eut juste le temps de refermer sa visière avant que l’eau ne le submerge. Dans la pénombre, une voix entama un compte à rebours utilisé il y a bien longtemps déjà pour les missions spatiales : trois… deux… un… décollage !
Des milliers de sensations envahirent Stanley simultanément. Une caresse de soie au parfum poivré succéda au gazouillement impatient d’un oisillon affamé. Des taches floues se délavaient en océan de couleurs au goût de fraise et de vanille. Puis soudain, le monde prit forme ou plus précisément, devint une réalité plus plausible.
Le ciel bleu faisait danser ses nuages sous le soleil printanier. Des bâtiments gris aux multiples carrés de lumière accueillaient une population humaine de plusieurs millions d’âmes. Des serpents de voitures sillonnaient la cité et la marée humaine déversait ses flots multicolores au gré des horaires des magasins. Le soleil poursuivait une course folle sans jamais toucher la rue et restait prisonnier dans les falaises de verre des gratte-ciels. Les éléments évoluaient comme un film en avance rapide. Stanley parcourait cette ville, en volant à travers les rues à une vitesse folle. A l’aube du huitième jour (même si moins d’une heure effective s’était écoulée) Stanley fut projeté violemment à terre.
Le temps reprit tout aussi brutalement son cours normal. Stanley s’aperçut alors qu’il se trouvait dans un décor d’apocalypse. Des rues agonisantes désertaient une ville ravagée par des années de guerre. Devant lui, sortant des décombres, des ombres humaines fuyaient de terreur devant le feu nourri des hélicoptères militaires.
Une bombe à fragmentation tomba devant lui. L’explosion l’aveugla, de la lumière noire se déversa dans son cerveau tandis que ses tympans saturés ne renvoyaient plus qu’un assourdissant bourdonnement. Il savait son corps transpercé de milliers de fragments métalliques et probablement en train de brûler, mais ne ressentait plus rien. Lorsque l’obscurité visuelle, sonore et olfactive fut totale, des lettres vertes s’affichèrent sur la surface intérieure de son crâne : MARS 2089 – REVOLUTION.
La révolution de 2089 avait eu lieu dans son enfance. Celle-ci l’avait condamné à l’enfermement dans un hôpital psychiatrique. Le début de son cauchemar.

*

Dans la tour de contrôle, l’opérateur se retourna avec méfiance vers un personnage qui venait d’entrer dans la pièce et s’était arrêté juste derrière lui. Cet opérateur était soucieux. Son inquiétude avait fait naître des mots qui ne purent franchir le cap de ses lèvres. Le visage impassible du chef de la police préventive n’avait pas eu besoin de contracter le moindre muscle pour faire comprendre qu’il ne fallait pas le troubler dans ses réflexions. Il s’approcha ensuite de la demi-sphère d’affichage où s’entrelaçaient dans un ballet compliqué une multitude de triangles verts et apposa ses deux mains de manière à en encercler un. Celui-ci ne se mouvait plus. En deçà du symbole géométrique s’affichaient les données personnelles du plongeur en question : Stanley Sberg. Son état était préoccupant.
Les huit opérateurs du monde de réalité virtuelle de 2089 regardaient leur chef dans l’attente du verdict.
– Nous savions dès le début qu’utiliser un être avec une prédisposition révolutionnaire était risqué, mais je rappelle que les conditions exceptionnelles dans laquelle nous nous trouvons exigent des mesures exceptionnelles. Augmentez le niveau de sécurité de ce monde et ne laissez l’accès à personne sans mon autorisation. Il ponctua son discours en posant son index sur le triangle vert et quelques étages plus bas, un plongeur retrouva ses esprits.

*

Stanley suffoquait, avec dans sa tête un chaos d’images et de sons qui s’entrechoquaient. La visière de son casque se releva, laissant pénétrer la lumière artificielle des néons de son cylindre personnel. Ce flot de réalité lui fut insupportable et il sombra à nouveau dans l’inconscience. Le mécanisme de protection de son cerveau luttait désespérément pour maintenir son esprit dans un monde de cohérence.
La réalité virtuelle n’avait rien de comparable aux rêves et cauchemars, aussi réalistes soient-ils. A la fin de l’immersion dans l’univers de synthèse, pas de réveil à proprement parler mais seulement un retour à une autre forme de réalité. La plupart des personnes parvenaient à faire la différence entre cette réalité fictive et la vraie vie et pouvaient ainsi vivre dans un monde où cet instrument était devenu indispensable.
Un faible pourcentage d’individus ne supportait pas la connexion. Les scientifiques, après avoir mené des recherches infructueuses dans de coûteux instituts, les avaient abandonnées, faute de crédits. Cet argent servait à présent à la prise en charge de ces handicapés.
Un pourcentage encore plus faible de la population avait des prédispositions révolutionnaires et était, dans ce cas, sous surveillance constante. Stanley n’était pas une exception puisque, statistiquement parlant, rien n’empêchait de cumuler le statut de révolutionnaire et de ne pouvoir supporter une connexion RV.
Cette fois-ci, Stanley s’en sortit simplement avec un mal de crâne, qui persista environ une semaine. Mireva, toute désolée, vint le voir à son deuxième jour d’hospitalisation.
– Je ne savais pas que vous étiez un handicap… je veut dire, que vous ne supportiez pas la RV. Pourquoi ne m’avoir rien dit ?
– Je vais bien, ce petit mal de crâne n’est rien comparé à ce que j’ai subi…
– Mon Dieu. Je n’avais pas pensé que…vous étiez dans une de ces cliniques de recherche ? Je, je ne sais pas quoi dire. C’est injuste de vouloir vous faire travailler. Avec un tel handicap, il…
– Non, non. Au contraire. Hier j’ai reçu la visite de la personne qui gère le projet 2089 et c’est pratiquement moi qui ai dû le convaincre de me laisser poursuivre mon travail. Pour une fois que je me sens utile à quelque chose ! C’est mon devoir, vous comprenez, je sens que je dois le faire.

3


Stanley en était maintenant à sa dixième plongée, sa migraine était persistante mais n’avait plus augmenté d’intensité depuis qu’un petit génie avait quelque peu modifié les fréquences de transmission des signaux de son casque RV. Il en savait bien plus sur la manière dont fonctionnait cet univers, grâce notamment à la visite effectuée dans la tour de contrôle qui supervisait les plans de vol. Il avait vu les nombreux triangles verts des gens qui se connectaient. Les utilisateurs normaux devaient se plier aux règles de l’univers où ils évoluaient. Les programmeurs comme lui pouvaient créer et modifier des éléments, mais étaient aussi astreints aux contraintes imposées par le programme de cohérence. Par exemple, il était possible de faire construire un mur ou créer une brèche dans un barrage, mais toutes ces créations étaient liées par les lois de la physique. Impossible de faire voler les voitures ou de transformer l’eau en vin !
Après le décollage, il se sentait toujours bien, sa migraine disparaissait, son monde l’attendait et il pouvait commencer à jouer à Dieu.
MARS-2089, le titre de son œuvre. Comme Mozart il transformait l’espace à la mesure de son génie. Le degré de sensibilité de transmission de l’interface bioinformatique n’avait, à sa demande, pas été modifié. De par son hypersensibilité, il risquait à chaque minute une overdose sensorielle. Cependant, il devait ressentir la vraie douleur. Cela le rendait plus vivant, en prise directe avec son monde. Savoir qu’il pouvait avoir réellement mal le rendait plus prudent et surtout, plus enclin à ne pas commettre deux fois les mêmes erreurs.
La seule différence entre la RV et la vie, c’est que dans la vie, on n’a qu’une seule chance. Pas moyen de recommencer la partie après un game over. Stanley venait de supprimer cette distinction.

*

La personnalité de Stanley trouvait un écho direct dans la ville en ruine qu’il s’amusait à voir dépérir. Sublimer ses sentiments en les projetant directement dans l’espace tridimensionnel agissait comme la meilleure de thérapies. Il évoluait dans la matérialisation de ses fantasmes oniriques, pouvait les toucher, s’y blesser, et surtout, les détruire. La reconstruction de son psychisme intérieur était proportionnelle à la destruction de l’univers extérieur qu’il avait créé.
Pour ne pas céder à ses tendances suicidaires, son désespoir avait amené la beauté en ces lieux. Comme Kubrick avant lui, le mouvement était devenu indissociable d’une certaine forme de musicalité. Les bombes s’accordaient en rythme aux hurlements du métal. Les flammes chantaient en chœurs, accompagnés par les danses éphémères de torches humaines. La puissance de la folie des hommes s’exprimait ici en toute impunité, puisque rien n’avait plus de conséquence...
La mort n’existait pas plus. Un game over s’affichait sur le visopad de la victime, avant de lui proposer de reprendre la partie. Pilote d’hélicoptère, soldat, blessé, et même la dernière création de Stanley, rat d’égout.
Les villes qui brûlaient ne polluaient pas l’atmosphère, pas plus que la simulation d’un nuage ou d’un ciel bleu en tout cas. Quelques watt injectés dans un ordinateur suffisaient à créer l’illusion de la réalité, sans avoir à souffrir des conséquences de celle-ci : la définition même du Paradis.

*

Quelques fois, dans la fournaise d’un incendie, à travers l’entrelacs des serpents métalliques en fusion vomis par le béton armé poussait une rose. Sans racine, sans autre lumière que les flammes, à l’encontre de toutes les lois de la biologie et de l’informatique de simulation, cette variété de fleur s’épanouissait dans cet environnement hostile.
Cette rose ne poussait que dans ces conditions infernales, remettant en cause la perspective même que l’on pouvait avoir de la destruction. Ceci restait la plus grande victoire de l’esprit torturé d’un réalisateur. Stanley avait réussi, à l’encontre de tous les principes, à faire admettre l’existence de ce phénomène par le programme de création, en contournant le système de supervision de la cohérence des mondes.
Une rose, sans autre justification de sa présence que son insolente beauté. Si sur un paysage dévasté pouvait pousser la plus belle des fleurs, ne serait-ce qu’une seule, alors ce monde ne pouvait plus être considéré comme fondamentalement hostile. L’univers existe parce que des êtres conscients sont capables d’extraire une cohérence dans ce qui n’est en réalité qu’un amas chaotique de matière et d’énergie. Les ordinateurs n’avaient pu comprendre cela, ils n’envoyaient que des bits à des terminaux humains et enregistraient leurs réactions. Les fleurs de Stanley avaient été testées directement sur les consommateurs et les statistiques montraient que le nombre de connectés augmentait sensiblement avec l’introduction de cette variété de fleur. Cela avait suffi.
Stanley, par ces différents artifices, modifiait non seulement l’univers de 2089, mais surtout la perception qu’en avaient les gens. Les désirs d’un être sont canalisés par la fiction et Stanley se servait de cet instrument pour réorienter les pulsions des individus. Il espérait que bientôt ils se révolteraient. 2089 ne sera alors plus la simulation d’un fait historique, mais la vision d’un avenir meilleur, sans RV !

*

Avec des gestes d’empereur, Stanley repeignait un décor à sa guise lorsque l’incident se produisit. Une ombre féminine se dessina sur le mur… avant que celui-ci ne disparaisse. Pas d’explosion, pas de débris, simplement une négation de l’existence même du mur, dont seule l’image mémorisée dans les neurones de Stanley prouvait qu’un jour, il avait été.
Ce qui choqua le plus le réalisateur n’est pas que le programme de cohérence ait permis que se produise une telle action, mais plutôt qu’une ombre ne soit liée à aucun objet ou, dans ce cas, être humain. Le système d’évaluation d’anomalie n’avait jamais mis autant de temps pour effectuer son rapport et Stanley s’apprêtait à envoyer une requête au système central lorsque l’ombre réapparut. Les lois de la physique avaient cours ici et nul ne pouvait les contourner, même pas la tour de contrôle ou le programme de supervision. Cette ombre ne pouvait donc exister sans qu’il y eût une femme pour la justifier.
D’autres ombres s’allumèrent comme par enchantement. Stanley puisa dans ses ressources et son intuition pour convaincre le programme de cohérence de rectifier au plus vite cette anomalie en associant les propriétaires aux ombres. C’est alors qu’ils apparurent, d’abords flous, puis de plus en plus nets. Une population entière de gens hagards. Ces créatures à formes humaines se déplaçaient comme des fantômes, traversant sans s’émouvoir murs de béton et façades, s’interpénétrant les unes les autres sans même se voir. Stanley tenta vainement de leurs parler, déambulant comme un fou dans une ville à présent hantée.

4


Le conseil de sécurité s’était réuni d’urgence après la mésaventure de Stanley, les fantômes s’étaient manifestés aussi dans plusieurs mondes. L’explication était que, pour une raison encore inconnue, le statut des prisonniers avait été modifié.
Les criminels étaient condamnés à être connecté en permanence, sans droit d’interaction avec les mondes et sans pouvoir être vus par les autres plongeurs. Le choc psychologique provoqué par l’intrusion de ces âmes damnées était sans précédant. Certains plongeurs, choqués, n’avaient pu se reconnecter depuis leur « rencontre ». Ces arrêts maladies intempestifs mettaient en péril l’économie et l’équilibre de la société.
L’adjoint du chef de la police préventive lut son rapport :
– Le phénomène de l’apparition des prisonniers a été constaté dans certains mondes RV seulement. Nous avons lancé des algorithmes de corrélation qui devraient nous donner une relation entre les caractéristiques de ces mondes et l’anomalie. Sa progression reste constante, mais nous ne savons pas combien de temps il faudra pour rectifier cette anomalie. Le problème du statut des prisonniers doit donc être débattu rapidement. Je propose que l’on coupe momentanément l’accès extérieur des prisons. Une motion a été déposée dans ce sens par notre service et sera votée en fin de séance.
Après cette entrée en matière vive et dynamique, la bureaucratie reprit ses droits. La question des prisonniers fut à nouveau mise sur le devant de la scène. Les sénateurs apparaissaient tour à tour au centre de l’arène du monde RV représentant le palais de justice et la chambre basse du sénat.
– Nous avons construit des prisons modernes et résolu le problème de gestion de l’environnement carcéral en connectant les condamnés aux mondes RV, mais sans leur fournir un monde spécifique. Voilà notre erreur et voilà où cela nous mène aujourd’hui.
Le prochain intervenant répliqua :
– Créer un monde RV pour les seuls prisonniers n’aurait pas permis de réinsertion sociale, car alors nos prisonniers n’auraient plus évolué sur la même ligne directrice que le reste de la population. Et les budgets ne suffisent déjà plus pour les programmes actuels, je rappelle que nos écoles et cabinets médicaux psychologiques sont saturés.
Les discussions se poursuivirent jusque tard dans la nuit sans aboutir même à un début de consensus diplomatique. Pendant ce temps, dans un sous sol, à l’abri des risques d’incendie, de tremblement de terre et surtout de maladresse ou malveillance humaine, l’unité centrale reçut les résultats des différents programmes de corrélation. L’anomalie avait été provoquée par un bug dans l’algorithme de simulation et une faille de sécurité dans le programme de surveillance. Le rapport fut immédiatement transformé en signaux compatibles avec la compréhension humaine et transmis au sénat :
« Anomalie d’interaction des prisonniers dans les mondes virtuels provoquée par une programmation anormale de l’algorithme de simulation. Première déviation trouvée : une fleur se développant dans un environnement non compatible avec les normes biologiques en vigueur. Source de l’instabilité, monde Mars-2089, programmateur : Stanley Sberg. Ce virus s’est propagé avec comme conséquence secondaire l’apparition de phénomènes résiduels liés aux statuts des prisonniers. L’algorithme de surveillance a alors forcé le programme de cohérence pour rectifier certaines impossibilités, ce qui a provoqué l’association des personnes physiques avec les phénomènes résiduels. »

*

Après une minute de flottement, une multitude de décisions furent prises en un temps record. La programmation de l’algorithme de simulation étant complexe et pouvant provoquer des effets secondaires encore plus catastrophique, cette option ne fut pas considérée comme réalisable dans de brefs délais. Les fleurs continueraient donc temporairement d’exister. Deuxièmement, il était impossible de déconnecter les prisonniers, faute de moyens logistiques, et les laisser sous perfusion en leur supprimant les accès aux mondes provoquerait, selon les experts, des dégâts cérébraux irréversibles. Le plan de vol des prisonniers sera donc momentanément limité aux mondes en développement ou expérimentaux, car ceux-ci n’autorisaient aucune connexion par des utilisateurs normaux. Quant à la source du mal, le programmateur Stanley Sberg, il passera en jugement séance tenante pour sabotage et acte de terrorisme.

5


Jury, avocats, juge et accusé se connectèrent depuis la même salle d'envol. Les cylindres étant disposés physiquement selon les normes en vigueur dans les tribunaux du siècle passé.
La première journée de procès s’était déroulée comme dans un rêve pour Stanley. Les avocats n’avaient pas compris. S’il avait voulu provoquer cet incident alors il s’y serait pris différemment ! Avec ce qu’il savait de la programmation RV, il était suicidaire de vouloir changer les droits d’accès d’un plongeur. Surtout des prisonniers qui étaient particulièrement surveillés. Il y avait des moyens plus subtils pour aboutir au même résultat, voire provoquer des dégâts bien plus importants.
A moins qu’une partie de lui-même ait voulu qu’il se fasse arrêter ? Une fraction de sa conscience tentait peut-être désespérément de stopper son action révolutionnaire en combattant ses pulsions primaires. Ils auraient alors raison. Je ne suis qu’un malade mental, un handicapé appelant désespérément à l’aide. De sombres pensées envahirent Stanley, à l’aube d’une défaite prévisible. Mais pour gagner, il faut parfois savoir perdre. Il était un fou désirant détruire une société qui finalement ne l’avait pas si mal traité, mis à part dans son enfance. Durant cette révolution qu’il était chargé de faire revivre.
Un combat interne voyait donc deux forces contraires s’opposer : sa nature révolutionnaire le poussant à provoquer une révolte du peuple, et sa conscience de citoyen. Préserver les acquis en cherchant des justifications aux actes criminels de cette société. Les dirigeants justifiaient l’abrutissement du peuple par la RV et fabriquaient de toutes pièces un contexte historique, économique et environnemental qui serve leurs intérêts. Un immense complot auquel il avait participé en créant une fausse reconstitution historique. Un instrument parfait, servant uniquement à la détection des révolutionnaires. 2089 était un formidable outil de répression policière !
Mais peut-être la réalité virtuelle était le seul moyen pour que l’humanité puisse continuer à vivre dans un monde de luxe, sans plus se soucier des problèmes de pollution, d’énergie et de liberté individuelle. D’ailleurs, il était fort possible que les experts disent vrai : les ressources en énergie fossile viendront bientôt à manquer.
Les paroles de Laozi, Dao de jing, lui vinrent en mémoires : le gouvernement du saint consiste à vider l'esprit du peuple, à remplir son ventre et affaiblir son ambition. Le saint agit en sorte que le peuple n'a ni savoir ni désir et que la caste de l'intelligence n'ose pas agir. Pratiquer le non-agir et tout restera dans l'ordre. Le non-agir, c’est la RV ! Le monde où plus rien n’a d’importance. Seul reste le bonheur individuel, au détriment d’une vision à plus long terme.
Stanley croyait néanmoins au principe fondamental de la démocratie : c’est au peuple de choisir sa destinée et à la société de lui fournir l’éducation nécessaire pour qu’il puisse acquérir la capacité à se gouverner lui-même.

Le juge prit la parole :
– Monsieur Stanley Harris Sperg, accusé de terrorisme, avant que ne s’ouvre cette deuxième journée du procès, avez-vous quelque chose à déclarer ?
– Oui, Monsieur le juge, prononça Stanley à la surprise générale, cette question faisant partie uniquement d’un protocole bien défini. Je désire changer ma ligne de défense. Je plaide coupable ! Je suis un révolutionnaire et de par ma nature prédisposé à vouloir nuire à la société. Je suis une personne dotée d’un handicap et comme tel, je n’aurai jamais dû être engagé par…
– Objection ! L’accusation demande un ajournement de ce procès pour pouvoir prendre en compte ce changement d’attitude de l’accusé.
– Refusé, dit après une courte réflexion le juge. L’accusé reconnaît les faits que l’accusation se chargeait d’établir lors de la première journée. Je déclare donc ouverte la deuxième journée du procès Sperg contre l’état. La parole est à l’accusé.
– Merci Monsieur le juge. J’établirai aujourd’hui que la respon-sabilité de l’incident est à imputer aux dirigeants de la police préventive. Je n’ai pas commis d’autre faute que de réaliser ce que mes prédispositions révolutionnaires me poussaient à faire. Cet incident était prévisible, il reste à déterminer si la police préventive a commis cet acte délibérément ou non.
– Objection, clama à nouveau l’accusation. Ce procès vise à établir la culpabilité de Monsieur Sperg et non de la police préventive.
– Je suis un révolutionnaire, rétorqua Stanley, reconnu comme tel depuis mon enfance. Quoi de plus normal alors que je commette un acte de sabotage lorsque l’occasion m’en est donnée ? Ce procès n’a pas lieu d’être s’il cherche à établir des faits reconnus par tous et cela depuis des années.
– Ce n’est pas la nature révolutionnaire de Monsieur Sperg qui est condamnable, mais son intensité. Celle-ci a atteint un niveau tel qu’aujourd’hui l’accusé représente un danger pour la société et notre devoir est donc de le rendre à nouveau inoffensif.

Cette deuxième journée du jugement se termina par le long plaidoyer de l’accusation.
– Aujourd’hui nous pouvons non seulement juger un être à travers ses actions mais aussi sa nature même. Il est possible de connaître les motivations et fantasmes d’un individu grâce au comportement qu’il a dans le monde virtuel. Qui choisissons-nous d’être lorsque le choix est infini ? Quelles actions allons-nous entreprendre alors qu’elles n’ont aucune conséquence ? Quelles libertés allons-nous prendre alors que nous n’entravons plus la liberté des autres ? Ce n’est donc pas uniquement l’acte de sabotage qui est reproché à l’accusé, mais sa nature qui sera jugée.
L’avocat balaya le jury du regard avant de poursuivre.
– Quelle place voulons-nous donner à des individus comme Stanley ? Des révolutionnaires pour lesquels aucun traitement théra-peutique ne fonctionne. Des handicapés qui ne peuvent pas travailler. Des fous qui lorsqu’ils sont employés à la création d’un univers RV qui leur conviendrait, mettent en péril l’ensemble de notre système social ?

*

Stanley, confiné dans sa cellule, repensait à cette journée. Le statut des prisonniers avait à peine été abordé mais finalement, vu la tournure des événements, cette question le concernerait sans doute directement dans un avenir proche. Et l’accès à 2089-Révolution avait été interdit à tous.
L’accusation avait eu gain de cause sur un autre point. En se basant sur le 8e amendement, elle avait demandé que les personnes purgeant une peine de prison continuent de bénéficier du même statut qu’avant l’incident. L’accès aux mondes RV devait être le même pour tous, et cela pour permettre aux criminels de pouvoir réintégrer la société plus aisément à la fin de leur peine.
Ils avaient tort, pensa Stanley. Tout d’abord la police préventive. On ne peut déceler un révolutionnaire par le fait qu’il se connecte à 2089 et aime y évoluer. Il n’existe pas de révolutionnaires, seulement des situations inacceptables qui poussent les gens à se révolter. A désirer un avenir meilleur. Quitte à mettre en péril le présent. Les politiciens n’avaient pas non plus réussi à intégrer la technologie RV dans la structure sociale, seulement à l’utiliser pour divertir le peuple, pour le calmer.
Comment se fait-il par exemple que l’on travaille toujours autant, alors que la principale production est virtuelle ? Depuis l’apparition de la RV, plus besoin de voitures. Pourtant des milliers de travailleurs se connectent chaque matin, développent des nouveaux moteurs qui équiperont le nouveau modèle de voitures virtuelles ! Ont-elles réellement besoin d’un moteur pour avancer ? Un seul programmeur suffirait pour créer l’ensemble des voitures si le programme de simulation était un peu plus flexible et permettait d’effectuer quelques entorses à la réalité. La seule conclusion possible était que cette société s’était développée avec la volonté d’occuper les gens.
La peur d’une nouvelle révolution était si forte que les dirigeants avaient tout mis en œuvre pour abrutir le peuple et donner carte blanche à la police préventive. Il était temps que le peuple se réveille, soit instruit de la vie politique, de ce qui se passe réellement à la Capitale. Et pour cela, pas besoin que les gens se déplacent, il suffirait d’ouvrir les bons ports de connexion…
Tous les plongeurs pourraient alors assister à ce procès par exemple, à tous les procès. Etre informé et pouvoir juger chaque décision politique. Juger la structure même de ce système social.
Stanley se dit qu’il pourrait, peut-être, réussir à utiliser la RV comme un miroir de la société. Si celle-ci était révoltante, alors le peuple se soulèverait. Oui, il y avait une petite chance...

Stanley conclut la troisième journée de son procès par sa défense. Il le fit plus par défi que par espoir. De toute façon, il désirait être condamné.
– La RV est le nouvel opium du peuple. Ici chacun peut être ce qu’il veut, vivre pleinement ses rêves sans aucune déception, sans aucune souffrance. Etre une star un jour, un aventurier aux performances sexuelles remarquables un autre jour. Une mère, un homme, une femme. Dans ce monde, tout peut se passer car cela ne représente plus rien. Un paradis personnalisé en sorte, mais virtuel. L’Homme réintégré dans l’Eden originel grâce à sa technologie. Le peuple s’amuse, oublie de faire les efforts qu’il faut pour changer le cours de sa vie. Ici tout est trop facile, trop simple, trop beau. La réalité virtuelle n’est pas seulement ce qu’elle devrait être : une réalité construite de toutes pièces pour contenter chacun d’entre nous. Elle nous occupe, nous empêche de réfléchir. La RV est aussi un instrument de surveillance et de répression policière ! Mais n’oubliez pas, elle contient aussi une parcelle du monde réel, comme ce procès par exemple, où la personne condamnée n’a rien de virtuel...
Le discours de Stanley ne servit à rien, puisque le lendemain, un fonctionnaire l’emmena vers la prison d’état. Il fut mis sous perfusion à des centaines de mètres sous terre et connecté, pour une plongée permanente dans la RV.

6


Le nouveau statut de Stanley lui permit de n’être plus astreint au seul monde de 2089. Il pouvait voyager dans tous les mondes et dans chacun, modifier à loisir un tout petit détail qui lui appartenait et répondait encore à son génie. Une fleur, poussant dans un environnement non propice à la vie. Partout, les roses se transformèrent en porte, donnant accès à des mondes jusqu’alors réservés aux seuls habitants de la Capitale. Stanley avait compris cela après le premier jour du procès. Il avait implanté un virus inoffensif qui avait eu pour effet secondaire un changement du statut des prisonniers.
La logique des gens de la police préventive avait une faille, on ne vient pas au monde en tant que révolutionnaire, pas plus qu’on ne le devient en se connectant à un monde virtuel où a lieu une révolution. Non, on le devient en voyant une situation révoltante et en n’ayant plus rien à perdre.
Les gens n’avaient rien d’autre à perdre que des mondes virtuels et un avenir réel à gagner ! Sans Capitale pour prendre les décisions à leur place. Sans personne pour les exploiter, sans dirigeants pour définir des tâches inutiles simplement pour occuper un peuple qui, sinon, risquerait d’avoir du temps pour réfléchir à un avenir meilleur.
Quelque part, un plongeur avait peut-être déjà découvert la porte d’accès créée par Stanley, avait vu cette société en face, l’avait jugée. Un autre suivra, jugera lui aussi. En quelque sorte, la révolution avait déjà commencé.

7


La RV ne doit pas être utilisée comme substitut de réalité, mais comme un outil permettant d’améliorer sa propre condition de vie ainsi que celle de l’ensemble de la société. Stanley avait eu longtemps pour y penser. Il avait visité des milliers de mondes lorsque soudain, l’obscurité se fit. Il sourit, des révolutionnaires avaient dû détruire la salle de connexion et les tours de contrôle. La Capitale devait sans doute ressembler de plus en plus au monde de 2089, à sa ville. Peut-être libéreraient-ils bientôt tous les prisonniers ? Peut-être ne trouveraient-ils pas ces prisons enfouies sous terre...
Un vrai révolutionnaire doit mourir pendant la révolution, pensa Stanley, car son œuvre est achevée. C’est à d’autres que revient la tâche de définir et bâtir un avenir meilleur. Stanley se demanda si, en l’absence de tout stimulus, il pourrait sentir la différence entre son état actuel et la mort.
Peut-être la société future reconstruira des mondes RV proches du paradis. Je me réveillerai alors dans l’un de ces mondes croyant être mort. Combien de temps les robots vont-il me maintenir en vie ? Et comment mesurer ce temps qui passe ?