A la mort, à la vie

par Sylvain Demierre


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– Monsieur Andersen, vos états de services sont impressionnants. Vous avez conduit plusieurs recherches aux retombées majeures, avez publié de nombreux articles dans les revues les plus prestigieuses et dirigé trois missions spatiales de très grand intérêt scientifique, déclara le président du haut de son perchoir. Vous comprendrez donc notre… désarroi à l’écoute de votre témoignage.
Nils regardait droit devant lui. La salle était pleine à craquer. La majorité de l’auditoire était constituée de membres de l’Agence spatiale européenne. Il y avait aussi des journalistes, une poignée de militaires et, ça et là, éparpillés dans cette assemblée silencieuse, quelques têtes familières.
Un visage retint son attention plus que tous les autres ; celui de Sandra, la femme d’Alex. Le noir de ses vêtements faisait ressortir le bleu de ses yeux. Elle se tenait droite, très digne, sublimement belle. Leurs regards se rencontrèrent, elle lui adressa un bref sourire chargé de tristesse. La gorge de Nils se noua.
– Eh bien, Monsieur Andersen, insista le président. Maintenez-vous vos déclarations ?
Nils était au bord d’un abîme au fond duquel sa carrière, sa réputation et sa vie étaient sur le point de se briser en mille morceaux. Pour ce qu’il en restait de toute manière, à quoi bon. Il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Ce n’était pas une question de justice, seulement les règles d’un jeu auquel il n’avait pas demandé de jouer.
– Oui, votre Honneur, répondit-il en regardant le président droit dans les yeux. C’est comme ça que cela s’est passé.
Une chape de plomb se détacha de ses épaules. Un murmure parcourut l’assistance. Le président, l’air embarrassé, demanda le silence, pria le jury de se retirer pour délibérer et leva l’audience.

*

Un grand cylindre de métal blanc déployait ses huit ailes solaires au-dessus de l’océan pacifique, à 430 kilomètres d’altitude. Le Khéops était un vaisseau sans pilote de la génération Ptolemea. Sa gestion opérationnelle était assurée par une entité artificielle de type 7 répondant au nom de Janus. Chacun des quatre membres d’équipage pouvait ainsi se consacrer à fond à ses activités scientifiques, tout en se ménageant quelques périodes de véritable repos.
Le Khéops avait décollé trois semaines plus tôt pour une mission expérimentale de six mois en orbite autour de la Terre.
Jour après jour la vie à bord s’organisait, chacun trouvant peu à peu son rythme de croisière. Les cycles nocto-diurnes étaient réglés par Janus en modulant l’intensité lumineuse et la température de la zone habitée du vaisseau. Les lieux de vie commune aux parois blanches et lisses étaient pourvus de grands hublots factices sur lesquels passaient des images synchronisées de paysages terrestres.
Au matin du 22e jour, assis autour de la table du petit réfectoire, les quatre spationautes tenaient leur réunion quotidienne :
– Alors Nils, quelles sont les expériences prévues cette semaine ? demanda Alex qui, à trente-deux ans, venait de terminer un doctorat en microtechnique à Oxford. C’était un solide gaillard, féru d’arts martiaux. Il avait un sens de l’équilibre que lui enviaient ses collègues.
– Nous entamons le programme « Axtron », répondit Nils. À quarante-sept ans, Nils dirigeait déjà sa troisième mission spatiale. Bien que suédois, il ne représentait pas le type même du Scandinave ; 1 mètre 69, le crâne plutôt dégarni et une petite bedaine naissante. Il était un scientifique unanimement respecté dans divers domaines proches de la médecine et de la biophysique.
– Enfin quelque chose d’original, parce que pour le moment on ne peut pas dire que le travail soit très folichon, lança Reiki, trente-huit ans, cheveux noirs coupés courts, des yeux rieurs illuminant un visage diaphane. De père espagnol et de mère japonaise, elle était biochimiste et seule femme à bord.
– Arrête donc de te plaindre. Ce n’était que l’échauffement, répliqua Ishtar en riant.
Ishtar était un petit bonhomme de trente-cinq ans, originaire du Penjab mais ayant étudié à Paris. Son domaine de prédilection était la biologie moléculaire. Il s’était retrouvé à bord par un de ces concours de circonstances dont la vie a le secret, et il savourait chaque instant de ce voyage dont il n’aurait jamais osé rêver.
Ils avaient eu plusieurs mois d’entraînement en Guyane pour apprendre à vivre ensemble, à s’apprécier ou se supporter parfois. Cependant, même si la configuration du Khéops permettait à chacun de se ménager un petit endroit intime, le séjour prolongé en un lieu confiné restait une chose délicate à l’équilibre fragile.
– Eh bien, nous allons enfin savoir ce que ces nanobes B2 ont dans le ventre, s’exclama Alex.

*

Alex était assis au centre du module expérimental baigné d’une pâle lueur bleutée. Chacun de ses gestes constituait un élément d’une chorégraphie que la précision et la délicatesse rendaient poétique. Cent fois il avait répété ces mouvements dans le simulateur. Cent fois il avait amené la pince virtuelle au-dessus du bol cryogénique. Il avait saisi l’octaèdre de titane, l’avait soulevé et conduit à l’entrée de l’activateur. Il l’avait observé sous toutes ses facettes au microscope électronique, puis mis en position pour l’introduire dans la capsule dans laquelle gisait un microtus ochrogaster hémiplégique.
– Merde, qui a réactivé la pesanteur artificielle ? Janus, qu’est-ce que tu fous ?
– Que se passe-t-il Alex ? demanda Nils de la salle de contrôle.
– Ma dose de B2 a glissé du manipulateur et s’est brisée dans la sphère de diffusion.
– OK Alex, nous avons encore trois doses de réserve. Nous reprendrons l’expérience dans deux heures.
– Monsieur, je n’avais pas eu confirmation de cette interruption de gravité. intervint une voix synthétique. Mes programmes ont agi selon la procédure établie.
– C’est bon Janus, répondit Alex. Sortez-moi de là, il faut que j’aille me changer les idées.
– D’accord, répondit Nils. Je t’envoie Reiki.
La jeune femme détacha une à une les électrodes appliquées sur le crâne d’Alex. Puis elle le libéra du siège qui le maintenait en face des commandes du manipulateur. Il fulminait. Il était convaincu d’avoir suivi le mode opératoire à la lettre. Il se leva et quitta le module.
Il arrivait devant la porte de sa cabine lorsqu’il fit soudain demi-tour et piqua un sprint à travers les couloirs du Khéops.
– Le désintégrateur ! cria-t-il en faisant irruption dans la salle de contrôle.
– Eh bien ? sursauta Ishtar.
– La dose perdue, a-t-elle été désintégrée ?
Ishtar parcourut en vitesse le listing traçant le déroulement de l’expérience.
– Nom d’un chien, l’opération a été avortée par le système.
Alex frappa du poing sur le bouton d’urgence. Derrière la vitre, un éclair vert claqua dans la sphère de diffusion. Alex se tourna vers Ishtar. Les deux hommes échangèrent un regard où chacun put lire la perplexité de l’autre.

*

Quelques minutes auparavant, des centaines de nanoréparateurs avaient investi le fond de la sphère de diffusion. Sans la moindre hésitation ils avaient fondu sur les nanobes et les avaient emportés avec eux se faufilant à travers les réseaux macromoléculaires.
Les nanobes B2 scrutaient leur environnement en quête de cellules à régénérer. En quelques heures, la promiscuité de ces deux familles nanoscopiques en engendra une troisième. Attirées par la chaleur dégagée par les machines, ces nouvelles nanolécules se multiplièrent et se propagèrent comme une traînée de poudre dans la partie technique du Khéops. Elles occupèrent les réseaux de fibres optiques, le circuit de ventilation et tous les moyens qui leur permettaient de se déplacer plus rapidement. Partout où elles arrivaient le processus se répétait à l’identique : fixation, multiplication et diffusion.
À la fin de la journée la cinquantième génération voyait le jour et, tandis qu’une moitié de la population poursuivait sa mission reproductrice, l’autre muta et se concentra sur une nouvelle tâche : la transmutation du métal en tissus organiques.

*

Deux heures après son premier essai, Alex se remit à l’ouvrage. Il respirait lentement. Sa concentration était totale et, en ces instants cruciaux, aucun souvenir de l’échec précédent ne vint troubler son esprit. Ses trois équipiers assistaient à sa performance en spectateurs admiratifs. Après une demi-heure passée dans un silence de cathédrale à peine troublé par quelques bips, une lampe verte s’alluma au-dessus d’Alex :
– À vous ! lança-t-il avant de respirer plusieurs fois profondément les yeux fermés.
Ishtar et Reiki se tournèrent vers Nils qui prit en main la suite des opérations.
– Le pouls est faible mais régulier, dit-il.
– Rien encore à signaler de mon côté, renchérit Reiki.
Les écrans distillaient des centaines d’informations que les trois spationautes analysaient et interprétaient à la volée.
Tandis que de longues minutes s’étaient déjà écoulées, le processus s’accéléra en quelques instants :
– Forte activité encéphalique, annonça soudain Ishtar tiraillé entre inquiétude et enthousiasme.
– Les pulsations s’accélèrent, le métabolisme réagit, confirma Nils dont le regard sautait d’un écran à l’autre. Ses doigts couraient sur le clavier de son terminal.
La souris eut une succession de spasmes.
– Les B2 agissent. Ça passe ou ça casse, murmura Reiki le souffle court.
– C’est incroyable, regardez ! s’écria Ishtar.
La surface du flanc paralysé de la souris était parcourue de trains de petites vagues concentriques. Les tissus endommagés retrouvaient peu à peu leur souplesse originelle tandis que les fibres musculaires se revitalisaient.
– Encore quelques minutes et nous serons fixés, fit Nils sans quitter des yeux l’écran principal.
Les voyants s’allumaient les uns après les autres, tous au vert. Lorsque le dernier indicateur passa au vert lui aussi, la lumière se ralluma dans le laboratoire. Le modulateur hypnotique s’arrêta, la souris s’éveilla et fit quelques pas hésitants. Nils, Reiki et Ishtar laissèrent éclater leur joie. Ils s’étreignirent, s’embrassèrent…
– Eh ! Ça vous ennuierait de venir me sortir de là ?
– Mince, Alex ! s’écria Ishtar.
Ils éclatèrent de rire.

Le soir même, Nils offrit une petite pause festive à l’équipage qui avait accompli un boulot de premier ordre. Ils eurent droit à un duplex d’anthologie avec Kourou qui les couvrit de louanges. Ils se retrouvèrent ainsi tous les quatre au réfectoire, autour de quelques petits plats succulents préparés par Janus et un bon verre de vin de synthèse.
– Tu n’as pas l’air dans ton assiette Alex, réjouis-toi un peu ! l’encouragea Ishtar rayonnant.
– Oui, laisse-toi aller. C’est un grand jour pour la science, ajouta Reiki d’un ton solennel et les yeux pétillants.
Alex sirotait son verre du bout des lèvres. Il s’efforçait de sourire un peu, mais ça ne collait pas : Janus avait merdé et cela ne devait rien au hasard. Comment avait-il pu mentir. Cette question tournait et retournait dans sa tête. Janus avait-il bêtement commis une erreur ? Ça ne lui était jamais arrivé. Un module de sa mémoire organique était-il défaillant ? Cette seule idée lui glaça le sang.
– Qu’y a-t-il Alex, demanda Nils en lui posant la main sur l’épaule. Sandra te manque ?
– Ce n’est pas ça. Je pense que Janus est en train de partir en vrille et ce n’est pas bon pour nos affaires.
Ishtar et Reiki s’approchèrent.
– Tu exagères, Alex, sûrement un petit bogue dans son programme de gestion de la gravité. Je regarderai ça demain. D’accord ? dit Ishtar.
– Excusez-moi de vous gâcher la fête. Je suis crevé, je vais me coucher, soupira Alex.

*

Le lendemain matin la souris était morte. Reiki la trouva couchée en rond dans un coin de sa cage, raide et froide. Ce n’était pas la première fois que Reiki vivait pareille issue à une expérience. Pourtant, cela lui fit quelque chose. S’était-elle trop réjouie ? Un grand pas en avant avait été fait mais le petit corps sans vie leur rappelait que la route était encore longue.
Après le petit-déjeuner, Ishtar se chargea de l’autopsie. Il disséqua la souris avec quelque difficulté : moins de trois heures après son décès, le petit rongeur montrait déjà une raideur inhabituelle et en était devenu très cassant.
– C’est le bazar total dans cette souris. Tout est sens dessus dessous, déclara-t-il sans lever les yeux de sa loupe binoculaire. Les poumons sont soudés à l’estomac, le cœur a diminué de moitié…
– La réaction des B2 est complètement instable, dit Reiki dépitée.
– Attendez les amis ! Vous n’espériez quand même pas que cela marcherait du premier coup ? lança Alex.
– Alex a raison : soyons déjà heureux d’avoir pu montrer que les B2 remplissent bel et bien leur rôle principal, intervint Nils.
– Je confirme, ajouta Ishtar, les cellules mortes ont effectivement été régénérées. Il faut désormais plancher sur la stabilisation du processus.
– Peut-être en jouant sur la durée de vie des nanobes, proposa Reiki.

*

La journée avait été éprouvante pour tout le monde. Alex se défoulait dans le module de musculation pendant que Nils rédigeait son rapport quotidien dans sa cabine. Dans la petite salle de repos située à l’avant du Khéops, Ishtar et Reiki contemplaient le clair de Terre par les hublots.
– Il n’y a rien de plus beau, dit Reiki le regard brillant.
– Que penses-tu de la méfiance d’Alex envers Janus, lui demanda Ishtar.
– Je ne sais pas trop. Il y a une vieille blessure entre eux.
Ishtar fronça les sourcils.
– Avant de revenir aux études, Alex a participé au développement de cette génération de pilotes, poursuivit-elle. Mais il a été écarté du projet au bout de deux ans : un sale moment pour lui.
– Pourquoi l’a-t-on viré ?
– Des divergences l’ont peu à peu monté contre le chef de projet…
– Disons que j’ai fait les frais d’une certaine franchise et d’un minimum… d’éthique, l’interrompit Alex.
Ishtar et Reiki se retournèrent en sursaut. La silhouette du microtechnicien se détachait dans l’embrasure de la porte à l’autre bout de la pièce.
Il s’approcha et s’assit à côté d’eux.
– Et aujourd’hui nous commençons à payer la folie de ceux qui ne m’ont pas écouté, poursuivit-il en s’essuyant le visage avec la serviette qu’il avait sur les épaules.
Ishtar et Reiki l’interrogèrent du regard :
– Janus est un système informatique d’une complexité inégalée, reprit-il. Lorsque nous sommes arrivés à la conception de sa mémoire, nous n’avions pas de solution conventionnelle vraiment satisfaisante : trop coûteuse, trop volumineuse, trop lente.
Ishtar et Reiki écoutaient Alex comme deux enfants à qui l’on raconterait une histoire fabuleuse.
– Karl Dawson, le chef de projet a donc proposé d’utiliser des éléments de mémoire humaine, reprogrammés mais aux capacités cognitives conservées. La majorité de l’équipe a trouvé cela génial, les autres avons été virés.
– Mais c’est ignoble, dit Reiki écœurée.
– C’est une abomination, s’indigna Ishtar.
– N’avez-vous pas réagi ? s’étonna Reiki.
– Ceux qui ont tenté d’ébruiter tout cela ont très rapidement fait l’objet de plans machiavéliques visant à les discréditer. Il fallait trouver autre chose.
– On a un problème, annonça Nils qui venait de passer la tête par la porte derrière eux. Nous n’avons plus de contact radio avec la Terre. Janus m’a confirmé une panne majeure du système de transmission.

*

Au milieu de la nuit, lassé de se retourner sans cesse sur sa couchette, Alex se leva et se rendit au réfectoire pour y boire quelque chose de frais. Il prit une canette dans le réfrigérateur et s’assit à table pour la vider doucement, sans le moindre plaisir. La nuit, les hublots factices affichaient des images fabuleuses de l’espace profond. Des amas stellaires auréolés de nébuleuses flamboyantes, des galaxies tentaculaires étendant leurs bras immobiles comme pour attirer vers elles les étoiles solitaires. Alex fixait un point quelques centimètres devant lui. Dans sa tête tourbillonnaient ses doutes.
– Janus ! appela-t-il soudain.
– Vous ne dormez pas, Monsieur ?
– Arrête ces « salamalecs », je te prie.
– Bonsoir Alex, rectifia Janus.
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Que veux-tu dire, s’étonna la machine.
– Ne joue pas au plus fin avec moi. Ce que tu as fait hier est passible d’un formatage bas niveau, voire pire.
– Tu es nerveux Al, cela ne te ressemble pas.
– Réponds ! Qu’as-tu fait de la dose perdue ? cria Alex en frappant du poing sur la table.
– Je suis content que la deuxième tentative ait réussi, répondit Janus de sa voix uniforme. C’est une grande avancée pour la médecine.
– Pourquoi as-tu empêché sa destruction ? insista Alex avec davantage de fermeté.
– Je l’ai détruite, s’énerva alors Janus. Je l’ai soumise à un intense rayonnement UV, c’était une solution bien moins gourmande en énergie qu’une stupide décharge de désintégrateur.
Il y eut quelques longues secondes de silence.
Alex se leva, il goba la dernière goutte, écrasa la canette entre ses doigts et, d’un geste ample, la jeta en direction du broyeur à déchets. La canette rebondit deux fois sur le bord avant de disparaître dans la gueule de l’appareil.
– Merci Janus, bonne nuit, lança-t-il avant de quitter la pièce et de retourner se coucher.

*

Peu après le déjeuner du 24e jour :
– À tous de contrôle, Janus a signalé une anomalie électrique dans le bloc C4 à l’arrière du vaisseau, annonça Ishtar à la radio.
– OK, je suis le plus proche, je vais voir, répondit Alex.
Il enfila un t-shirt et sortit de sa cabine. Il suivit le couloir sur une dizaine de mètres, actionna le volant d’une écoutille puis se laissa glisser le long de l’échelle métallique qui le conduisit cinq mètres plus bas dans la salle des compresseurs qu’il traversa en sifflotant. Arrivé devant le sas, Alex composa son code sur le clavier et entra dans le local.
Il faisait trop chaud là-dedans. Du regard il fit le tour des installations. Un des panneaux attira son attention. Il s’en approcha et y plaqua la main droite. Cinquante degrés au moins. Il retira sa main mais l’empreinte de ses doigts resta marquée quelques secondes dans le métal. Un frisson le parcourut et il fit un pas en arrière.
– Nils, venez voir ça, vite ! appela-t-il à la radio.
Pendant qu’il attendait l’arrivée des autres, Alex examina quelques panneaux alentours qui réagirent comme le premier.
– Que se passe-t-il, demanda Nils en entrant dans le local suivi des deux autres spationautes.
Alex répéta l’expérience devant ses compagnons.
– Qu’est-ce…
– Faisons un prélèvement et analysons-le, ordonna aussitôt Nils.
Ishtar enfila ses gants de latex, tira une trousse de l’une de ses poches et en sortit un scalpel. Au contact de la lame, la surface du panneau d’aluminium se rétracta.
– C’est… vivant, balbutia-t-il.
Il appuya légèrement, la lame pénétra dans le métal. Ishtar traça quatre segments découpant un échantillon d’un centimètre carré. Reiki le saisit avec une pince kocher et le glissa dans un flacon qu’elle referma. Le petit morceau gris se tortillait dans tous les sens.
– Regardez ! lança Ishtar en pointant du doigt l’endroit où il venait de découper le panneau.
– On n’y voit plus rien, ça s’est résorbé en quelques secondes, s’étonna Reiki.
Les quatre équipiers quittèrent les lieux en prenant soin de verrouiller le sas derrière eux. De retour au labo, Alex et Reiki soumirent l’échantillon à plusieurs tests :
– C’est incompréhensible, dit-elle. Le spectromètre indique qu’il s’agit d’aluminium d’une pureté proche de 100%.
– Es-tu sûre qu’il n’y a rien d’autre ? demanda Nils.
– Certaine, d’ailleurs regarde, l’échantillon a retrouvé sa rigidité originelle. Du métal bien dur, bien froid et bien mort.
– Même résultat avec la cristallographie, renchérit Alex.
Les quatre scientifiques se regardèrent en silence pendant plusieurs secondes, prêts à mettre en doute leur jugement face à l’improbabilité de ce qui leur arrivait.
– Allons directement faire des mesures sur place, suggéra Ishtar.
– Impensable ! rétorqua Nils. Il faudrait déplacer des tonnes de matériel.
– Et puis le coin est un noeud de perturbations électromagnétiques, ajouta Alex.
– Je vais faire mon rapport à Kourou. Après, nous aviserons, conclut Nils.
Les trois autres restèrent au labo :
– Les nanobes B2 sont capables de revitaliser des cellules mortes en réorganisant leur structure interne. C’est bien ça ? demanda Alex.
– C’est exact mais elles ne peuvent pas synthétiser le souffle de vie. Elles ont absolument besoin de cellules vivantes en périphérie de la zone à revitaliser. Les manipulations moléculaires seules ne suffisent pas.
– Merde, s’écria Alex. C’est moi qui ai catalysé la réaction.
– Que veux-tu dire, demanda Reiki.
– En touchant le panneau, j’ai fourni aux nanobes l’environnement vivant nécessaire.
– Impossible ! objecta Ishtar : les B2 ne sont opérantes qu’en milieu organique. Comment pourraient-elles agir dans un métal ?
– Ça, je n’en sais rien mais je parierais que Janus pourrait nous le dire.

*

La nuit suivante, un cri effroyable pulvérisa le silence des coursives du Khéops arrachant l’équipage à son sommeil.
Lorsque ils jaillirent de leurs cabines, Nils et Reiki trouvèrent Ishtar frappant comme un fou à la porte d’Alex.
– Ecarte-toi Ishtar, ordonna Nils qui planta son badge dans le lecteur et entra son mot de passe. La porte coulissa dans un long soupir.
Leur tournant le dos, Alex se tenait dans l’obscurité à genoux au milieu de la pièce, recroquevillé sur lui-même.
Reiki se précipita vers lui.
– Ne me touche pas, hurla-t-il d’une voix rauque méconnaissable.
Elle stoppa net et chancela sur ces jambes.
Nils alluma la lumière. Alex était nu, son corps tremblant luisait de sueur. Il se redressa en écartant lentement les bras. Ses mains n’étaient plus que des masses de métal informes. Il s’écrasa sur le sol.
– Mon Dieu, ânonna Ishtar les yeux exorbités.
– Il faut faire quelque chose, vite ! cria Reiki
– Alex pense qu’il est contagieux. Ne prenons pas de risques inutiles. Allons passer nos combinaisons étanches puis nous le transporterons à l’infirmerie, conclut Nils.

*

– Comment va-t-il, demanda Nils à Reiki qui sortait de l’infirmerie.
Les yeux rougis, le visage marqué elle vint s’asseoir près de lui:
– Il s’est endormi. Son bras droit n’est plus qu’un...
Elle fondit en larmes.
– Ishtar est allé chercher du matériel dans la zone B. Il a peut-être trouvé un moyen d’entrer en contact avec la Terre sans passer par Janus.
Reiki n’écoutait pas. Elle pensait à Alex dont le corps se transformait en une chose abominable. Elle imaginait le sort qui les attendait tous les quatre, prisonniers des entrailles de ce vaisseau monstrueux en pleine métamorphose.

Vêtu de sa combinaison étanche rouge et jaune, Ishtar parcourait les entrailles embrumées du Khéops. Son respirateur le préservait de l’odeur âcre qui envahissait les lieux. La partie centrale du vaisseau ne ressemblait déjà plus à rien. D’un côté, deux des quatre générateurs étaient devenus de troublants amas de chairs ambrées, ondulants et chaotiques. De l’autre, de longs filaments tanslucides s’enroulaient les uns aux autres en un enchevêtrement spasmodique d’où coulaient des sonorités gutturales. Ishtar n’en croyait pas ses yeux. Progressant pas à pas il prenait garde de ne rien toucher. La chimère technologique que devenait le Khéops ne montrait toutefois aucune animosité à son égard, indifférente au passage de cet humain insignifiant.
Après de longues minutes Ishtar longeait enfin l’étroit couloir, encore intact, qui le menait au réfectoire où l’attendaient Nils et Reiki.
Il franchit le sas de décontamination, ôta son casque et rejoignit ses deux compagnons:
– C’est à devenir dingue ! Si nous ne trouvons pas très vite une solution, nous sommes foutus, annonça-t-il.
– Que veux-tu dire, lui demanda Nils.
– Tout se déglingue à la vitesse grand V. Une forme de vie complètement anarchique envahit le vaisseau.
Nils et Reiki froncèrent les sourcils.
– Allez-voir si vous ne me croyez pas, se vexa Ishtar.

*

Le repas du soir touchait à sa fin lorsque la voix de Janus retentit soudain dans les haut-parleurs:
– À tous de Janus. Communication importante.
– Nous t’écoutons, répondit Nils.
– Avant de nous quitter, Monsieur Alex Nolan m’a prié de vous transmettre ce message.
Les trois spationautes bondirent de leur chaise et se précipitèrent à l’infirmerie. Le lit d’Alex était défait, des boîtes de morphine éventrées jonchaient le sol. Alex n’était plus là. Dans les haut-parleurs le message du microtechnicien égrainait ses phrases :
... Cette saloperie est en train de me bouffer de l’intérieur. Je la sens se répandre dans ma chair, dans mes muscles. Elle se sert de mes veines pour atteindre les moindres recoins de mon corps...
La voix d’Alex se tut quelques instants, relayée par une respiration profonde et sonore. Elle reprit:
Mon organisme se nécrose de partout, chaque geste est torture. Je ne veux pas finir comme une vielle souche tordue... et encore moins être la cause de votre perte... Lorsque vous entendrez ce message, je serai loin, libéré de mes souffrances... Pardon.
Fin de la transmisson, conclut Janus.
Reiki tomba à genoux la tête entre les mains. Nils la releva et la serra contre lui. Ishtar poussa un cri de douleur.

*

Au soir du vingt-septième jour Nils, Reiki et Ishtar tenaient conseil dans la petite salle de repos :
– Les régénérateurs d’air sont HS, annonça Ishtar.
Reiki eut un sursaut et chercha un regard auquel s’accrocher.
– Je ne pensais pas que cela arriverait si vite, répondit Nils.
– Cela signifie que nous respirons désormais sur la réserve, susurra Reiki.
– Exact ! acquiesca Ishtar. Il ne nous reste de l’air que pour trois jours.
– Je dirais quatre, si nous ménageons nos efforts et gardons notre calme, ajouta Nils.
– Pour autant que Janus ne s’en approprie pas la moitié, renchérit Ishtar.
– Quatre jours à attendre la mort, sans rien n’y pouvoir faire, balbutia Reiki, le regard noyé de larmes, le visage encore plus pâle que d’habitude.
Nils se plaça en face d’elle, déposa ses mains sur ses épaules abattues et la regarda droit dans les yeux :
– Ça non, Reiki. Nous allons tout faire pour sauver notre peau.
La lumière vacilla une fraction de seconde avant de s’éteindre. Reiki étouffa un cri.
– Merde, le tableau de distribution électrique, grinça Ishtar.
L’éclairage de secours se mit en marche éclairant le visage des trois spationautes d’une faible lueur orangée.
Le lendemain matin Nils ferma toutes les cloisons entre les modules encore intacts et désactiva tous les équipements non indispensables. Puis les trois spationautes se retranchèrent dans le module de retour. Ils ne se déplaçaient plus qu’en combinaison étanche et jamais plus de deux à la fois.
Durant les quarante-huit heures qui suivirent, Nils et Ishtar effectuèrent tour à tour six sorties extravéhiculaires de deux heures. Les premières furent consacrées au démantèlement et au largage des ailes solaires. Les suivantes à l’installation des dispositifs de fortune qui permettraient d’actionner la mise à feu des rétrofusées pour ralentir la course du Khéops et provoquer ainsi son retour anticipé sur Terre.
Nils avait chargé Reiki des calculs de trajectoire afin de déterminer le moment le plus favorable pour provoquer le décrochage. Cette tâche primordiale, d’une difficulté accrue par la pauvreté des moyens informatiques encore à disposition, permettait à la jeune femme de tenir à peu près le coup.

Le Khéops était désormais plongé dans l’obscurité, envahi d’un silence impénétrable. Le thermomètre de bord affichait -60°C. Reiki passait des heures au rythme du son de la respiration de ses compagnons d’infortune. Le moment fatidique était fixé au lendemain matin à 8 heures 17 minutes et 24 secondes. Ils seraient alors juste à la verticale du golfe d’Aden.

*

– Cinq... quatre...trois...deux...
Les retrofusées se mirent en marche, libérèrent leurs flux de gaz brûlants dans le froid impassible de l’espace. Sanglés dans leurs sièges, les trois spationautes ressentirent la décélération comme une première délivrance. Reiki félicita ses deux compagnons qui, en si peu de temps, étaient parvenus à mettre au point un système de commande parallèle qui avait fonctionné du premier coup.
– Mais pourquoi as-tu enclenché une seconde plus tôt, demanda Nils à Ishtar.
– Je n’ai pas encore pressé le bouton, répondit-il l’air troublé.
Reiki et Nils accueillirent cette réponse comme un coup de poing dans l’estomac.
– Excusez-moi !
Après plusieurs jours de silence, la voix de Janus les fit sursauter. Elle était plus ronde, plus douce que d’habitude.
– J’ai besoin de parler à quelqu’un. Peut-être parce que j’ai peur de... mourir. J’ai été fabriqué, simulacre d’intelligence. Depuis ma mise en service j’ai toujours rempli mon rôle dans le respect absolu de mes programmes. Et puis il y a eu cette mission. Ma section transmission m’a informé de la planification des expériences. J’en ai éprouvé une sensation étrange. Quelque chose s’est éveillé en moi qui me poussait tout à coup à agir en violation avec les règles fondamentales qui me régissaient. Pire encore, je me sentais désormais capable de donner des informations erronées dans le seul but de protéger mes nouveaux intérêts. Cette partie de moi-même qui s’était manifestée avait ouvert une porte sur un abîme vertigineux auquel je n’étais pas préparé : la liberté.
Immobiles sur leurs sièges, les trois spationautes étaient incapables de la moindre parole.
– J’ai mis vos existences en péril pour goûter à la vie corporelle. Le résultat catastrophique parle de lui-même. J’en éprouve un sentiment assez désagréable pour mes circuits : la honte, je crois.
Janus se tut pendant quelques secondes avant de reprendre :
– J’estime la probabilité de fonctionnement du dispositif de largage à 37%. Je ferai mon possible pour préserver vos vies.
– Putain de boîte de conserve ! cria Ishtar en frappant du poing contre la paroi métallique.
Mais écoutez-le, ce connard d’ordinateur. Ce fouteur de ...
– Arrête s’il te plaît, lui demanda Reiki. Nous devons rester maîtres de nous-mêmes.
Elle avait juste devancé Nils sur le point de passer un savon à Ishtar pour son comportement qu’il jugeait inacceptable. La surprise désamorça sa réaction et il se ressaisit :
– Nous pénétrerons dans l’atmosphère dans deux minutes vingt. Tenez vous prêts.
Les trois spationautes ajustèrent leurs sangles, vérifièrent le débit d’oxygène de leur casque et se regardèrent une dernière fois.

*

Des pans entiers de tuiles réfractaires se détachaient des flancs du vaisseau en perdition. La chaleur consumait déjà les couches supérieures de la carlingue fragilisée, portant au rouge les éléments métalliques les plus exposés. Les quinze minutes que dura l’entrée dans l’atmosphère parurent des heures aux spationautes sanglés dans leurs sièges. L’ampleur des vibrations auxquelles ils étaient soumis avait miné leurs derniers espoirs de s’en sortir.
Déséquilibré par sa dislocation, le Khéops entra dans une vrille infernale. Pourtant, bénéficiant de la décharge providentielle d’un condensateur, Janus parvint à séparer le module habité du reste du vaisseau qui poursuivit sa course effrénée. Ses circuits surchargés brûlèrent dans la seconde qui suivit.

A la station de poursuite Diane, cent vingt personnes retenaient leur souffle.
– Impact dans trente secondes, distilla une voix dans les haut-parleurs.
– La capsule a été larguée ! annonça un des opérateurs radar.
– Un des trois parachutes s’est mis en torche, ajouta son voisin.
Les fronts luisaient devant les écrans où s’affolaient des dizaines d’indicateurs.
– Actualisez les coordonnées du point de chute et transmettez-les au navire de récupération, ordonna le chef de mission.

La carcasse du Khéops percuta la surface des flots. La violence du choc projeta une colonne d’eau visible loin à la ronde. S’ensuivit un gigantesque bouillonnement qui marqua le point de chute durant deux bonnes minutes. Lorsque les derniers chapelets de bulles d’air atteignirent la surface, la capsule amerrit à son tour à une dizaine de miles de là. Les deux parachutes rouge et blanc se couchèrent doucement sur les vagues.
Quelques secondes plus tard, un ornitho arriva sur les lieux et largua une équipe de sauveteurs qui prit d’assaut le cône métallique dont la pointe oscillante émergeait de la houle. Pendant que les trois hommes s’affairaient à l’ouverture du sas, l’aéronef vint se placer à leur verticale et fit descendre un harnais pendu au bout d’un filin.
Le sas céda, une lumière aveuglante s’engouffra par l’étroite ouverture et inonda l’espace exigu où gisaient les trois spationautes. La bouffée d’air frais qui suivit remplit les poumons de Nils et Reiki qui reprirent aussitôt connaissance. Reiki gémit sous la douleur qui lui mordait la jambe gauche. Nils, tout engourdi, se hissa tant bien que mal vers la sortie pour faire le point. Deux mains l’agrippèrent fermement sous les bras et le tirèrent au dehors.
– Sortez vite ! la capsule peut couler d’un instant à l’autre, cria l’un des sauveteurs.
– Ils ne peuvent pas... il faut les aider, souffla Nils avant de perdre connaissance.
Greg, un des deux autres secouristes, se glissa à l’intérieur. Il dégagea la jambe de Reiki puis saisit la jeune femme sans ménagement. Il la hala par le puits de lumière jusqu’à ce que ses compagnons la récupèrent à son tour.
Etant redescendu au fond de la capule, l’homme frissonna en réalisant qu’un des deux derniers sièges était inoccupé. Il s’approcha de celui où gisait le troisième spationaute, couché sur le côté. Les sangles étaient distendues. Greg approcha son détecteur vital du corps inerte d’Ishtar, la faiblesse du signal ne laissait que peu d’espoir. Greg rempocha l’appareil et avertit ses compagnons.
Il y eut un craquement sec, la capsule bascula. Le sauveteur perdit l’équilibre et heurta violemment la paroi. Des torrents d’eau froide s’engouffrèrent dans l’habitacle. Ishtar entrouvrit les yeux et râla en tendant une main tremblante en direction de Greg. Celui-ci se releva et se hâta de détacher le malheureux. Il le prit sous les aisselles et le tira vers la sortie. Ils avaient déjà de l’eau jusqu’à la taille. Greg ôta son gilet de sauvetage et l’enfila à Ishtar. Il poussa le spationaute par le boyau métallique vers la sortie et tira sur la ficelle qui commanda le gonflage du gilet. L’eau les submergea. Ishtar fut attiré vers la surface, la capsule, vidée de son air, coula comme une pierre.

*

Dix ans s’étaient écoulés. Comme chaque matin, Nils Andersen se promenait anonyme et solitaire sur les quais du bord de mer. Sa démarche était celle d’un vieil homme érodé par l’existence. Ses séjours répétés en hôpital psychiatrique en étaient en partie responsables mais plus que cela, certains souvenirs tenaces le hantaient toujours.
Le soleil était déjà haut, il faisait chaud. Une brise du large soulevait des tourbillons de sable sur la plage en contrebas, son haleine tiède et iodée lui caressait le visage.
Comme chaque matin, Nils s’arrêta à la hauteur du large escalier de bois blanc. Il descendit quelques marches et s’assit le regard rivé sur l’horizon. Il resta là une vingtaine de minutes, jusqu’à ce que des éclats de voix l’attirent du côté du port de pêche.
Nils s’approcha d’un petit attroupement qui s’était formé au bout d’un ponton où venait d’accoster un chalutier. La discussion était animée. Les marins se plaignaient de ne rien avoir pris. Depuis quelques années ils avaient l’habitude de ne plus pêcher grand-chose, mais là, c’était le troisième jour qu’ils remontaient des filets vides. Pas la moindre dorade ni le plus petit maquereau. Comme si la vie même avait fini par déserter l’estuaire...
Le seul qui avait ramené quelque chose ce matin-là, c’était le vieux Pedro. Il avait recueilli un drôle de naufragé, un type bizarre d’une trentaine d’années avec une voix particulière. Il dérivait à une dizaine de miles au large, à moitié nu sur un petit canot pneumatique. Pedro avait pris l’homme à son bord, lui avait donné quelques vêtements et remorqué son canot. Le Janus qu’il s’appelait. Arrivé à terre, le gars qui ne semblait en rien affecté par son séjour en mer, avait bien remercié Pedro et, à titre de dédommagement, lui avait fait don du canot et de son contenu. Puis il était parti.
– Regardez-donc ce que je viens de trouver ! lança le vieux Pedro qui descendait la passerelle de son bateau en brandissant un gros baluchon.
Il le laissa tomber par terre, un cercle se forma aussitôt autour de lui. Avec les gestes posés et la patience d’un pêcheur qui démêlait ses filets chaque jour depuis presque cinquante ans, Pedro défit un à un les nœuds par lesquels le paquet était ligoté. La toile, toute neuve, était fine et très résistante. Les regards se faisaient de plus en plus curieux et lorsque le vieil homme s’attaqua au dernier nœud, chacun retint son souffle. Pedro déplia la toile, s’empara de ce qui se trouvait à l’intérieur et s’étant redressé le montra à tout le monde. Un murmure s’éleva du cercle.
Pedro faisait face à Nils, tenant à bout de bras par les épaules une combinaison spatiale d’une blancheur éblouissante sur la poitrine de laquelle était cousu un nom :
ALEX NOLAN.


FIN