Ah Bwoon

par Michaël Claude


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Un bruit sourd retentit dans le ciel, comme une explosion que l’on essayait de camoufler. Le ciel s’éclaira d’une lumière verte et intense pendant une fraction de seconde. Allongé sur le dos, je me retournai, cherchant la source de cette déflagration. Mes yeux furent captés par l’immensité de la voûte cosmique qui s’étalait face à moi. Deux énormes cailloux venaient d’entrer en collision et un jet de particules coulait en ma direction, sa luminosité baissa petit à petit pour s’éteindre complètement. J’agrippai le sol de mes mains afin de m’assurer que je ne rêvais pas, mes doigts ne trouvèrent rien à retenir et une fine poudre glaciale s’en échappa. Je me dressai sur mes jambes, mon corps s’éleva d’une dizaine de centimètre. Je fis quelques pas qui me firent bondir d’au moins cinq mètres en avant. Je finis tant bien que mal par me stabiliser, abasourdi devant l’immensité du paysage je me mis à scruter les alentours. De grandes étendues de poussière noire froissées ici et là par de courtes séries de dunes. L’horizon n’était pas perceptible, il se confondait, écrasé par le poids de l’espace. Devant ce panorama vertigineux, je me sentis insignifiant, seul au milieu de cet océan d’obscurité. J’entendis un grognement qui me fit sursauter, je dressai la tête ; à vingt mètres de moi se tenait une créature inconnue. Elle se mit à courir à vive allure dans ma direction. Je restai immobile, comme paralysé. La chose ne s’arrêta pas, elle me traversa littéralement de part en part, je ne sentis rien si ce n’est un léger souffle parcourir tout mon corps en une fraction de seconde. Ma vue se brouilla, je titubai. Je repris mes esprits et fis volte-face, la bête était devant moi, elle me fit un signe de la tête m’indiquant son échine. Je montai sur son dos en prenant soin de m’accrocher solidement à sa crinière hirsute. Nous dévalâmes monts et collines, traversant à grande enjambées ce désert de poussière noire.
Deux heures durant, je dus me concentrer pour ne pas tomber de cette étrange monture, je m’agrippai tant bien que mal à sa chevelure. Au bord de l’épuisement, je commençais à lâcher prise quand j’aperçus au loin, entre deux collines, de minces rayons de lumière qui s’élevaient dans les cieux. Nous nous approchâmes, c’était une sorte de village, il y grouillait des créatures semblables à ma monture. A peine eus-je posé le pied au sol qu’une foule se jeta sur moi et me releva dans les airs pour me brandir tel un trophée. Au moins j’étais le bienvenu. Je m’assis à l’écart et les regardai festoyer, ma venue avait provoqué une liesse générale dans tout le village, ils grognaient, gesticulaient dans tous les sens et effectuaient des rondes de joie autour de ces mystérieuses colonnes de lumière. La créature, dressée sur les pattes arrière, mesure environ deux-mètres-cinquante, sa peau est recouverte d’écailles foncées. Sa tête est large, deux longues oreilles rigides pointent vers le sol, des petits yeux jaunes plantés à équidistance d’un groin difforme et coulant. Une mâchoire puissante d’où sortent deux longues incisives qui viennent s’appuyer contre la lèvre supérieure. Elle ne possède aucun vêtement, ses écailles recouvrent la totalité de son corps, seule une crinière ébouriffée casse cette monotonie. Sa progéniture était quand à elle beaucoup plus attirante. Des dents encore totalement camouflées, un groin discret leur donnaient un air plutôt sympathique. Malins comme de petits gnomes, ils s’amusaient à me courir autour, me poussaient, voulaient monter sur mon dos. Ils se chamaillaient tous le temps, se provocant l’un l’autre en se tirant les oreilles. Oreilles qui étaient déjà proportionnées mais encore toutes pendantes et flasques. Ils arrivaient par je ne sais quelle contorsion à utiliser cet organe en tant que fronde s’amusant à faire des combats par équipe.
Après un tel accueil on me guida à travers le village redevenu calme afin de m’indiquer où je passerai la nuit. Des trous creusés dans le sol leur servaient de litière, recouverts d’une dalle circulaire percée en son centre, la puissante colonne de lumière s’en échappait. Je descendis dans celui qu’on m’assigna, soutenu par la faible pesanteur j’atteignis tout en douceur le fond du cratère. Sous mes pieds, un foyer composé de cailloux brillants éclairait toute la pièce. A côté, je remarquai un disque noir de cinquante centimètres de diamètre que je pris soin de placer sur le foyer afin d’atténuer cette luminescence. Je m’allongeai sur le sol, je ressentis la chaleur de la source lumineuse maintenant camouflée. Je fermai les yeux en espérant trouver rapidement le sommeil. Impossible de s’endormir… les évènements de la journée continuaient à faire effet sur moi. Pourquoi cette tribu ? Qu’ont-ils après moi ? J’étais différent d’eux, certes, mais à quoi bon s’intéresser à moi ? Je ne vois pas où ils veulent en venir. Ces créatures exercent une attraction étrange sur moi. Elles ne sont pas hostiles, je dirais même qu’elles ont quelque chose de familier. C’est comme si je pouvais les comprendre. Depuis la première rencontre, cette sensation ne fait que croître en moi.

*

Je fus réveillé en sursaut par un long grognement, sortis de mon trou et inspectai le ciel. Seuls quelques astres flottaient et nous renvoyaient une insignifiante lueur diffuse. Mais je m’y habituai vite, mes pupilles se dilatèrent rapidement et je distinguai à peu près tout autour de moi. Je suivis la créature qui m’avait sorti de mon profond sommeil. Nous déambulâmes entre les habitations du village sur ce qui semblait être un chemin. Leurs demeures étaient souterraines, alignées le long de l’allée principale. D’un diamètre de dix mètres et d’une profondeur d’environ six mètres, une fine dalle anthracite recouvrait la surface de ce cratère avec en son centre un puits que je supposai être d’accès. Un cri aigu et bref retentit derrière moi, quatre bambins sortis de nulle part détalèrent à vive allure face à moi et m’esquivèrent pour continuer leur course. Je les vis vingt mètres derrière entrer l’un après l’autre dans un des puits d’accès. Plus loin, un autre groupe d’enfants assis sur le sol semblait captivé par quelque chose, ils jouaient avec des petits cailloux translucides et les faisaient ricocher l’un contre l’autre. Ces pierres avaient un aspect luxueux et ressemblaient à des pierres précieuses. Des billes de diamants ? Quel peuple étrange… Mon accompagnateur fit volte-face et j’aperçu ses deux yeux éclatants et transparents à la fois. Je fixai le sol, puis ses yeux, les billes des gamins et à nouveau le sol ; je me baissai, prit une poignée de cette poudre noire qui recouvrait le sol, et je compris. Ils vivaient dans un monde constitué uniquement de carbone, l’élément ultime de notre chimie organique, le constituant essentiel de la matière vivante. Leur sol était graphite, leurs yeux diamant et leur air gazeux.
Une profonde cavité avait été creusée aux abords du village, au fond de ce cratère se tenait le présumé chef de la tribu. Je descendis seul par le puits lumineux. Une créature âgée, toute recroquevillée s’imposa à moi. Je m’assis face à elle, elle dressa la tête et ses deux petits yeux translucides fixèrent les miens avec insistance pour ne plus s’en détacher. Je remarquai de longs et sinueux sourcils blancs qui parcouraient ses tempes. Les écailles qui agrémentaient son cou et son torse étaient usées par le temps. Les deux pupilles scintillantes me lorgnaient toujours. Ayant perdu ses dents, sa mâchoire ornée de deux petites lèvres fines lui donnait un air plutôt enfantin. Le chef cligna des yeux et se mit à émettre un gémissement aigu étrangement analogue au chant de la baleine bleue. Ces cris plaintifs entrecoupés de discrets grognements durèrent une bonne dizaine de minutes sans que j’en perçoive le moindre sens. Je restai figé là, assis face à ce vieillard écailleux. Son regard s’était détaché de moi, il oscilla de la tête comme pour marquer sa déception. Devais-je comprendre quelque chose à son numéro ? Il captura à nouveau mon regard, et reprit son oraison cétacéenne de plus belle. Ses plaintes devenaient de plus en plus stridentes et envahissaient tout l’espace. Je voyais toujours ce vieil être qui débitait son long monologue, sa bouche restait ouverte en continu. Je commençai à m’impatienter quand le son s’empara de moi pour m’enrober complètement. Le son me parut soudainement moins pénible, des variations commençaient à se faire entendre, puis des sons, des sons de plus en plus agréables. Sa bouche béante et fixe semblait ne pas pouvoir produire ces sonorités, tout cela semblait irréel. Finalement des mots arrivèrent à moi, et telle une évidence je lui répondis dans sa propre langue. Le patriarche sourit. Selon lui, j’étais « l’Elu », il en était persuadé un point c’est tout. Mon arrivée était écrite dans leur mémoire collective. J’étais là pour une mission bien précise et ils m’attendaient depuis l’éternité. Il pointa sa griffe en direction d’une immense montagne située à une centaine de kilomètre, en son sommet on pouvait distinguer un point brillant de mille feux, comme une étoile qui s’était perchée là, seul point immobile dans l’immensité de l’espace.

*

Nous étions cinq au total. Nous partîmes alors que tout le village dormait encore. L’expédition commençait. Les quatre créatures étaient d’aspect plutôt athlétique, ils s’étaient harnachés d’une corde les reliant les uns aux autres, je m’attachai en deuxième position selon leurs instructions. Nous commençâmes à marcher tout droit pendant des heures, le paysage uniforme et plat changeait et devenait de plus en plus escarpé. Un vent se faisait sentir, un air glacial et sec qui emmenait dans son flux une vive odeur de gaz carbonique. Après une journée terrienne de grimpe sur cette montagne escarpée, nous atteignîmes notre but. Je m’agrippai à ma corde, un ouragan tourbillonna autour de nos têtes mais je tins bon. Je regardai mes compagnons tous impassibles comme captivés par l’endroit, ils fixaient tous dans une seule et même direction.
La chose était éblouissante, d’une hauteur d’environ cinq mètres et de largeur similaire. Il me fallut un temps pour que mes yeux s’habituent à cette obscure clarté. Je pus dès lors distinguer la forme concrète de l’objet. Il s’agissait d’un polygone tridimensionnel composé de douze faces pentagonales. Un dodécaèdre plus précisément ; ce volume symbolisait l’Univers chez les Grecs de l’antiquité. Je m’approchai, avançai mon bras près de la paroi lisse et parfaite de l’édifice. A peine mon doigt eut effleuré la surface que je me fis happer à l’intérieur. Une des créatures voulut faire de même, la structure le rejeta violemment sur le sol. Je compris alors mon rôle d’ « Élu » ; ils n’avaient jamais pu pénétrer à l’intérieur de ce polyèdre. Je me trouvais à l’intérieur et je m’y sentis bien, une plénitude s’empara de moi. Regardant autour de moi, je vis que les faces étaient translucides et régulières, des arêtes parfaitement définies cadraient l’extérieur, mes compagnons de voyage s’agitaient, surexcités à l’idée de me voir parvenir à pénétrer le mystère de leur civilisation. Je baignai dans une atmosphère chaude et humide, je scrutai chaque paroi afin d’y trouver de quelconques indices quand j’aperçus de petites billes qui gravitaient tout autour de moi ; elles n’étaient pas plus grosses qu’une tête d’épingle, je m’amusai à les compter en les retenant une à une. Il y en avait précisément cent dix-huit toutes de couleurs et de poids différents. Je les relâchai et elles reprirent leur circonvolution. J’attrapai trois de ces minuscules billes que je serrai fort dans la paume de ma main. Je les sentis s’entrechoquer l’une contre l’autre, je les malaxai, les frottai si fort qu’elles devinrent une seule entité. Je dépliai délicatement mes doigts un par un et un liquide transparent fila entre mes phalanges pour atterrir sur le sol. Je recommençai l’opération avec cette fois deux microsphères, le miracle se reproduisit et dans le creux de ma main je vis un petit monticule de cristaux blanchâtres que je portai à ma bouche. Je sortis de la structure et attrapai une pincée de cette poudre noire qui jonchai sur le sol, la ramenant à l’intérieur chaque particule se sépara pour devenir microsphère, c’était comme si le dodécaèdre avait grossi des millions de fois les atomes de carbone. Je pouvais grâce à ces microsphères reconstituer toutes les molécules désirées.

*

Je me rappelle bien ma dernière journée sur Terre. C’était un mercredi, une splendide journée de novembre de l’année 1932. Le ciel était d’un bleu délavé, les arbres déposaient gracieusement leurs splendides manteaux orangés sur le sol, les oiseaux se pressaient dans le ciel pour trouver de meilleures latitudes. En ville, une frénésie omniprésente se faisait sentir, une foule s’activait un peu partout autour de moi, les rues étaient bondées. Je progressais le long de la plaine de Plainpalais, des écoliers s’amusaient sur les places de jeux, le cirque d’automne dressait son chapiteau rouge et blanc, le marché aux puces exposait ses breloques à des badauds venus en nombre. Je rencontrais un groupe de jeunes étudiants affublés de chemises rouges, ils brandissaient fièrement des banderoles dans les airs tout en entonnant « l’Internationale ». Je les suivais sans en prendre conscience et me retrouvai dans une foule de manifestants prostrés devant la salle communale. Une réunion de l’Union nationale avait lieu et de jeunes marxistes protestaient afin de faire avorter cette réunion fasciste. Devant le bâtiment, une compagnie complète de militaires venue prêter main forte à la police nous attendait. Alignés face à nous, je voyais leurs fusils d’assaut pointer le ciel en position d’attente. Une voix s’éleva de nos rangs : « C’est la lutte finale camarades, chargez ! », une série de pavés s’éleva dans les airs pour finir dans les rangs militaires, en blessant quelques-uns au passage. Je ne pouvais plus faire machine arrière, j’étais pris dans ce flux protestataire. Une nouvelle rasade de cailloux atterrit sur les soldats en assommant trois d’un seul coup. Un lieutenant s’avança et cria quelque chose d’incompréhensible dans un français douteux. Les jets reprirent de plus belle. L’officier tomba au sol. Je fixai les militaires, de jeunes recrues apparemment, désemparés d’avoir perdu leur supérieur, ils se mirent en joue. Une balle fusa, un cri s’éleva de nos rangs. Plusieurs balles suivirent, je ne comprenais plus rien, je restai pétrifié, immobilisé par le choc de ce que j’étais en train de vivre. Je sentis une forte pression dans ma poitrine, comme une aiguille qui me traversait, je fixai mon chemisier, une petite tache rouge circulaire se dilatait petit à petit. Ma vue se brouilla, un acouphène désagréable envahissait ma tête, je tombai à genoux.

*

J’aperçu Alkam, ma première rencontre sur cette planète, qui courait en direction du ruisseau, il se jeta à l’eau, éclaboussant les bambins qui pataugeaient et faisaient la planche. D’autres grimpaient aux arbres et se laissaient tomber en planant jusqu’à un gazon verdoyant. Du haut d’une colline surplombant ce magnifique spectacle, Traal, le chef de la tribu, avait des yeux étincelants qui valaient n’importe quelle parole. L’épaisse couche de gaz carbonique qui recouvrait naguère tout astre dans le ciel s’était complètement dissipée, un soleil chaud et puissant étalait ses rayons dans les plaines faisant pousser à une vitesse inexplicable la végétation.