Air pour quatre

Elias Farhan


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« D’après les calculs de Kitaro, nous sommes cinq et nous avons de l’oxygène pour quatre. Nous avons encore deux jours avant d’atteindre le seuil critique où il n’y aura plus de l’oxygène que pour trois personnes. Je n’ai aucune solution viable à vous proposer. »
Le capitaine John Nex laissa tomber son regard au sol. Il savait que l’un d’entre eux allait y laisser sa vie. La station Artz VI connaissait une panne dans le système de survie qui ne laissait place à aucun autre choix possible. L’équipe de secours n’arriverait que dans une semaine minimum et l’équipage serait mort bien avant.
« Je ne propose pas de courte paille. Nous avons tous nos raisons et je laisse le choix à chacun. Nous sommes tous égaux face à ce choix. Personne ne sera avantagé, termina-t-il. »
Il s’assit sur sa chaise, descendant au niveau des autres. Kitaro prit la parole :
« Je suppose qu’on va tous rester là à attendre que quelqu’un se décide à mourir. Je me trompe ? »

La station Artz VI orbitait autour de 55 Cancri e, une planète gazeuse de type chaudes super-terres. Celle-ci gravitait autour d’une naine blanche. Le système se situait à quarante-et-une années-lumières de la Terre, ce qui avait valu à l’équipage un voyage d’un bon mois et ce qui vaudrait pour un message radio envoyé quelques quarante-et-un ans pour arriver. Le but de la mission était d’analyser les caractéristiques de ce système d’un peu plus près pour une éventuelle colonisation. Pour cela, Artz Industries avait engagé Isaac Feistmann, astrophysicien reconnu dans la recherche des exoplanètes. Celui-ci n’avait pas hésité et avait tout de suite accepté.

Isaac prit la main de Léa. Elle était froide. Léa tourna son regard vers lui. Il sentit la peur dans ses yeux.

La première fois qu’il avait vu Léa, Isaac ne l’avait même pas remarquée. C’était lors de la présentation de la mission aux nouvelles recrues. Il avait déjà contacté personnellement Kitaro Aoi qui l’assisterait dans ses recherches, mais il avait encore eu besoin d’un équipage. Il lui manquait un pilote et un psychologue. En tant que responsable de la mission, il avait eu seulement le droit de veto sur le choix du capitaine John Nex.
Quelques jours plus tard, Isaac avait reçu les dossiers des deux nouvelles recrues. Une pilote, blonde aux yeux bleus, d’origine russe, qui avait brillamment réussi ses classe de l’US Air Force, du nom de Léa Del, et un psychologue, métis aux yeux bruns, d’origine indienne, qui avait déjà travaillé avec Artz Industries dans le cadre du conditionnement pour les missions spatiales. Un certain Martin Karl.

« Si quelqu’un veut discuter avec moi, je suis à côté, dit-il en se levant et en sortant de la salle de réunion. »

Martin était couché dans l’herbe d’une colline dans les environs de Milaca, dans le Minnesota. Un avion décollait encore de l’aéroport municipal à cette heure tardive de la nuit. La faible traînée de fumée qui le suivait cachait une minuscule parcelle du beau ciel étoilé. Il faisait chaud pour une soirée de fin de printemps.
« Là, c’est Orion, expliqua Martin, tu la remarques à sa ceinture au centre, trois étoiles alignées.
— Je vois ! Juste ici, répondit Sania.
— Oui, et, en haut, tu as la tête et, en bas, les jambes.
— Oui, mais c’est à l’envers. »
Sania regardait les étoiles avec ce regard enfantin qui lui était particulier, comme à chaque fois que Martin lui apprenait quelque chose de nouveau. Elle avait toujours vu les étoiles, mais elle ne comprenait pas plus ces points lumineux qui étaient dans le ciel. Avec Martin, elle voyait une autre dimension aux choses. Elle pouvait les voir depuis un autre point de vue.
Lui pouvait continuer des heures à discuter des étoiles et des constellations, mais il se rendit compte qu’il ne fallait pas prolonger la discussion.
« Tu ne viendrais pas avec moi dans l’espace ?
— Je... Tu... Tu veux dire que tu vas aller dans l’espace ?
— Non, enfin, je n’en sais rien... Enfin peut-être, mais...
— Oui !
— Quoi ?
— Oui, je viendrais dans l’espace avec toi. »
Nous irons ensemble dans les étoiles.

Le voyant rouge qui indiquait un problème urgent état toujours allumé. John le fixait, comme s’il espérait qu’il s’éteigne sans autre forme de procès. Pas comme la dernière fois...

John Nex était aspirant-lieutenant à bord du vaisseau-marchand le Nostidius. Il tirait son ticket pour la vie : une paille. Celle-ci était longue. Il fut soulagé, mais la tension qui lui avait noué l’estomac ne l’avait pas encore quitté. Il regarda la situation pour les autres. Ce fut Lukas qui reçut la courte paille. L’ami qui l’avait toujours accompagné, le frère qu’il s’était trouvé à l’école de pilotage devait se charger d’une mission dont il ne reviendrait sûrement pas vivant. Lukas disparut derrière la porte blindée. Pendant deux minutes, le voyant rouge resta allumé. Puis il s’éteignit, comme l’espoir de John de revoir son meilleur ami.

Kitaro faisait tourner son stylo autour de son pouce, comme pour faire passer le temps. Il se disait bien qu’il n’aurait jamais dû aller dans l’espace. Il aurait dû rester chez lui dans son cocon familial.

Tous les jours, c’était le même cycle. Kitaro se levait exactement quelques minutes avant la sonnerie de son réveil qu’il éteignait. Il prenait son casse-croûte et se dépêchait d’attraper le métro surbondé pour arriver à l’Université de Tokyo, où il rejoignait son collègue Yamada Ueno qui était toujours dix minutes en avance. Ils travaillaient ensuite toute la journée, en prenant quleques pauses, puis ils rentraient chacun chez eux et, éventuellement, travaillaient encore à la maison.
Kitaro était passionné par ce qu’il faisait. Alors qu’adolescent il voulait travailler dans l’informatique, il avait été touché par l’astro-physique dont il n’avait pas pu se détacher. Malgré les commentaires de ses amis d’enfance qui lui disaient qu’il ne trouverait jamais de copines pour lui dans ce domaine, il avait décidé de s’y lancer. Quelques années plus tard, il avait reçu un courriel. C’était un Américain qui lui demandait s’il était intéressé de venir à New York pour discuter d’une mission spatiale. Il avait ajouté que les billets d’avion serait commandé dès confirmation de sa part.
Kitaro était à l’aise avec l’anglais et il pouvait le parler sans trop de problème, mais il n’avait jamaus quitté son Japon natal. Et il n’était pas très à l’aise avec les étrangers. Lorsqu’il raconta son histoire à sa mère, elle prit peur :
« Mais c’est dangereux d’aller dans l’espace.
— Ce n’est pas comme avant. »
Ce fut aussi la première fois qu’il prit l’avion. Il fut surpris par l’accélération du décollage, même si en théorie il connaissait parfaitement la mécanique. Isaac Feistmann l’attendait à la sortie.

Martin était couché sur le lit de sa cabine. Son regard traversait la baie vitrée qui était au-dessus de lui pour aller se perdre dans les étoiles. La disposition de celles-ci était totalement différentes que sur Terre et, vu qu’ils étaient les premiers êtres humains à venir sur 55 Cancri e, il avait inventé quelques constellations pendant son temps libre.
Nous irons ensemble dans les étoiles.

Le cortège funéraire longeait la haie qui menait au cimetière. Martin n’avait pas pris de rose. Il avait juste une lettre en main, qu’il allait poser sur la tombe.

Martin pointa du doigt une étoile, puis il pointa celle qui était à côté, puis celle en dessus, puis une autre à côté. Il ne voyait pas seulement quatre points lumineux. Il voyait un visage. Un visage qu’il n’avait pas vu depuis lontemps. Une visage duquel il ne pouvait pas se séparer. Un visage souriant.
Puis, il vit d’autres visages. Isaac, Léa, John, Kitaro. Tous dans les étoiles. Ils devenaient des personnes à part entière, pas de simples dossiers dans son étagère. Cela faisait longtemps qu’il avait perdu le goût de la vie, mais pouvait-il vraiment mourir ?

Pendant le long voyage jusqu’au système 55 Cancri e, l’équipage avait beaucoup de temps libre. Entre les sessions de sport et les simulations, chacun trouvait une occupation pour faire passer le temps. Isaac lisait la longue collection de livres qu’il avait pris avec lui.
Quelques fois, il allait se balader dans le vaisseau. Il se retrouva une fois nez-à-nez avec Léa. Il engagea la conversation. C’était une femme réservée. Elle ne regardait pas souvent son interlocuteur dans les yeux, à la différence d’Isaac qui était son aîné de plus de dix ans. Lorsque la discussion se termina, Isaac n’avait plus le même point de vue sur Léa. Il l’avait prise pour quelqu’un de distant, voire même froid, ce qui collait assez bien avec le fait qu’elle était la seule femme à bord. Elle n’était pas du tout comme ça. Les autres membres de l’équipage ne se donnaient simplement pas la peine de discuter avec elle.
Jour après jour, ils se retrouvaient au même endroit et, à chaque fois, quelque chose changeait chez Isaac. Elle n’était pas seulement sa collègue. Elle devenait aussi son amie. Ils partageaient leurs expériences, leurs histoires, leurs passions. Elle était peut-être même plus que son amie.
Il commença à se poser des questions. Cette relation ne pourrait-t-elle pas nuire à la mission ? Il avait bien réfléchi et il s’apprêtait à lui dire clairement qu’il fallait en rester là et simplement être amis.
Elle l’attendait déjà depuis un moment, au même endroit que d’habitude. Elle savait ce qu’elle voulait dire. Isaac prit une bonne inspiration.
« Je… »
Elle l’embrassa. Isaac fut surpris, mais il ne décrocha pas. Il ferma les yeux et serra Léa contre lui. Il avait changé d’avis.

Au contact de la sienne, la main de Léa se réchauffa. Isaac pouvait mourir pour elle. Il savait qu’elle méritait de vivre une vie. Elle rencontrerait l’homme parfait et tout irait bien. Et pourtant, une autre pensée lui disait de rester, de l’aimer, même s’il n’était pas l’homme parfait pour elle. Il ferma les yeux et prit une profonde insipration. Il se leva.
« C’est bon. Je me porte volontaire ! »

Martin était couché sur sa colline de Milaca, dans le Minnesota. Il était seul cette fois. Cela faisait des mois qu’il n’était pas venu ici. Depuis la mort de Sania, les étoiles n’avait pas bougé, elles n’avaient pas changé. Les constellations étaient toujours au même endroit, mais maintenant il ne les voyait plus de la même façon. Son rêve d’aller dans l’espace allait se réaliser, mais il lui manquait quelqu’un pour faire le voyage.

Léa se retrourna vers Isaac.
« Non, ne fais pas ça !
— J’ai bien réfléchi. C’est la meilleure chose que je peux faire.
— Mais que vais-je faire sans toi ?
— Je… J’ai décidé. Je ne changerai pas d’avis. »

Martin prit une profonde inspiration. Cela faisait trois ans que Sania l’avait quitté. Il n’avait toujours pas fait son deuil. Des larmes coulaient le long de ses joues. Il n’arrivait pas à oublier les bons moments passés avec elle. À chaque fois qu’il regardait les étoiles, il voyait son visage enfantin qui l’écoutait attentivement. Il sentait ses lèvres qui lui baisaient la joue. Il entendait sa voix lui murmurer dans l’oreille. Mais il ne sentait pas ses larmes, car il n’avait jamais pleuré en face d’elle, jamais pleuré quand elle était dans sa vie.
Nous irons ensemble dans les étoiles.

Léa envoya une baffe magistrale à Isaac. Elle éclata en sanglots. Isaac posa sa main contre sa joue endolorie.
« Comment oses-tu faire ça ? lui cria-t-elle, tu n’as pas de cœur !
— Je… Je fais ça pour toi !
— Pour moi ? Pour moi ? Mais je veux vivre avec toi ! Pas sans toi ! »

Martin posa sa lettre sur la tombe de Sania. Les mots inscrits se répétait dans sa tête. Ce rêve enfantin qu’ils avaient pu partager.
Nous irons ensemble dans les étoiles.

Le voyant rouge s’éteignit. John Nex ne s’en rendit pas tout de suite compte.