Akhir Mezzourim par Sylvain Demierre

Voir le texte en pdf :
Retour vers Textes


Selon la tradition, l’ordre des Argonautes de Kurgan avait été créé cinq siècles auparavant par un mouvement religieux que l’Église Universelle avait fait interdire en raison de ses interprétations des Écritures, qualifiées d’hérétiques.
Les Argonautes de Kurgan avaient pour mission de découvrir les Larmes de Téthys, afin de les préserver de toute profanation.
Ces Larmes n’étaient mentionnées que dans un seul et unique texte apocryphe, sur lequel le mouvement de Kurgan avait pourtant bâti sa doctrine. Ce texte prophétique déclarait, sans autre explication, que les Larmes symbolisaient l’âme de la planète Téthys et que le jour où elles seraient sérieusement menacées, la planète le manifesterait de façon apocalyptique. Dans le pire des cas, si toutes les larmes venaient à disparaître, un feu céleste anéantirait Téthys six jours plus tard.
C’est pourquoi, selon la légende, depuis vingt-six générations, une poignée d’Argonautes de Kurgan parcourait en permanence la planète de long en large, dans le plus grand secret.



– Assez ! Nous ne pouvons rester plus longtemps sur cette planète chaque jour plus hostile. Bientôt les récoltes ne suffiront plus à nourrir la population de Téthys. Et l’amenuisement régulier de l’atmosphère accélère la dégradation de l’écosystème.
– Un peu de calme, député Guil-Gath, répondit la Maharané Naïlah. La situation n’est pas aussi préoccupante que vous vous plaisez à la dépeindre.
– Mais ouvrez donc les yeux Majesté, renchérit l’un des prélats de la cité-nation de Caïro-Secundo. Ces deux derniers mois, trois villes importantes du plateau de Tirstà ont dû être évacuées d’urgence avant d’être englouties par les marais. Il faut absolument renoncer à ces maudites colonies.
Alors qu’il se rasseyait, une vague de murmures courut dans l’assemblée.
– Mesdames, Messieurs, gardons notre sang-froid, reprit Naïlah. Oublions nos querelles stériles et attelons-nous à l’écriture d’une page glorieuse de l’histoire de Téthys !
– Eh bien Majesté, la plume est entre vos mains. Qu’avez-vous de concret à nous proposer ?
– Quelles perspectives offrez-vous aux habitants de cette planète détraquée ?
Le ton montait dans la salle du conseil. Pourtant, lorsque Lothar Blake se leva pour prendre la parole, le silence revint aussitôt.
– Majesté, pourrions-nous avoir des nouvelles du programme scientifique Xulian. N’est-il pas justement censé apporter le remède à ce désastre planétaire ? dit-il d’une voix grave et gutturale. Or à ce jour, à part le fait qu’il coûte extrêmement cher, nous n’en savons pas grand-chose. Vous êtes certainement au courant des rumeurs qui circulent depuis quelque temps. Vous comprendrez donc notre impatience à vous entendre les contredire.
Il parcourut l’assemblée d’un regard circulaire et reprit place, tandis que son entourage échangeait quelque commentaire satisfait.
Lothar Blake était un hybride, mi-homme mi-machine, au physique imposant. Il possédait des connaissances et un charisme qui en avaient fait un personnage incontournable et riche de la planète. De lui dépendait tout le développement technologique de Téthys et, malgré une réputation d’iceberg de la légalité, il avait rapidement gravi les échelons politiques pour accéder au rang de baron de la délégation de la technopole de Bluemond, la plus puissante de la planète.
– Monsieur Blake, votre question est légitime et votre subit intérêt pour les deniers publics vous honore, répondit la Maharané, un soupçon d’ironie dans la voix.
Puis elle se lança dans un exposé détaillé de l’avancement de son programme Xulian, à la plus grande satisfaction de ses partisans, au plus profond mépris de ses détracteurs. Avant qu’elle n’ait terminé, Blake se releva :
– Excusez-moi de vous interrompre, Majesté. Tout cela est fort intéressant et nous vous en remercions, mais vous n’avez pas encore dissipé la rumeur concernant le module d’exploration Speranza IV.
– J’y venais, Monsieur Blake. Ne soyez donc pas si impatient. Vous savez comment naissent les rumeurs. Il suffit de quelques semaines sans nouvelles d’une de nos bases pour qu’immédiatement les histoires les plus farfelues et alarmistes se répandent comme du chiendent.
– Vous admettez donc que vous êtes sans nouvelles de Speranza IV depuis plusieurs semaines ?
– Loin de moi l’idée de vous le cacher. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse là d’une situation extraordinaire et forcément dramatique. Après un travail colossal d’auscultation systématique du sol de la planète, Speranza IV a atteint il y a deux mois un territoire au-delà de la limite végétale nord. Malheureusement, les communications sont devenues extrêmement difficiles, en raison de la forte augmentation des champs magnétiques, ainsi que des violentes tempêtes qui balayent ces régions. Le dernier message du professeur Tatsuo Sakaï, commandant de la base, était très clair à ce sujet. Nous n’avons par conséquent pas, pour le moment, de raison excessive de nous inquiéter.
– Majesté, votre optimisme m’impressionnera toujours, répondit Blake. Osons espérer que l’avenir vous donnera raison.



De retour au palais, Naïlah s’était remise au travail. Confiante, elle affinait la stratégie qui lui permettrait d’intensifier son programme d’exploration, une fois le contact avec Speranza IV rétabli. Ayant tout misé sur Xulian, elle devait aller jusqu’au bout.
Le jour déclinait, ses conseillers personnels avaient regagné leurs appartements. Seul son fidèle chambellan, Leonid Wharam, restait encore à son service. Il venait d’entrer dans la pièce et s’était arrêté à quelques pas du bureau.
– Majesté, quelqu’un demande à vous voir.
– Qui peut avoir l’outrecuidance de venir me déranger chez moi à une heure pareille ?
– Un certain Issacar, Madame. Il se dit Argonaute de Kurgan.
La Maharané redressa la tête.
– Il n’y a pas doute, Madame. Il prétend avoir des révélations importantes à vous faire.
Faut-il que ce le soit pour qu’il s’aventure jusqu’ici, bravant l’Interdit dont son ordre fait l’objet, pensa-t-elle.
– Il affirme venir de Speranza IV, Madame.
Naïlah sentit un frisson lui parcourir le corps.
– Faites-le entrer Leonid, et laissez-nous !
Elle se leva, régla le système de sécurité en mode « confidentiel » et alla se placer devant la baie vitrée qui surplombait la cité. La place de l’Indépendance fourmillait encore de monde malgré la nuit tombante. Bientôt le froid mordant répandu par le vent du nord aurait raison des derniers badauds. Des images lumineuses mais lointaines du jour de son couronnement lui revenaient. Les acclamations d’une foule innombrable. La porte s’ouvrit.
– Approchez Issacar, dit-elle sans se retourner.
– Mes respects, Ô Maharané.
– Il m’a été rapporté que…
– Speranza IV n’existe plus, Madame.
Naïlah fit brusquement demi-tour.
– Il n’en reste rien ni personne, continua Issacar.
Le regard effaré de la Maharané se heurta au regard impassible du messager. Après une seconde de stupeur, elle se ressaisit et apostropha vivement son visiteur :
– Pourquoi devrais-je vous croire ? Apportez-moi des preuves de ce que vous avancez !
– Je suis navré, Majesté, répondit-il calmement. Je n’ai que ma parole d’Argonaute à vous offrir.
– Veuillez excuser mon emportement, Issacar, balbutia-t-elle, se rendant compte de l’impair qu’elle venait de commettre. Comment est-ce arrivé ?
– Tout ce que je peux vous dire, Madame, c’est qu’il ne s’agit pas d’un accident. Speranza IV a été délibérément détruite.
Pensive, la Maharané retourna s’asseoir à son bureau. Les poings serrés, le menton appuyé sur ses pouces, elle se plongea dans une intense réflexion.
– Nous touchions au but ou du moins à quelque chose de crucial pour la suite, j’en suis convaincue ! Mais qui a eu l’audace et l’infamie de commettre pareil acte de barbarie ?
– Majesté, tout à l’heure j’ai trouvé ceci qui voletait dans le couloir. Issacar déposa délicatement une minuscule chose métallique sur le bureau. Peut-être devriez-vous poser la question à l’éleveur de ce genre d’insecte.
Naïlah se pencha sur l’objet. Elle l’observa minutieusement à la fois fascinée par son degré de sophistication et furieuse de sa présence en ses appartements.
– Maintenant, si vous le permettez, Madame, je vais me retirer. Je ne voudrais pas risquer de vous causer des ennuis supplémentaires par ma présence illicite.

Lorsqu’elle fut seule, Naïlah activa le verrouillage opto-thermique, mit en veille les illumineurs et se laissa tomber dans un fauteuil de repos qui, une fois sorti du sol tel une plante, s’était gracieusement déployé devant la baie vitrée.
Praxidike était déjà haut dans le ciel. Séléné, elle, sortait tout juste de derrière les montagnes d’Aqrabbim. La voûte céleste était tapissée de millions d’étoiles auxquelles la trop mince atmosphère de Téthys ne parvenait à donner vie qu’en deçà de quelques degrés au-dessus de l’horizon.
Complètement abandonnée, Naïlah laissait vagabonder ses pensées : Et si ses adversaires avaient raison, après tout ? Et si elle ne s’obstinait à rester sur cette planète à l’agonie que pour conserver égoïstement un pouvoir qu’elle avait tellement peur de perdre. La disparition de Speranza IV était-elle un signe ? Tout s’entrechoquait dans son esprit engourdi par la fatigue. Elle s’endormit.



– J’ai reçu un message qui me tracasse quelque peu, annonça Lothar Blake. Un de mes robots-espions, qui s’était dernièrement introduit au palais de la Maharané, m’a signalé la nuit dernière une visite inopinée au bureau privé de notre chère Naïlah. Ceci en marge de tout protocole.
– Savez-vous quel en était l’objet, demanda l’un des deux agents que Blake avait convoqués.
– Je ne dispose d’aucun détail, l’espion ayant été réduit au silence quelques secondes seulement après le début de la transmission. J’ai le sentiment que ce visiteur mérite qu’on lui témoigne quelque intérêt. Je vous donne deux jours pour trouver qui il est et ce qu’il est venu faire au palais. Voici vos badges de transport.
Les deux clones acquiescèrent, puis se retirèrent. Blake leur avait réservé des places dans le premier métro interurbain à destination de Kamticharka. Une heure plus tard, ils étaient en route pour la Capitale. Ils étaient assis chacun dans un segment différent de la rame, de sorte que leur absolue ressemblance n’attirât pas l’attention des autres passagers. Les clones n’étaient guère appréciés sur Téthys car ils représentaient une orientation biologique en complet désaccord avec certains dogmes séculaires dont la révolution économique n’avait pas encore eu raison.
Pendant les deux heures et demie de trajet souterrain, la plupart des passagers somnolaient. Seuls quelques voyageurs occasionnels gardaient les yeux rivés sur les paysages de synthèse qui défilaient sur les écrans latéraux. Les deux agents de Blake peaufinaient leur stratégie par communication mentale. Une fois sur place, ils n’auraient pas de temps à perdre.

Kamticharka. Le métro s’immobilisa. Durant quelques instants des messages décrivant les différentes étapes de remise en pression du tube se succédèrent sur les écrans. Puis les portes s’ouvrirent, libérant sur les quais leur flux de passagers.
Les deux agents partirent chacun de leur côté. Le premier se rendit au QG de la sécurité de la cité où, se faisant passer pour un représentant du gouvernement, il passa en revue les enregistrements vidéo effectués les deux derniers jours aux alentours du palais.
Depuis une cinquantaine d’années, les habitants de Téthys étaient marqués à la naissance. Le marquage consistait en l’implantation, à la base du cou, d’un micro-élément contenant les données anthropométriques de chaque individu. Le but initial était d’augmenter l’efficacité des interventions médicales. Mais, pour des raisons de sécurité, le système fut très vite conjugué à des réseaux vidéos sophistiqués afin de pouvoir identifier les personnes à distance.
Le second clone prit la direction du palais royal pour s’y mêler à un groupe de touristes qui participait à une visite régulière. Il comptait recueillir un maximum d’informations en sondant, à leur insu, l’esprit des personnes travaillant au palais.
Au fur et à mesure de leurs investigations respectives, les deux agents se transmettaient mentalement des indices ou des pistes à suivre. C’est ainsi que le clone qui terminait la visite du palais visualisa tout à coup le nom de Leonid Wharam. Il fit alors tranquillement demi-tour et s’approcha d’un huissier. Il lui demanda, le plus naturellement du monde, si son vieil ami Wharam travaillait toujours au palais. La réponse lui fut poliment refusée pour des raisons de confidentialité. Le clone sourit en haussant les épaules, signifiant qu’il comprenait ces élémentaires mesures de sécurité. Il sortit et fit immédiatement part à son double de la fonction officielle de Leonid Wharam. Il traversa la place de l’Indépendance et alla s’asseoir sur un banc qui faisait face au palais. Profitant quelques instants de la douce chaleur du soleil, il ferma les yeux. À travers ses paupières closes, il devinait la silhouette des passants, très nombreux à ce moment de la journée.
L’autre agent ressentit soudain une brève mais intense douleur au front. Le contact était rompu. Il se retourna brusquement vers la mosaïque d’écrans de contrôle et fixa immédiatement celui qui montrait le banc sur lequel était assis son double. Un homme qui s’était installé sur le même banc se leva et disparut dans la foule. Nom d’un chien ! Ce type n’est pas marqué.

Au centre de Bluemond, Lothar Blake recevait un visiteur sur la terrasse de son appartement panoramique.
– Alors, Monsieur Blake, que pensez-vous de ma proposition ? Intéressante, non ?
– Peut-être, Osdemir.
– Si notre campagne est bien menée, si l’assemblée de Caïro-Secundo marche avec nous, nous avons alors toutes les chances d’obtenir la majorité lors du prochain vote du congrès.
– Ça fait beaucoup de « si », vous ne trouvez pas ? Je n’ai pas l’habitude de travailler sur un tel fond d’incertitudes.
– J’ai une confiance totale en notre équipe. Et l’annonce officielle, ce matin, de la perte de Speranza IV joue à fond en notre faveur. La population est mûre, Monsieur Blake. Le moment est venu de porter l’estocade à ce projet aussi inutile que dispendieux.
Blake prit une profonde inspiration :
– Premièrement, mon cher Osdemir, pour ce qui est de la confiance, hâtez-vous de mettre ce sentiment au rancart ; trop dangereux, trop… aléatoire. D’ailleurs, dans notre métier, il n’y a guère de place pour les sentiments quels qu’ils soient. Souvenez-vous-en ! Deuxièmement, en ce qui concerne Speranza IV, sachez que je ne tiens pas à griller toutes mes cartouches avant d’être absolument sûr de mon prochain coup. Xulian peut encore me rapporter beaucoup d’argent. On ne tue pas comme ça la poule aux œufs d’or. Je connais bien notre chère Maharané. Presque comme si je l’avais faite, ajouta-t-il en riant. Elle ne va pas abandonner la partie aussi facilement. Au contraire, elle va mettre le paquet. Elle est dans une position des plus délicates. Politiquement, elle doit afficher une conviction sans faille. Quant à nous, restons discrets. Le match devient très serré… comme je les aime.
– Dans ce cas, pourquoi en avoir précisément fait détruire la pièce maîtresse ?
Blake se fendit d’un rire tonitruant.
– Décidément, jeune homme, ce n’est pas votre jour. Je ne suis pour rien dans cette affaire. J’essaye juste d’en tirer un maximum de profit, c’est tout.
– Mais alors, qui…
– Peu m’importe. Peut-être un de ces groupuscules d’illuminés, adeptes du grand départ vers un monde meilleur, lâcha-t-il en partant d’un nouvel éclat de rire. De toute manière, rien ne prouve encore que la destruction de Speranza IV n’est pas d’origine naturelle.
Osdemir avait beaucoup de mal à suivre et ressentait un malaise grandissant en présence de cet homme imprévisible.
– Essayez d’être un peu plus brillant la prochaine fois que vous viendrez me voir, Osdemir. J’étais d’assez bonne humeur aujourd’hui. En général, la médiocrité m’ennuie.



Le clone comprit que sa mission serait plus ardue que prévu, mais s’abstint d’en faire part à Blake. Pour ce dernier, seul le résultat comptait et ce genre de péripétie n’aurait d’autre effet que de le mettre hors de lui. Il lui fallait interroger au plus vite ce Leonid Wharam. Il se connecta à l’une des bornes interactives et retraça les mouvements du chambellan au cours des cinq derniers jours, afin d’anticiper son prochain déplacement.
La perte de son double le tracassait. Il s’interrogeait sur la présence d’un individu non marqué au cœur de la capitale, à une centaine de mètres à peine du Palais royal. Soit il s’agissait d’un visiteur extra-planétaire de passage sur Téthys. Devenus plutôt rares ces dix dernières années, on leur attribuait désormais un marquage provisoire. Cependant, le système, valable pour la durée de leur séjour, tombait parfois en panne, faisant d’eux, pour quelques heures, de véritables fantômes aux yeux des systèmes de surveillance. Plus vraisemblablement le meurtrier devait être un de ces proscrits entrés clandestinement en ville, en général pour s’y ravitailler en matériel divers et qui, une fois repérés, s’empressaient de disparaître.

Lorsque le chambellan entra dans le café, l’agent de Blake était déjà installé dans un coin de la salle enfumée. Il parcourait négligemment des holospectus touristiques. Wharam vint s’asseoir à une table toute proche et fit un signe au patron. La tridi distillait en boucle les dernières informations du jour. Après quelques instants, une opulente serveuse déposa devant lui un plat copieusement garni de choses d’aspect douteux mais d’où s’échappait un fumet délicieusement raffiné. Le clone en profita pour commander un autre Kéfir.
À la fin de son repas, Leonid soupira de bien-être. L’agent de Blake sauta sur l’occasion :
– Excusez-moi, vous me semblez être du coin. Je suis arrivé ce matin et je dois repartir demain soir. Que me recommandez-vous de voir absolument dans cette magnifique cité ?
Le chambellan sourit et vint s’asseoir à la table du clone. Au fil de la conversation, ce dernier dirigeait habilement les pensées de Wharam. Après quelques minutes, il était à deux doigts de découvrir l’identité du mystérieux visiteur de Naïlah. Mais son ultime manipulation déboucha sur une impasse. Le trou noir. La surprise était telle qu’il en fut effrayé. Soit Wharam venait de verrouiller son esprit et donc de découvrir sa ruse, soit ce dernier avait subi un effacement mémoriel sélectif. Quelle que fût la bonne réponse, les affaires prenaient tout à coup une tournure désagréable. Les deux hommes se regardèrent un instant. Puis Leonid Wharam, très détendu, se leva :
– Je dois malheureusement vous quitter. Je vous souhaite un excellent passage à Kamticharka.
Il sortit. Le clone demeura interdit. Il devait rapidement quitter la ville.



Assis sur le nez de son aéronef encore fumant, Issacar fixait l’horizon où Sol se couchait déjà. Il s’était accordé quelques instants de récupération après le choc qu’il venait d’encaisser. Il se demandait ce qui avait pu déséquilibrer son appareil de la sorte, le forçant à se poser en catastrophe.
Il réfléchissait depuis quelques minutes, lorsque le radar auxiliaire d’atterrissage se signala tout à coup par de petites modulations sonores. Puis, comme s’il s’était subitement aperçu de l’incongruité de son intervention, l’appareil se tut. Issacar esquissa un léger sourire. Des situations difficiles, il en avait connu un certain nombre depuis qu’il parcourait cette planète. Pourtant, il n’aurait échangé sa place pour rien au monde.
Il éprouvait une réelle plénitude à contempler cette vaste plaine désertique dont le sable rose se soulevait ça et là, en volutes éphémères, sous les bourrasques du vent du nord-ouest. Il aimait sentir la morsure du sable sur son visage, entendre le crépitement des grains de silice qui s’écrasaient sur sa combinaison de résitex usé.
À quelques milles sur sa gauche se dressait un alignement de quatre pics rocheux dont les ombres s’allongeaient rapidement. Pas très loin à droite s’élevait une falaise de basalte à l’abri de laquelle prospérait un bosquet de petroxyles en fleur. Devant lui, l’étendue de sable offrait l’image immobile d’une mer agitée.
Issacar avait une stature fine mais puissante. La blancheur de sa chevelure hirsute contrastait fortement avec son teint cuivré. Son visage buriné par le soleil le faisait paraître bien plus âgé qu’il ne l’était, en totale contradiction avec son agilité et sa souplesse.
Coutumier des longues expéditions solitaires en milieux hostiles, Issacar était d’un naturel taciturne et seuls quelques nomades, de ces proscrits hantant les hauts plateaux, pouvaient peut-être se targuer d’avoir entendu une fois le son de sa voix. Tout en lui était silence. Il avait le regard acéré d’un oiseau de proie, capable d’embrasser d’un seul coup d’œil le lieu où il se trouvait, d’y détecter les sources de dangers, les possibilités de repli ou les cachettes.

Tandis que le soleil lançait ses derniers rayons, Issacar s’assura que le bouclier thermique de sa combinaison était opérationnel. Il savait qu’en quelques minutes la température chuterait d’une cinquantaine de degrés. Ainsi, lorsque le vent commença de se faire plus insistant, présageant l’imminence de la tempête qui se levait à l’extrémité nord de la plaine, il décida d’aller se mettre à l’abri dans le cockpit. Mais à peine s’était-il relevé, qu’il ressentit de faibles secousses sous les pieds. Cela dura deux secondes. Puis, le temps d’une respiration, les vibrations reprirent accompagnées cette fois d’un grondement sourd qui résonna jusque dans sa poitrine.
Du sable dans lequel était enfoncé le ventre de sa navette pulsa brièvement une pâle lueur orangée. Il y eut un coup sec, comme un coup de bélier. Issacar fut projeté en l’air. En dessous de lui, l’aéronef fut broyé en une fraction de secondes dans un sinistre fracas de tôles. Et alors qu’il continuait de s’élever, Issacar vit la carcasse de son véhicule disparaître dans un gouffre prodigieux qui s’était brusquement ouvert et dans lequel des tonnes de sable s’écoulaient en cascades. Arrivé au sommet de sa trajectoire, il prit une profonde inspiration avant de faire le grand plongeon.



– Vous êtes en retard... et seul. Voilà qui ne me plaît guère.
– Je crains que nous ayons mésestimé l’adversaire, Monsieur Blake.
– Dîtes plutôt que je vous ai surestimés !
Le clone encaissa la pique et rapporta son voyage à Kamticharka. Blake l’écouta attentivement.
– Curieux, répétait-il en tapotant sur le coin de son bureau du bout de ses doigts de métal. Puis il se leva d’un bond.
– Voilà enfin un peu de piment dans cette affaire ! s’écria-t-il d’une voix puissante, de la rage dans le regard. Maintenant sortez, je dois réfléchir à tout cela.
Blake se rassit à son bureau et commença de parcourir machinalement son courrier holographique. Un des messages attira son attention par le halo rouge qu’il émettait, signalant une importance de niveau 1. Il le sortit de la pile et en lança la lecture. Le message était marqué du sceau royal. Un plateau virtuel s’afficha dans l’espace devant lui, sur lequel apparut une représentation tridimensionnelle animée de la Maharané Naïlah. Elle était vêtue d’un kimono d’apparat blanc, symbole de deuil.
– Très honorables représentants des cités nations de Téthys, je vous salue. Suite à l’annonce officielle de la perte de Speranza IV, j’ai décidé de suspendre avec effet immédiat le programme Xulian. Cela jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur cette malheureuse affaire. Le colonel Abiatar, commandant de ma garde personnelle, dirigera l’expédition de rapatriement accéléré que j’ai ordonnée. En raison de la gravité de la situation, je convoquerai une assemblée plénière extraordinaire dès que je serai en possession d’informations suffisantes…
– Bon sang, mais qu’est-ce qui lui prend ! s’énerva Blake en frappant du poing sur l’accoudoir de son fauteuil, qui se fissura sous la violence du coup. Il bondit au milieu de la pièce et se mit à tourner en rond comme un fauve en cage. Qui a bien pu lui fourrer une pareille idée en tête. Ce n’est pas du tout la réaction prévue par le programme de conditionnement.
Puis il stoppa net. Posa l’index sur sa tempe gauche pour activer son communicateur :
– Agent D2, effacez-moi au plus vite le jeune Osdemir. Ce blanc-bec pourrait nous causer des soucis.
Il enfila son manteau et sortit précipitamment, tandis que le message de Naïlah finissait de s’estomper derrière lui.



Issacar était couché sur le dos. Surpris d’être encore en vie, il ne ressentait cependant aucune douleur aiguë. Tout au plus était-il un peu ankylosé d’être resté trop longtemps dans une position inconfortable. Il serra les poings. Ses doigts s’enfoncèrent doucement dans le sable. Il ouvrit les yeux et, sans bouger la tête, scruta l’obscurité autour de lui, à la recherche de quelque lueur. Tout était uniformément noir et silencieux.
Il consulta l’écran de son athmoscope qui, pendant deux secondes, joua les lucioles égarées. Pas de gaz toxiques, c’est déjà ça. La température ambiante était agréablement douce. Il s’empressa donc de désactiver son bouclier thermique pour économiser un maximum d’énergie. Ses chances de s’en sortir étaient minces, il ne fallait pas les galvauder.
De sa chute vertigineuse ne lui restait d’autre souvenir que la curieuse impression d’avoir été poursuivi. Il redoubla donc d’attention, mettant tous ses sens en éveil, à l’affût du moindre effluve, du son le plus imperceptible.
Issacar se leva tout doucement et constata qu’il se trouvait au pied d’un gigantesque cône de sable auquel il devait sans doute d’être sain et sauf.
Il se mit prudemment en marche, en quête d’une paroi à longer jusqu’à une hypothétique issue. À chaque pas, son pied examinait minutieusement le sol tandis que ses mains scrutaient systématiquement l’espace devant lui. Tous les dix pas, il consultait sa radio-boussole afin de s’assurer qu’il ne déviait pas de la direction qu’il s’était fixée. Tant et si bien qu’après une bonne heure de marche à tâtons dans une obscurité toujours aussi impénétrable, il s’arrêta pour se reposer de cette éprouvante progression. Il estimait le chemin parcouru à un peu plus de 300 mètres, toujours sans le moindre point de repère.
Issacar sentit alors une goutte s’écraser sur son épaule. Il leva instinctivement la tête et perçut l’odeur de la mort juste au-dessus de lui. Comprenant aussitôt de quoi il s’agissait, il se jeta à terre le plus loin possible, parvenant de justesse à éviter la terrible mâchoire qui fondait sur lui et qui se referma à quelques centimètres de sa jambe, mordant rageusement dans le sable.
Profitant de ce que le monstre, râlant de frustration, redressait la tête en recrachant une pluie de sable englué de bave tiède, Issacar roula un peu plus loin et se plaqua au sol, prenant soin de dissimuler la moindre partie de son corps. Il ne devait offrir aucune image thermique à la bête qui l’avait pris pour proie. Pour mettre toutes les chances de son côté, il modifia son métabolisme et abaissa rapidement la température de son corps de quelques degrés. Il n’y avait plus que le crissement sinistre de quelque chose qui labourait le sable à sa recherche.
– Le Nad-Kesh, pensa-t-il. La chimère du désert n’est donc pas une légende.
Le bruit de fouille cessa. L’animal respirait différemment, comme s’il s’était redressé et qu’il regardait ailleurs. Quelque chose avait attiré son attention. Issacar toujours immobile se demandait ce qui se passait. La bête poussa alors un hurlement terrifiant qui alla se perdre dans les profondeurs de la caverne. S’ensuivirent aussitôt un éclair et une vague de chaleur dont l’intensité contraignit Issacar à s’écraser encore un peu plus contre le sol.
Issacar attendit une minute avant de se remettre en activité normale puis de risquer un mouvement. Enfin il se leva et prit une profonde inspiration. Il sortit sa radio-boussole et constata avec amertume qu’elle avait été définitivement mise hors service par le champ énergétique qui venait d’expédier le Nad-Kesh dans une autre dimension. Il réfléchissait à un nouveau moyen de s’orienter dans la nuit lorsqu’une voix, sortie de nulle part, l’interpella :
– Où vas-tu ?
Issacar se retourna brusquement tout en faisant un écart sur le côté. Il adopta aussitôt une posture défensive. Il n’avait entendu approcher personne et un doute profond s’empara de lui.
– On m’appelle Shaldima, et toi ?
La douceur particulière de cette voix l’apaisa. Il se détendit et se redressa lentement en cherchant à apercevoir la femme qui lui parlait dans le noir. Il devinait une présence qui se déplaçait autour de lui, mais ne parvenait pas à discerner ne serait-ce que l’infime bruissement d’un vêtement.
– Mon nom est Issacar, répondit-il enfin. Montre-toi ! Où es-tu ?
– Là, juste devant toi !
Un visage apparut à trente centimètres du sien, comme illuminé de l’intérieur. Issacar demeura interdit face à cette vision. Il dut se retenir d’effleurer la silhouette qui se tenait devant lui pour en attester la réalité. Il émanait de ce visage d’une grande beauté quelque chose d’étrange qu’Issacar ne parvenait pas à définir.
– Qui es-tu Shaldima ? D’où sors-tu ?
– Ça, homme de Kurgan, tu ne peux pas le savoir, dit-elle en riant. Pas encore.
Issacar sourit intérieurement.
– Nous devons partir maintenant, poursuivit Shaldima. L’endroit n’est pas sûr.
– Où veux-tu aller et comment ?
– Si tu veux sortir d’ici vivant, Issacar, tu vas devoir me faire totalement confiance et me laisser te guider.
Remettre sa vie entre les mains d’une inconnue était contraire à tous ses principes.
– C’est ça ou la mort, dit-elle avec autorité. Et puis je t’ai déjà sauvé deux fois aujourd’hui, ce n’est pas pour te perdre sitôt après. Elle éclata à nouveau d’un rire qui avait cette fois quelque chose d’enfantin.
Issacar se dit qu’il n’avait finalement rien à perdre. Il accepta donc l’offre de Shaldima qui sourit et disparut. Il perdit connaissance.
La jeune femme prit littéralement son contrôle par substitution de pensée. Le corps d’Issacar, répondant alors aux perceptions de Shaldima, en reproduisait les moindres gestes.
Lorsqu’il revint à lui, Shaldima marchait à côté de lui. Elle le regardait d’un air amusé.
– Alors l’Argonaute ! Avoue que tu ne connaissais pas cette façon de voyager !
Issacar ne répondit pas. Il s’imprégnait de l’endroit qu’il traversait avec cette femme décidément bien singulière. Ils se trouvaient dans une caverne extraordinaire, où les voies de passage étaient éclairées par de grandes vasques murales translucides contenant un fluide blanchâtre luminescent. De part et d’autre de l’allée monumentale qu’ils étaient en train de longer se dressaient, semblables à des arbres géants, des piliers naturels dont le sommet se perdait dans l’obscurité. À un jet de pierre devant eux partait un escalier taillé à même la roche et qui donnait accès, une trentaine de mètres plus haut, à une arche enjambant un large canyon du fond duquel montait un grondement continu.
Issacar se posait un tas de questions, mais se gardait bien de les formuler sachant qu’elles resteraient sans réponse. Il préféra donc chercher à comprendre un maximum de choses par lui-même.
C’est ainsi qu’après une demi-heure de marche dans ce décor fantastique, Shaldima, profitant d’une courte pause, rompit le silence lançant tout à coup un avertissement à Issacar :
– Il est quelqu’un dont tu dois te méfier davantage que du Nad-Kesh. C’est Lothar Blake.
– L’hybride de Bluemond ?
– Blake n’est pas un simple hybride, c’est un Affranchi du temps, un immortel. Il est arrivé peu après le commencement de la colonisation économique de Téthys par le Condominium Galactique, il y a cent cinquante ans. Il est réapparu à l’Indépendance, soixante ans plus tard. Il est de retour aujourd’hui. Chaque fois sous une autre identité, chaque fois sous une autre apparence, mais cependant toujours le même. Son rôle est ambigu, il est joueur et pion tout à la fois.
– J’ai entendu parler de ses exploits en tant que joueur, répondit Issacar. Mais qui le manipule lorsqu’il n’est que pion ?
– Kerlingar Ier, le mécha-monarque du système d’Ictéria, qui a si bien su tirer son épingle du jeu lors de l’effondrement du Condominium Galactique.
– En quoi une planète aussi insignifiante, perdue aux confins de la galaxie, l’intéresse-t-elle ?
– Issacar, nous connaissons tous les deux la prophétie de Kurgan, mais j’en connais le sens caché, dont dépend l’avenir de cette partie de l’univers. Blake le sait, c’est pourquoi il me recherche.
– Comment cela ?
– Par l’intermédiaire du programme d’exploration scientifique.
– Mais Xulian est dirigé par la Maharané Naïlah, sa plus farouche adversaire, répliqua Issacar, alerté par les dernières déclarations de Shaldima.
– La Maharané est, bien malgré elle, un fantoche de Blake. Comme toute sa pseudo-dynastie Kou-al-Shan du reste. Ce personnage malfaisant l’a créée de toutes pièces dès le commencement. En s’opposant à Blake, Naïlah fait son jeu au-delà de tout ce qu’il pourrait espérer.
Issacar écoutait très attentivement Shaldima, observant discrètement chaque muscle de son visage, tentant de déceler le plus infime mouvement, la moindre hésitation susceptibles de trahir d’autres mensonges.
– Je dois bientôt affronter Lothar Blake, reprit-elle. Tu m’attendras ici. Je sais que les Larmes sont quelque part dans ces cavernes. Accomplis ta destinée, Issacar ! Trouve-les et protège-les, quoi qu’il arrive ! Lorsque je reviendrai, je te révélerai le secret.



Cette nuit-là, une navette rapide quitta silencieusement Bluemond, tous feux éteints. À son bord, Lothar Blake et une escorte de quatre cyber-tueurs. Elle survola jusqu’à l’aube les interminables marécages au nord de la ceinture équatoriale. Elle aborda le désert d’Azareg au lever du soleil, pour finalement arriver sur les lieux de la destruction de Speranza IV peu avant midi.
La navette se posa. Blake débarqua avec ses quatre gardes et commença d’inspecter les environs.
Dans la chaude lumière du matin, l’hybride aperçut soudain, à quelque distance, les silhouettes ondulantes d’un petit groupe qui venait à sa rencontre.
– Degré de préparation 1, ordonna-t-il à son escorte tout en continuant d’avancer.
Une femme était à la tête d’un détachement de huit hommes puissamment armés. Arrivés à moins de cinq mètres l’un de l’autre, les deux groupes s’immobilisèrent. Chacun s’observait. La femme prit la parole.
– Monsieur Blake ! Je vous attendais.
L’espace d’une seconde, l’hybride fut pris d’un doute inhabituel.
– Madame, je ne crois pas que nous ayons été présentés, répondit-il avec assurance.
– Oh, vous avez raison. Je vous prie de m’excuser. La joie de vous rencontrer me fait manquer à tous mes devoirs. Je m’appelle Shaldima et je m’apprête à…
– Tuez les gardes, je veux la femme vivante ! lança brusquement Blake tout en fixant Shaldima dans les yeux.
Mais comme son ordre restait sans suite, il se retourna vers son escorte et constata que ses quatre cyber-tueurs avaient sombré dans une sorte de léthargie électronique.
– Vous n’êtes vraiment pas raisonnable, Lothar. Vous ne m’avez même pas laissé le temps de vous dire que vous étiez relevé de vos fonctions, reprit calmement Shaldima. Car vous avez fait preuve, ces deux derniers siècles, de beaucoup trop d’ambition personnelle et d’un manque flagrant de loyauté envers votre monarque.
Pour la première fois de sa vie, Blake resta sans voix. Le monde qu’il avait mis si longtemps à bâtir, était-il en train de s’écrouler à cause de cette jeune femme ? Dans un sursaut de rage, il se jeta sur elle, mais fut aussitôt neutralisé par deux gardes qui lui tranchèrent les deux mains et le plaquèrent au sol.
– Ne le tuez pas ! ordonna Shaldima. Son heure n’est pas encore venue.
Les gardes relâchèrent leur étreinte et laissèrent Blake se relever. Des deux poignets artificiels sur lesquels il s’appuyait péniblement, s’échappaient de petits grésillements.
Comme si de rien n’était, Shaldima poursuivit sa diatribe :
– Votre très puissant monarque en a eu assez de votre suffisance et de votre propension à faire durer les choses dans votre unique intérêt. À mon avis, il vous a dupliqué deux fois de trop. Mais il ne commettra plus cette erreur puisqu’il a personnellement supprimé tous vos clones. Je puis donc vous annoncer aujourd’hui que vous êtes, cher Lothar, l’ultime exemplaire de vous-mêmes. Ça doit faire drôle après tout ce temps.
– Qui es-tu ? demanda l’hybride sans desserrer les dents.
S’étant approchée à quelques centimètres de son visage, Shaldima lui répondit sèchement :
– À ta place, je ne me réjouirais pas trop de le savoir.
Derrière eux, deux des gardes se chargèrent de neutraliser définitivement les cyber-tueurs. Quatre coups secs claquèrent et autant de corps désarticulés s’effondrèrent dans le sable où ils se liquéfièrent instantanément, dégageant une forte odeur d’acide.
Blake fulminait. Comment avait-il pu se faire piéger aussi facilement. Il réfléchissait à la façon de se sortir de ce mauvais pas, mais n’entrevoyait pas d’issue favorable. La marche était rapide, la chaleur étouffante. Il n’était pas habitué à des efforts physiques aussi intenses dans de pareilles conditions.
La voix de Shaldima le tira de ses réflexions.
– Dites-moi, cher ami ! Avez-vous déjà entendu parler du Nad-Kesh ?
– Légende d’autrefois pour effrayer les enfants désobéissants répondit-il agacé, sans quitter l’horizon des yeux.
– Peut-être… Selon la légende, comme vous dites, nous pénétrons justement sur son territoire.



Issacar longea, sur une vingtaine de mètres, un boyau de plus en plus étroit. Il déboucha dans une crypte éclairée par des bio-luminaires placés dans de petites niches creusées dans le roc des parois. La salle au centre de laquelle se dressait un autel, n’était pas très vaste mais d’une hauteur démesurée.
– Trop tard, Issacar. Les Larmes de Téthys sont en route pour le système d’Ictéria.
Il se retourna et vit Shaldima qui se tenait à l’entrée. Elle était vêtue d’une combinaison sombre et portait une arme à la ceinture.
– Malgré l’échec de ta mission, dit-elle tout en s’approchant de lui, j’ai pu relever chez toi des qualités exceptionnelles que tu pourras certainement mettre au service des nouveaux maîtres de Téthys.
– Et si je refuse ?
– Je te tue.
Issacar haussa les épaules en ouvrant lentement les mains devant lui. Une nuée de microchasseurs s’en échappèrent et fondirent sur la femme.
Avant même de se rendre compte de ce qui lui arrivait, elle fut immobilisée, enveloppée des pieds aux épaules par une gangue de métal mouvante.
– Et ne compte pas sur tes gardes, Shaldima, lança Issacar. Ils ne viendront pas !
Sous le coup de la surprise, elle tenta d’éprouver la solidité de cette coque ondoyante, mais ses vains efforts n’eurent d’autre effet que d’en faire émerger un dard acéré dont la pointe vint lui effleurer la gorge.
– C’est ton intérêt marqué pour Blake qui t’a trahie. Tu aurais sans doute pris davantage de précautions si tu avais su à qui tu avais réellement affaire. Car non seulement je connaissais déjà l’origine de Blake, mais j’étais aussi au courant du sordide système de succession en vigueur chez les Affranchis du temps.
Démasquée, Shaldima se métamorphosait peu à peu. Ses traits se creusaient, son visage grimaçait.
– Blake mort, poursuivit Issacar. Il ne reste plus que toi et moi. Il y a longtemps que j’attendais ce moment, Xéron.
Xéron apparaissait maintenant sous son vrai visage affichant un rictus de douleur. Il respirait bruyamment à cause de l’étreinte qui se resserrait à chacun de ses mouvements.
– Qui es-tu, Argonaute de Kurgan ? souffla-t-il d’une voix rauque.
Issacar éclata de rire :
– Quelle déception de constater que ta crédulité rivalise avec celle des habitants de cette planète affligeante.
Le regard de Xéron trahissait une profonde incompréhension.
– Je suis un mercenaire de Sarpédon et je me suis servi de la prophétie de Kurgan. Celle-ci a été inventée de toute pièce il y a plus de 500 ans, après que son auteur a dissimulé sur Téthys la source d’un pouvoir dont les conséquences lui étaient insupportables. Il comptait sur la religiosité notoire des habitants de cette planète pour que sa prophétie ne se réalise jamais et que personne ne puisse s’approprier le fabuleux pouvoir de ce qu’il avait appelé les Larmes de Téthys. J’ai donc simulé la réaction apocalyptique de Téthys en déréglant artificiellement son écosystème. Je savais que, connaissant lui aussi la prophétie, le vieux Kerlingar enverrait alors l’original de ses Affranchis du temps pour s’assurer la possession des Larmes. L’occasion était trop belle. Ainsi, lorsque le module Speranza IV s’est suffisamment approché d’ici, je l’ai pulvérisé, afin de vous organiser, à Blake et toi, un point de rencontre à l’abri des regards.
Il rit à nouveau.
– Je dois dire que tu m’as bien aidé, poursuivit-il en marchant lentement autour de son prisonnier. J’ai pourtant dû jouer serré lorsque tu m’as piégé dans le désert, mais cela n’a pas duré très longtemps. Tu étais tellement sûr que j’étais celui que tu avais envie que je sois.
Xéron avait fermé les yeux, rassemblant tout ce qui lui restait d’énergie vitale.
– Je m’attendais à un adversaire plus coriace. Mais les dés sont désormais jetés, Xéron. Les Larmes que tu as trouvées n’étaient qu’un leurre. Les vraies sont ici. Ne sens-tu pas leur présence ?
Issacar alla placer un petit coffret de métal au milieu de l’autel.
– Sais-tu ce qu’il y a là-dedans ? demanda-t-il à son prisonnier déjà à l’article de la mort.
Il souleva le couvercle. Une sphère de plasma de quelques centimètres de diamètre en surgit. Une onde de chaleur leur fouetta violemment le visage.
– Les clefs de l’enfer, susurra-t-il à l’oreille de Xéron. La flotte de guerre de mon empereur est massée aux portes de la galaxie. Il ne reste que peu de temps à ton misérable monarque pour regretter amèrement d’avoir été si cupide et prétentieux, au point de se croire capable de faire pression sur un empire mille fois plus puissant que le sien.
La boule, hésitante, tournoya quelques instants plusieurs mètres au-dessus d’eux. Peu à peu des filaments de lumière germèrent à sa surface. Dix secondes plus tard, les plus longs léchaient déjà les parois de la salle où perlaient comme des gouttes de sang. Des crépitements claquaient comme des coups de fouet. Lorsque la dernière Larme de Téthys fut absorbée, tous les filaments se tendirent en même temps et la sphère de plasma, qui avait atteint les trois mètres de diamètre, fusa vers le haut de la salle sous la forme d’un faisceau lumineux, vecteur d’une énergie phénoménale. Dans l’obscurité subjective qui s’ensuivit, Issacar compta jusqu’à trois. Silence.

En bordure du quadrant de Nout, à 3500 années lumières de Téthys. À bord du croiseur amiral, le chef des armées de Sarpédon attendait fébrilement le signal de l’attaque, lorsqu’une vague éblouissante parcourut la flotte. L’espace offrit alors la vision d’un mur de lumière qui, s’évaporant peu à peu, révéla un prodigieux vortex hyperspatial. L’armada s’y précipita aussitôt en un cortège interminable de vaisseaux de toutes tailles, que la mise en action des propulseurs avait brièvement enveloppé d’un halo bleuté.

Après une demi-minute, les yeux d’Issacar s’étaient à nouveau acclimatés à la pâle clarté dispensée par les bio-luminaires. Ceux de Xéron fixaient définitivement le néant. Issacar rappela ses microchasseurs. Le corps de son adversaire s’effaça sans bruit.

Après que le dernier escorteur interstellaire se fut engagé dans le passage ouvert par les Larmes, le temps s’arrêta tout à coup. Le vortex disparut brusquement, anéantissant silencieusement la machine de guerre de Sarpédon.

Convaincu de sa totale réussite, Issacar quitta la salle. Il traversa sans la moindre hésitation tout un dédale de galeries qui le conduisirent jusqu’à l’écodistorseur. Celui-ci se présentait sous la forme d’une pyramide quadrangulaire d’une trentaine de centimètres de côté. Issacar s’accroupit, posa la main droite sur l’une des faces pendant cinq secondes puis s’éloigna. La pyramide se mit brièvement à vibrer avant de se sublimer dans un éclair de lumière noire. Il s’attacha ensuite à faire disparaître, l’une après l’autre, toute trace de son passage sur Téthys. Et lorsqu’il ne resta plus que la dernière de ces traces, celle-ci ne lui posa guère plus de problème que les autres...



Le colonel Abiatar s’inclina respectueusement devant la Maharané :
– Majesté, mission accomplie. Nous avons rapatrié les équipages de toutes les bases de Xulian.
– Excellent travail, Colonel.
– Nous avons également eu l’occasion de survoler la zone de la disparition de Speranza IV. Nous n’y avons découvert que la carcasse calcinée de l’aéronef particulier de Lothar Blake. Aucune trace de vie à des kilomètres à la ronde. Sans doute a-t-il péri dans l’accident.
Naïlah ferma brièvement les yeux de soulagement.
– D’autre part, Madame, l’écosystème semble se rétablir rapidement sur les hauts plateaux. Si le phénomène se généralise, je pense que la reconstruction des villes pourra débuter d’ici quelques mois.
– Il faut avant tout que nous restaurions notre enracinement dans les Écritures. La prophétie de Kurgan a manqué se réaliser. Ne l’oublions jamais. D’ailleurs, je suis convaincue que nous devons, pour une part importante, le salut de Téthys à un Argonaute qui sera parvenu à tenir en échec ce traître de Lothar Blake.
Puis la femme sortit de son corsage un bijou qu’elle portait autour du cou.
– Mais surtout à ceci, fidèle Abiatar. Ce pendentif se transmet secrètement dans ma famille depuis de nombreuses générations. Son origine se perd dans la nuit des temps.
Abiatar plissa les yeux pour mieux observer le joyau. Suspendue à une chaînette en or d’une rare finesse, pendait une minuscule sphère de cristal dans laquelle était emprisonnée une gouttelette d’un liquide de couleur pourpre.
– Akhir Mezzourim, murmura-t-il en mettant un genou à terre. La dernière Larme !
L’homme était bouleversé.
– Oui, Abiatar. Celle sans laquelle les autres ne sont rien.

Quelques semaines plus tard, en signe de reconnaissance envers Issacar, Naïlah obtint de l’Église Universelle la réhabilitation de l’ordre de Kurgan. Un édit fut alors publié aux quatre coins de la planète, mais aucun représentant de cet ordre ne se manifesta jamais.


FIN