Amour_distribue

Amour distribué

par Etienne Jodoin


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« Oh grande humanité! Heureuse ou en pleurs, je te détesterai toujours de tout mon coeur. »
1
Marcel regardait paisiblement les flocons de neige se poser sur le sol, à travers le grillage de la fenêtre. Ça lui faisait penser à un jeu de Othello géant mais sans pièce noire. Othello... il était pas trop mal à ce jeu finalement. Ses pensées dévièrent... C'était toujours comme ça lorsqu'il observait le paysage par la fenêtre principale du salon. Comme il aimerait toucher les flocons de neige, les attraper et les manger. Comme il aimerait être là-bas, dehors sur ce tapis blanc de début d'hiver en train de danser. Mais il ne pouvait pas. Bien sûr il y aurait moyen de sortir, mais il ne pouvait quand même pas. Il fallait rester à l'intérieur. Tous les matins après avoir enfilé sa robe de chambre, il se tenait debout devant la fenêtre du salon à regarder le paysage. La télé, constamment allumée, conversait avec elle-même.
De toute façon, elle n'écoute personne et personne ne la comprend.
Marcel continua un bon moment à fixer la vue extérieure, le regard vide. Son esprit pouvait enfin se reposer. Ç'en était devenu une habitude. Surtout avec les drogues qu'il prenait. Il se sentait bien. Il y avait comme une chaleur qui l'entourait. Il aurait pu rester des heures devant cette fenêtre en ne pensant à rien. De toute façon, penser devenait une épreuve trop difficile pour lui.
Marcel vit Alain signaler l'heure du petit déjeuner. Marcel ne fut pas surpris de voir Roger et Sélina se précipiter dans la cuisine. Roger pris comme à son habitude la chaise à l'extrême droite de la table à manger et Sélina celle de gauche. Ils obéissaient toujours aux ordres d'Alain. C'était normal, il n'y avait pas d'autre choix possible. Aux yeux de Marcel, Alain était un bon gars. Ils jouaient souvent au Othello ensemble et Alain avait même affirmé hier que Marcel était un bon adversaire. Il espérait qu'Alain en resterait là. S'il commençait à trouver Marcel un peu trop pénible avec toutes ces crises qu'il faisait la nuit, ça pouvait devenir problématique. Il y avait eu pas mal de complications auparavant, et les solutions que les spécialistes avaient trouvées pour résoudre ses problèmes se résumaient la plupart du temps à des doses plus fortes de médicaments. Marcel savait qu'un traitement plus intense ferait fondre son cerveau à jamais. Il fallait donc se faire discret.
Toujours est-il qu'il prit la direction de la cuisine en laissant traîner ses vieilles pantoufles brunes. Alain s'abstint de gronder Marcel malgré son air de macchabée. La nuit avait été dure pour Marcel. Une remarque de mauvais goût n'aurait fait que retourner le couteau dans la plaie. En arrivant dans le couloir près de la cuisine, il croisa Barbara, sa voisine de chambre. Elle se tourna vers lui en un regard convaincu et s'empressa de lui dire avec son bel accent mauricien:
-Mooé laaà, hein, j'é dé boo droap là, pis y sont toutes frais, y sentent teeellement boon là, pis moé je lé touche là pis y sont teeellement doux là, pis là tsé j'lé prends là pis y sont teeellement boo mes droap pis ...
Alain lui ordonna de se la fermer, ce qui fit recroqueviller Barbara pendant un instant. Elle se dirigea ensuite à petits pas saccadés vers la cuisine tel un goret timide. Elle n'y pouvait rien. Les draps étaient apparemment pour elle un fantasme.
Arrivé à la cuisine, Marcel surprit Janine en train de prendre Robin par le collet. Il avait la bouche pleine de bave. C'était probablement dû à une tentative infructueuse de recherche d'ordures. Marcel se rapprocha de la table à manger. Roger et Sélina demeuraient assis à leurs chaises respectives, totalement silencieux. Eric dépassa Marcel pour se précipiter sur la chaise à côté de Roger. Une fois assis, Eric afficha un grand, pour ne pas dire immense sourire et se balança légèrement en maintenant un rythme rapide.
-Qu'est-ce qu'on mange pour din ... déjeunééééééé ? lança-t-il d'une voix stridente. Derrière Marcel, Janine lui répondit gentiment qu'il y avait des toasts avec de la confiture. Eric chuchota la phrase précédente de Janine. Marcel fini par s'asseoir sans dire mot et attendit patiemment son petit déjeuner.
Lorsque Alain et Janine rassemblèrent, non sans difficulté, tous les bénéficiaires du groupe 412 Est, Marcel reçu ce qu'il attendait : des toasts, de la confiture aux fraises et un jus de pomme. Tous les patients mangèrent en silence. Après avoir engueulé Henry parce qu'il avait encore fait caca dans sa chambre, Alain se détendit et se tourna vers Marcel. Il comprit qu'Alain allait enfin pouvoir se relaxer et parler plus intelligemment. Malgré les médicaments qui l'empêchait de raisonner correctement, Marcel comprenait en partie que la vie d'un éducateur dans un asile psychiatrique n'était pas une partie de plaisir. Ok stop Marcel ! Il ne fallait pas trop réfléchir. Il fallait rester bête. Trop penser signifiait des ennuis pour lui.
-Alors ? Tu te sens mieux maintenant ? demanda Alain.
Marcel continua de fixer son assiette, puis murmura :
-Oui mieux.
-Ouin j'espère bien. Parce que là, je commence à trouver ça un peu fatiguant tes petites crises.
Alain pris une grande respiration et monta le ton.
-En tout cas, je pense que tout le monde se sent mieux quand tu restes calme comme ça. Tu trouves pas ?
Janine hocha lentement de la tête tout en essuyant la bouche souillée de Robin. Barbara afficha un rictus discret.
-Oui, souffla Marcel.
-Ouin, je pense aussi. J'aime pas mal mieux quand on peut jouer au Othello ensemble, tu penses pas ?
Alain sourit et tapota Marcel dans le dos. Ce dernier réussit à regarder timidement Alain et lui montrer un début de sourire.
-Oui ... moi aussi. J'aime bien Othello.

2

Ce matin au réveil, de plein fouet, un bon cauchemar comme on les aime. Le souvenir d'un rêve étrange qu'il avait fait cette nuit. Bob ouvrit les yeux, les cheveux hirsutes et atteint d'un intense mal de tête. Après mûres réflexions, il finit par comprendre qu'il était vivant, humain et qu'il pouvait au moins se gratter la tête. Il se leva péniblement et s'assit sur son lit. Son dos lui indiquait quelques courbatures habituelles dues à l'alcool la veille.
Voyons-donc ! on est lundi ! Je fait pas la noce le dimanche moi ! Rien foutu hier, juste passé la journée avec Mary et Sonia comme tous les dimanches. Mary ...
Heureusement qu'elle était là près de lui en train de dormir... Mary savait le remettre sur pied lorsqu'il s'agissait d'un mauvais rêve. Elle l'aiderait à comprendre ses songes bizarres. C'était une fan des phénomènes ésotériques. Pour Bob, tous ces trucs celtiques et d'anciennes prêtresses provenant de temps immémoriaux étaient relégués aux oubliettes. Toutefois, il voyait en Mary son seul guide pour interpréter les rêves étranges qu'il faisait ces derniers temps. Il se tourna lentement vers elle en affichant un sourire progressif.
Il s'aperçut qu'il ne regardait que l'autre extrémité du lit. Personne. Mary devait sûrement être réveillée. Il enfila ses pantoufles noires en forme de lapin et sortit en robe de chambre. Le soleil radieux qui rayonnait ce matin aidait à mieux commencer la journée. Il pris sa douche, déjeuna, se brossa les dents à son aise, comme d'habitude, enfila son habit du lundi, puis sortit de l'appartement. Le ciel bleu jaillissait chaleureusement sur les contours des maisons endormies. Une journée comme ça ne pouvait qu'aider Bob à se remettre de son sommeil agité. En verrouillant la porte, il sentit que quelque chose n'allait pas. Une vibration mauvaise émana de son esprit.
La solitude. Mary! Mais elle n'est pas là! Et Sonia! Je ne l'ai même pas vue. Il est trop tôt pour qu'elle soit à l'école !
Il se retourna et se précipita vers la porte. La couleur de la poignée avait changé. Elle passa au noir. Il cligna des yeux et elle redevint normale. En entrant, le silence. Plus rien. Le seul être humain dans ce lieu était Bob. En longeant prudemment le couloir de l'entrée, il osa demander s'il y avait quelqu'un. Pas de réponse. Personne. Ces deux petits trésors qu'il aimait tant avait disparu ? Normalement à cette heure, Sonia mangeait et regardait ses dessins animés habituels. Maman lui disant de se dépêcher et de prendre sa douche sur un ton un peu impatient.
J'ai juste fait ma petite routine pour aller au boulot mais seul cette fois-ci. Le pire c'est que ça semblait si naturel... Comme si ça avait toujours été ainsi.


3

Le visage blême, les yeux rougis par la douleur, Sonia cherchait à comprendre les évènements d'hier. Les bras croisés sur sa vieille table en bois, elle observait le faible flux de voitures circulant derrière sa fenêtre. Un verre de vin à moitié vide brillait sur sa table. L'odeur d'un risotto aux bolets flottait timidement dans l'air. Pourquoi avoir giflé Sandrine ? Bien sûr qu'elle détestait ses airs de petite bourgeoise bien nantie. Sa fine bouche et ses manières de jeune fille gâtée. Oh! Elle l'avait bien mérité, ça oui! Mais Sonia n'était pas du genre impulsive.
La gifle ressemblait plutôt à un coup de poing pour ma part.
En effet, après l'impact, Sandrine avait redressé la tête pour afficher un nez sanguinolant.
Sonia passa la main dans ses cheveux bruns et lisses, puis baissa la tête. Une larme s'écoula le long de sa joue froide, telle une étoile argentée scintillant au milieu d'une cuisine à Genève.
-Putain! Mais-qu'est-ce que j'ai fait ! s'exclama-t-elle en essuyant la larme.
La soirée d'hier avait pourtant bien commencé. Ariane avait apporté de succulents brownies comme elle savait bien les faire. Sandrine avait fournit la bouteille de vin et Sonia, l'hôte, avait préparé une bonne ratatouille bien garnie. Rires et discussions intenses fusèrent pendant la soirée. Les trois amies avait parlé de boulot, de bouffe, de politique et de mecs bien sûr. Une soirée habituelle quoi! Puis Sandrine avait reprit ses airs snobs. Ses petites manières de gonzesse guindée qui embêtait tant Sonia. Tout à coup, en discutant politique, l'invitée en question avait affirmé qu'il fallait foutre tous les Roms sans abris hors de Genève. Des « manques de responsabilité » ou des « pas de sens du devoirs » avait vexé profondément Sonia. Quelque chose s'était alors passé. Tout était devenu noir. Sonia se rappelait seulement du nez couvert de sang de Sandrine...
Elle se leva de table, pris son verre de vin et se dirigea vers le four pour touiller le risotto.
Je ne suis pas comme ça normalement. Comment moi, Sonia, petite fille toute sage, ai-je pu frapper aussi violemment une amie? Suis-je une sauvage? Suis-je devenue folle?
Une faible lumière jaune éclairait la pièce. Sonia se mit à tourner en rond entre le four et la table. Elle accéléra avec plus de nervosité. Soudain elle entendit un bruit de verre brisé. Elle se figea et regarda sa main droite. Elle agrippait fermement le pied de son verre de vin. Le ballon du verre n'y était plus. Elle regarda par terre et remarqua des éclats de verre éparpillés sur le sol, près de la table. Ses yeux s'ouvrirent de stupéfaction. Elle se rendit compte qu'elle avait fracassé inconsciemment son verre sur la table avec la même main que celle qui avait frappé Sandrine.


4

Lorsque Bob se présenta à son bureau au quinzième étage, il avait mauvaise mine. Il se préoccupait toujours de sa femme et sa fille. Avaient-elles disparu? Avait-il oublié quelque chose? Martin, son collègue et ami de toujours, l'accueillit perplexe en le voyant aussi troublé. Il essaya quand même de l'encourager en affichant un sourire artificiel.
-Ca va, Bob? Près pour le meeting ?
-Mouais... Commence avant moi, je dois juste faire un appel.
Martin fronça les sourcils, signe qu'il comprenait que son collègue n'allait pas bien. Il répliqua en fin diplomate:
-T'aurais pas besoin d'un bon café d'abord ?
Martin s'approcha de Bob pour lui tapoter dans le dos.
-T'es sûr que ça va? T'as des soucis vieux ?
-Non, non... C'est juste à propos de Mary et Sonia. Je les ai pas vues ce matin et puis ... Bah! Laisse tomber, j'en ai pas ...
-Attend, attends, interrompit Martin, tu parles de qui là ?
-Ben de Mary et Sonia, voyons ! Tu sais ma femme et ma fille ...
Bob esquissa un sourire sarcastique. Il se dit que Martin devait aussi passer de durs moments au boulot. C'était la fin de l'année et le stress ne manquait pas ces derniers temps. Un silence s'abattit entre les deux amis. Chacun se regardait attentivement. Martin brisa l'attente en secouant la tête:
-Sonia ? Tu parles de qui Bob ? Tu n'aurais pas eu de petites dérivations conjugales par hasard? Ne t'inquiète pas, je ne le dirai à personne.
Martin leva deux doigts de sa main droite en signe de justice et esquissa un sourire. Bob, toutefois ne broncha pas. Il ne comprenait tout simplement pas.
-Je suis désolé de te décevoir mon ami mais je crois que t'es un peu fatigué car au cas où tu ne le savais pas, j'ai une fille qui s'appelle Sonia et une femme qui s'appelle Mary. Il faudrait peut-être faire le ménage là-dedans.
Bob s'approcha de Martin et tapota son crâne dégarni. La tension monta entre les deux hommes. Ils se regardèrent face à face droit dans les yeux. Des bruits de téléphones résonnèrent de part et d'autre. Plusieurs employés pressés dépassèrent Bob et Martin sans même les regarder. Dans l'esprit de Bob, il ne faisait aucun doute que sa fille se prénommait Sonia. Comment son meilleur ami osait-il prétendre qu'elle avait un autre nom?
-Si c'est une plaisanterie Bob, faut pas faire ça le matin avant un meeting aussi important. Tu sais très bien que ta fille s'appelle Alice. Arrête de ...
Une collègue qu'ils connaissaient passa près d'eux. Les deux hommes la saluèrent d'un air indifférent.
Une fois qu'elle fut hors de vue, Bob fixa sévèrement Martin.
-Mais qu'est-ce que tu raconte bordel ? Faut te calmer maintenant, ma fille se nomme Sonia voyons!
Le ton de plaisanterie cessa entre les deux hommes. Il y avait malaise. Chacun tenait fermement à son avis. Il ne restait plus qu'à accuser l'autre de folie. Toutefois, au moment où l'insulte allait fuser, un troisième collègue les interpella. Le meeting allait commencer. Martin osa demander à ce troisième collègue :
-Hé Michael, t'aurais dû voir Alice l'autre soir. Comme elle a grandi !
Le Michael en question sourit et se tourna vers Bob :
-Alors comment elle va la petite Alice, mon Bob ?
Cette fois Bob était sidéré. Quelque chose clochait. Ce n'était pas possible. Même si Michael côtoyait moins Bob, il avait tout de même répété le nom d'Alice! Nom qui ne signifiait absolument rien pour Bob. Il commença à douter de sa mémoire. Il n'était pas si vieux pourtant. Peut-être devait-il consulter un médecin? Martin le tira de sa réflexion en lui assenant un léger coup de coude. Bob reprit un air décontracté et répondit poliment à Michael que sa fille allait bien. Il devait maintenant se concentrer sur le meeting. Il ne fallait pas rater cette présentation. Bob se remit en mode boulot mais comprit que sa tête lui jouait de vilains tours.


5

A l'asile, la nuit approchait. La lumière traversait de moins en moins les barreaux épais des fenêtres du salon. Les flocons de neige ne tombaient plus. Ils gisaient tous silencieux dehors sur le sol gelé. Les patients s'agitaient peu à peu. C'était toujours comme ça le soir. Les fous ressentaient quelque chose qu'ils n'aimaient pas et l'exprimaient comme ils le pouvaient. Pour certains, c'était la peur et l'insécurité, pour d'autres la fin de leur liberté relative et le cloisonnement dans leurs cellules. C'était aussi un moment difficile pour Marcel. La peur le rongeait. Après le souper, il s'obstina à regarder longtemps la télé, les yeux hypnotisés par les milliers d'images que projetait l'écran. Alain acheva son horaire de travail après le souper. Il avertit Marcel de se tenir tranquille ce soir. Marcel acquiesça timidement. Il savait pourtant qu'il n'y pouvait rien. Quand la crise le frappait, elle dévastait tout sur son passage. C'était un ouragan de folie qui imposait sa loi. Vers 21h, Conrad, l'éducateur de nuit, eut beaucoup de peine à envoyer Marcel dans sa chambre. Tous les autres patients demeuraient sagement enfermés dans leurs prisons de plâtre.
-Il faut aller dormir maintenant, Marcel, allez.
-Non, non, s'il vous plait, ai pas sommeil, juste une petite heure.
Et ça continua pendant plusieurs minutes. Marcel désirait toujours sa petite heure supplémentaire. Bien sûr c'était toujours plus qu'une petite heure. Ce que Marcel désirait c'était de passer une nuit blanche. Lorsque Conrad le prit par le bras, Marcel sut qu'il devait obéir et se leva. Il continua néanmoins de rouspéter comme un chien battu jusqu'à la porte de sa chambre. Arrivé à destination, Conrad poussa gentiment le patient à l'intérieur de sa cellule et referma la porte. Marcel se retrouva seul. Seul dans le noir. Seul contre lui-même. Surtout, il ne fallait pas s'endormir. Il devait trouver un moyen de rester éveillé. Ses cauchemars étaient atroces et trop durs à surmonter. Pour éviter les ennuis, il n'avait pas le droit de dormir. Qu'est-ce qu'Alain ferait s'il y avait une autre crise? Marcel devait tenir sa promesse. Il valait mieux être un zombie éveillé qu'un homme possédé par un démon.
Le temps passa. Malgré ses efforts, Marcel se sentit de plus en plus fatigué. Ses yeux se refermaient à chaque seconde de détente. Le sommeil le guettait. Comme il était exténué par tous ses problèmes. Cela faisait des lustres qu'il n'avait pas eu une bonne nuit de sommeil, sans embûches, sans rêves effrayants. Son oreiller semblait lui chuchoter des mots doux. Chaque moment de repos était un plaisir inoubliable. Vers minuit, Marcel céda et s'effondra de fatigue sur son lit d'hôpital.


6

Montréal, 3h : Marcel ouvrit les yeux mais ne vit pas le plafond de sa chambre. Une femme d'environ quarante ans portant une chemise bleue pâle ainsi qu'une petite fille se dressaient devant lui. Marcel regarda autour de lui et semblait se retrouver à l'intérieur d'une cuisine avec des murs et un plafond blanc.
Banlieue de Londres 8 h: Bob sirota avec attention son café du matin, tourna la tête vers sa femme afin de lui demander d'aller chercher leur fille à l'école ce soir. Il cessa de les voir. Un plafond beige les remplaça.
Montréal : Marcel eu beau cligner des yeux, secouer la tête, il percevait toujours la même scène : une petite fille qui s'agitait derrière une femme. Elle avança vers lui. Les lèvres de la femme remuèrent mais Marcel n'entendit rien. Il tenta de lui parler.
St-Jean 4h : Un matelot des maritimes roupillant sur un vieux matelas moisi demanda : « Qui êtes-vous ? » au plafond de sa chambre. Il se réveilla surpris. Avait-il dit quelque chose ?
Nah ! Probablement un rêve.
Il essaya de se rendormir.
Montréal : Marcel secoua la tête mais la femme et la fille refusèrent de disparaître de son champs de vision. La femme fronça les sourcils. La fillette cessa de s'agiter.
Londres: « Ça va bob? Qu'est-ce qui se passe ?» s'inquiéta la femme de Bob.
Ce dernier cligna des yeux avec une telle force qu'il semblait les transpercer. Il grogna un peu car il n'arrivait toujours pas à voir sa femme et sa fille. L'image du plafond beige restait gravé sur sa rétine.
-Je ne sais pas trop. Je ... je crois que je vais aller à la salle de bain.
Bob se leva, sentit l'odeur du café et l'air qui se déplaçait mais percevait constamment une seule image immobile : un plafond beige. Il réalisa que ses pieds s'étaient pris dans quelque chose. Il trébucha.
Montréal: « Arrêtez ça s'il vous plaît par pitié, arrêtez tout ça ! Que me voulez-vous ! »
Mais les cris de Marcel ne se faisaient pas entendre. La femme se rapprocha. Soudain tout devint flou. Les couleurs se déformèrent et s'entremêlèrent. Des cris de jouissances se firent entendre. Ça ne provenait pas de la femme en face de lui.
Moscou 11h : Un quinquagénaire de la mafia russe se tapa une de ses nombreuses escortes mineures. La victime prenait plaisir à ce genre d'exercice avant le dîner. De la sueur coula sur le front du vieux criminel pour atterrir sur les seins de la collégienne blonde. C'était parfait pour le moment final, sa chanson préférée : « Milk it » de Nirvana commença.
Montréal: Un son brutal de guitare électrique couvrit des halètements répétés et des soupirs féminins. Marcel vit maintenant que la femme à la chemise bleue pâle se tenait en haut de lui. La fillette avait disparu. Les sons et les images que Marcel percevait n'allaient pas ensemble. Une odeur de poisson pourri lui obstrua les narines.
Los Angeles minuit: Miguel passa près d'un immense container à déchets en marchant à moitié saoul dans une ruelle. Malgré l'odeur pestilentielle qui régnait, il ne sentit rien.
Montréal : La femme à la chemise bleue se rapprocha. Marcel essaya d'agripper le vêtement de cette étrange personne devant lui.
Genève 9h: Sonia se cuisait un oeuf en sifflotant. Au moment de lâcher la poêle, elle agrippa sans le vouloir, le bas de sa cafetière brûlante à côté. Curieusement, elle ne sentit rien et resta pendant plusieurs seconde immobile, stupéfaite et incapable de bouger sa main droite.
Montréal: Marcel poussa un immense cri de douleur. La brûlure fut insoutenable. Il eut l'impression que sa main se faisait transpercer par des millions d'aiguilles en même temps. La souffrance provenait de sa main droite. Il lâcha prise et se sentit immédiatement soulagé. L’autre main toucha à quelque chose de doux. On aurait dit de la fourrure...
St-Jean : Le vieux matelot se tenait debout, le visage pâle, les yeux terrorisés. Les derniers mots qu'il venait de prononcer ne provenaient pas de lui. Certes, le son était sorti de sa bouche et de ses cordes vocales. Pourtant il n'avait pas décidé de sa propre initiative de hurler à la mort comme il venait de le faire. Pourquoi avait-il crier aussi fort ?
Moscou : Que se passe-t-il ? Était-il devenu sourd ? Le vieux mafieux n’entendait plus les jolis cris de Natacha. Le criminel russe murmura le nom de sa victime. Il voyait les lèvres de la prostituée remuer mais n’entendait plus rien. Seul un bruit sourd d’aquarium se faisait entendre.
Montréal : « Doll, steeeeeaaaaaaak … test meeeeeeeaaaaaat ! » cria le chanteur de Nirvana. Une voix de jeune femme transperça la cacophonie musicale. Marcel ne comprit pas ce qu’elle disait. Tout ce qu’il saisit fut la voix d'un homme qui criait sans cesse « Natacha ! Natacha ! » Marcel agita les bras et les pieds dans tous les sens. Il sentit ses main se fracasser sur plusieurs textures : bois, métal, fourrure, chaud, froid. La femme qu’il regardait se pencha vers lui et lui agrippa les épaules. Il fit un tour d'horizon et remarqua qu’il portait un costume noir. Un habit d’homme d’affaire. Marcel s’époumona sans succès à demander pitié à un dieu ou un ange quelconque qui n’existait pas. Personne ne l’écoutait. Ses sens étaient perturbés. Il sentit son corps s’étirer et se contracter sans cesse. Comme si quelqu’un s’amusait à jouer de l’accordéon avec lui. Comme si on lui enfonçait des aiguilles virtuelles afin de le disséquer dans tous les sens. Il plongeait dans une nouvelle dimension. Tous ses repères avaient disparus. Le monde qui existait avant de dormir n’était plus. La crise était à son apogée. Marcel agita tous son corps et ressentit plusieurs fois qu’il avait frappé sur de la chair...
Cette atmosphère bizarre ne dura pas plus de trente secondes. C’était pourtant assez pour mettre Marcel dans tous ses états. Au moment où il retrouva ses sens, il s’écria comme un débile qu’il allait donner son âme au diable afin de faire cesser tout ça. Il se leva brusquement et couru vers la porte de sa chambre. Il frappa avec ses pieds, ses mains, sa tête. Les coups résonnèrent dans le bâtiment rempli de patients endormis. Marcel hurla et martela de toutes ses forces contre les parois de sa chambre. Les bruits éveillèrent les éducateurs de nuit. Marcel était totalement absorbé par sa crise. Ses genoux, ses mains et sa tête meurtrie continuèrent de fracasser le mur avec désespoir. La porte de sa cellule s'ouvrit avec fracas. Deux gardes de sécurité surgirent. Couvert de sueur, les poings collés au mur de sa chambre, la tête baissée et sanglotant, Marcel pleurnicha :
-Pourquoi moi, pourquoi vous m’avez choisi ? Qu’est-je donc fait ? Vous n’en avez pas déjà assez fait ?
Un des deux agents de sécurité présents pour l’emmener en isolement lui ordonna doucement :
-Allez Marcel, c’est fini maintenant. Calme-toi.
Mais le patient n’entendit pas les appels du garde. Il était prisonnier de son monde. Lorsque les agents tentèrent de le prendre par les bras, il riposta avec une telle férocité qu’il fit trébucher les deux gardes costaux. Marcel contempla, haletant, ses deux victimes tel un lion affamé prêt à dévorer sa proie. Les cheveux en bataille, la sueur et les blessures lui donnèrent un air d'homme préhistorique prêt pour son dernier combat. Les deux intervenants se relevèrent, bondirent et ripostèrent à la vitesse des gens qui ont de l'expérience. S’ils connaissaient bien une chose dans la vie, c’était l’auto-défense. Chacun saisit un bras de Marcel afin de le tordre. Cette prise neutralisa la victime qui se pencha pour diminuer la douleur. Les deux agents purent ainsi le diriger avec aisance dans la salle d’isolement. Lorsque la porte de la cellule se referma, Marcel reprit ses esprits.


7

Sonia ne trouva rien de mieux à expliquer à son médecin que la vérité : elle s’était brûlée avec sa cafetière. Une blessure assez profonde. Des cloques grosses comme des pièces d'un franc étaient apparues sur sa main droite, quelques minutes après avoir touché l’objet brûlant. Le plus étrange fut qu’elle n’avait rien ressenti sur le moment, comme si on lui avait gelé sa main. Il n’y avait rien de grave et heureusement que son médecin l’avait bien pris. Il trouva Sonia un peu stupide mais ne posa de questions embarrassantes. Il lui fit un bandage et lui gribouilla une ordonnance pour une crème hydratante.
Dans la semaine qui suivit, Sonia se posa moult questions. Il y avait définitivement un problème. Mais comment pouvait-elle le résoudre ? Le soir après le travail, elle feuilletait plusieurs livres de sorcellerie et de rites sataniques. Ceux-ci abordaient souvent le thème de la possession : des gens possédés par le diable ou par un esprit maléfique qui devenaient violents ou agressifs. Dans tous les cas, les victimes se trouvaient dans une sorte de transe et ne se souvenaient pas de ce qui leur était arrivé. Sonia était-elle possédé par ce genre de sortilège ? Elle parcourait les bibliothèques à la recherche de solutions ou de pistes. De longues soirées furent passées au cours de la semaine, à regarder des documentaires sur les esprits frappeurs, les maisons hantées ou les sorcières du Moyen-Age. Elle dormait très peu. A force de lire, tout se compliquait dans sa tête plutôt que de se simplifier. Un jour, elle songea même à se couper la main mais y renonça rapidement. Elle s’acharnait à penser qu’il y avait une explication à tout cela. Sonia n’était pas du genre à se laisser abattre.
A la fin de la semaine, Sonia se sentit épuisée. Elle se dit qu’une bonne tasse de thé chaud en regardant le dernier Harry Potter lui ferait du bien. Elle pourrait ensuite se laisser bercer par le film et s’endormir paisiblement. Elle se trouvait dans le bus qui la menait chez elle, accrochée à un des poteau de métal. La nuit enveloppait la ville dans toute sa splendeur. Quelques lumières se rebellaient face à l’inévitable obscurité. Les rares passagers qui restaient, demeuraient silencieux, perdus dans leurs pensées. Seul le ronronnement des moteurs subsistait. Sonia enfila sa main droite dans sa poche de jeans (elle préférait utiliser la gauche pour s’agripper au poteau). Elle sentit quelque chose à l’intérieur. Sa main, toujours blessée par la brûlure de la semaine dernière, en ressortit une carte de visite. Surprise, Sonia contempla la carte. Le logo frappait par son originalité : quatre figures simples étaient disposées en cercle. Chacune d’elles se composait d’un sourire et d’une sorte de chapeau haute forme. Il n’y avait ni nez, ni yeux. Chaque chapeau étaient d'une couleur différente : rouge, vert, bleu et jaune. A droite du logo, le nom de l'entreprise était imprimé en noir : FreeSmile. Un slogan situé en bas et à droite du nom indiquait : « For a better World ». Au bas de la carte, figurait une adresse internet : www.freesmile.com. C'était tout. Il n'y avait aucune autre information supplémentaire. Un logo, un nom, un slogan et un site internet. Sonia retourna le nouvel objet afin d'obtenir plus d'explications mais elle n'y trouva rien.
Bah, j'ai du trouvé ça dans un bar et je l'ai mise dans ma poche sans même m'en rendre compte.
Elle haussa les épaules et aperçut son arrêt de bus par la fenêtre. Toujours la carte en main, elle sortit du bus pour se retrouver dans un abris inondé de graffitis. Une poubelle trop remplie se dressait à côté. Sonia jeta machinalement la carte dans la poubelle. Soudain, elle ressentit une impression de déjà vu. Le logo avec les quatre chapeaux de couleur flottait dans son esprit. Elle avait vu ce nom sur Internet. Mais quand ? Et pourquoi ? Sonia ne put se souvenir. Sa main intacte retira la carte sur la surface de la montagne de déchets. D'un pas agité, elle gagna son appartement afin d'éclaircir ce mystère.

8

Lorsque Bob entra ce vendredi à la maison, il poussa un soupir de soulagement. Enfin seul. Sa femme et sa fille ne seraient pas là ce soir et c'était tant mieux. La semaine avait été un enfer pas possible. Après les problèmes de mémoire, c'était au tour de sa vision. Au début, ce n'était que de brefs changements de couleurs et puis un matin, il était devenu complètement aveugle. Tout ce qu'il avait vu s'était résumé à une grosse tâche beige. Il avait cligné des yeux et bougé la tête dans tous les sens mais son champs de vision n'avait pas changé. Lorsqu'il avait tenté de se déplacer, il s'était bien cassé la gueule. Mary l'avait aidé à se relever. Heureusement, sa vue était revenue normale après quelques minutes. N'empêche que ça lui avait flanqué une sacrée frousse. Pour la mémoire, il préférait ne pas y penser. Sa fille s'appelait Alice, bien entendu. Il ne comprenait pas qu'il ait cru qu'elle s'appelait Sonia ! Mélanger des noms, oui, mais penser dur comme fer que l'être que l'on a créé porte un autre nom, ça devenait du délire psychotique ! Bob avait craint toute la semaine que ses problèmes de mémoire ou de vision reviennent. Heureusement, rien d'anormal n’était arrivé par la suite. Il avait très mal dormi et le week-end devenait une bénédiction pour lui. Ce soir, il allait se détendre. Ça commençait par une « Newcastle » bien froide avec un bol de chips. Ensuite il irait s'écraser au salon pour regarder tranquillement le match à la télé.
En déposant ses clés sur le comptoir de sa cuisine, Bob remarqua une carte de visite, placée en évidence au milieu du meuble. Intrigué, il s'en saisit et l'observa. Il se demanda d'abord si elle appartenait à sa femme. Pourtant Mary ne lui avait jamais parlé d'une entreprise du nom de « FreeSmile ». Il sentait qu'il y avait quelque chose de plus sur cette carte. Une réponse peut-être. Une solution à son Problème ? Les évènements des dernières semaines l'avaient épuisé au point qu'il ressemblait désormais à une huître que l'on aurait laissé sécher sur un plancher de béton. Bob se dit qu'il pourrait peut-être jeter un coup d'oeil au site internet indiqué sur la carte. Après tout, son problème principal était qu'il ne savait pas ce qu'il lui arrivait. Devait-il aller voir un médecin ? Comment lui expliquer son problème ? Bob montrait une parfaite santé mis à part les deux incidents obscurs arrivés durant le mois. Comment lui parler de ce... bug qu'il avait subi ? Bah ! De toute façon, il n'y avait aucun mal à essayer ce site. Il se dirigea donc prestement à son bureau personnel : là où il y avait l'ordinateur.

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FreeSmile est une organisation sans but lucratif qui désire réellement changer le monde. Nous prônons la diversité culturelle et ethnique dans son plus haut niveau de développement. Nous désirons abattre les dictatures afin de créer une société juste où chacun pourra partager ses aptitudes. Notre société vise beaucoup plus que la simple communication orale ou écrite. Tous les sens humains seront stimulés. Tous se retrouveront à l'intérieur de cette même cellule mère qu'est l'humanité et pourront voyager à travers chaque homme. Notre but ultime n'est rien de moins qu'une révolution du monde afin qu'il ne forme plus qu'un seul organisme, conscient des vrais besoins humains.
Pour cela nous ne nous contentons pas de discuter dans un salon. Nous proposons des solutions concrètes afin de bouleverser notre mode de vie actuel. Par exemple, nous pouvons donner le pouvoir à un groupe afin de bloquer un coup d'état militaire dans un pays démocratique. Nous pouvons empêcher un soldat de tuer un enfant! Tout cela est possible grâce à FreeSmile. En rejoignant notre organisation, vous contribuerez à la paix mondiale. Vous comprendrez plus facilement les problèmes des autres et vous serez en mesure de les aider.
Les politiciens d'aujourd'hui ne sont que de simples pions tournants sur eux-même. Ils sont totalement inconscients des problèmes écologiques, démographiques et économiques de notre planète. Nos systèmes politiques sont souillés et primitifs. Ils se balancent maladroitement entre l'extrême gauche et droite et se terminent trop souvent dans un statu quo grossier. Nous ne pouvons continuer à nous faire insulter ainsi. L'homme doit désormais évoluer vers un autre stade. La révolution a sonné et c'est FreeSmile qui la lancera! Joignez FreeSmile dès maintenant! Cliquez ici
Au premier abord, ça ressemblait à une blague. Un délire d'écolier de seize ans qui s'enrage contre le système. Le message que lurent Bob et Sonia sur le site « freesmile.com » ressemblait à de la propagande venue d'une secte pseudo-raëllienne promouvant leur fondements extrémistes. Pourtant lorsqu'ils cliquèrent sur le lien à la fin du texte et qu'un « Salut Bob! » et « Salut Sonia! » s'afficha en haut de la page, un frisson malsain s'emparèrent d'eux. Pour Sonia, elle se demanda d'abord comment ils pouvaient connaître son nom alors qu'elle n'avait entré aucun renseignement personnel. Ensuite, le message d'avant était en anglais alors que la nouvelle page se lisait en français. Pour Bob, ce fut plutôt son nom qui le frappa. Il ne s'appelait pas Bob. Son vrai nom était Robert. Bob c'était pour les intimes. Au début, il se dit qu'il avait laissé des traces de renseignements sur son navigateur. Pourtant, peu importait l'information qu'il avait entré sur le web, il avait toujours spécifié « Robert » comme prénom et non « Bob ». Sonia et Bob avaient des connaissances basiques d'Internet et décidèrent de vider leurs traces laissées sur leurs navigateurs (cookies, sessions, historique de navigation, etc..). Après avoir fermé et ouvert à nouveau le logiciel afin de retourner sur ce site bizarre, rien ne changea. Il y avait toujours le « Salut Sonia » et « Salut Bob » collés sur leurs écrans. Ce qui fit déborder le vase fut surtout le message qui suivit la salutation. Sonia put lire:
J'ai l'impression que tu te poses pas mal de questions en ce moment. Si tu désires plus d'informations tu n'as qu'a venir demain à Genève au parc Lagrange.
Pour Bob, la phrase suivante fut différente :
Il y a une place d'avion réservée pour toi. Regarde dans le deuxième tiroir. Le vol est à 9h demain matin : Genève – parc La Grange.
Bob ouvrit le tiroir en question et remarqua le billet d'avion parfaitement en ordre avec son nom imprimé dessus.
Une multitude de questions explosèrent dans les têtes de Sonia et Bob. Certaines très farfelues et d'autres plus rationnelles. Mais la plupart convergeaient vers : comment savent-ils qui je suis ? Il tournoyèrent longtemps près de leurs écrans. Ils cliquèrent un peu partout sur le site internet afin de trouver d'autres indices. Mais il n'y avait rien de plus, que ces deux messages. Bob se tâta le visage à maintes reprises. Sonia se frotta frénétiquement la main droite. La situation était on ne peut plus angoissante mais ils se dirent que ces gens là étaient au courant de ce qu'il leur arrivait. Qui d'autre pouvait les aider? La femme de Bob? Les amies de Sonia? Leurs médecins? Finalement, malgré leurs inquiétudes, malgré leur peurs, Bob et Sonia se dirent qu'il n'y avait pas d'autre choix que d'aller à cette rencontre à Genève.

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Parc La Grange, Genève : Il y régnait un parfum d'automne brumeux. Les feuilles des arbres brillaient de la lumière perçante du matin et des gouttes de la rosée. Dans un coin, dense d'arbres, sur un banc, un homme d'âge mur contemplait paisiblement les passants. Derrière lui, de grands platanes touffus le surplombaient. Il était coiffé d'un chapeau brun et plat ainsi que de grosses lunettes noires. Rien ne semblait l'affecter. Il n'avait pas la mine du genre stressé, nerveux ou préoccupé. Il émanait de lui une aura de sagesse et de connaissance. Après quelques minutes, plusieurs personnes se mirent à tourner autour de lui. Son sourire s'agrandit.
Bob voyait bien qu'il n'était pas seul. D'autres individus comme lui avaient reçu le même rendez-vous dans ce parc. Avant qu'il ait pu demander quoi que ce soit à une de ces personnes, un vieil homme assis sur le banc en face de lui le coupa :
-Bon, je vois que vous êtes tous là. On peut donc commencer.
Bob remarqua qu'une dizaine de personnes se retournèrent vers le vieil homme.
-Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous êtes tous ici pour la même raison. Vous subissez des contraintes anormales depuis quelques temps. Vous êtes tous allé à l'hôpital le mois dernier pour diverses raisons.
Bob observa le groupe qui acquiesçait lentement. Il sentait la tension et la méfiance monter comme un surplus d'eau dans un verre déjà plein.
-On vous a injecté des nano-machines dans votre sang. Elles peuvent inhiber ou activer des influx nerveux et transmettre l'information de vos cellules nerveuses par ondes électromagnétiques. Chaque nano-machine a la capacité de mémoriser, transmettre et même échanger une partie de votre information nerveuse.
Un silence de mort plana sur le groupe. Bob cligna des yeux plusieurs fois. La femme près de lui regarda sa main droite avec stupéfaction.
-Lorsque nous activons le processus d'échange, vous vous comportez comme des lecteurs. C'est-à-dire que vos nano-machines lisent l'information que vous transmet notre serveur. Elles exécutent les ordres envoyés sur les cellules nerveuses qui y sont associées. Afin de simplifier nos recherches, nous nous sommes concentrés sur une partie précise de votre corps. Pour certains c'est la main, d'autres les yeux, les oreilles, etc ...
Le vieil homme se racla la gorge et poursuivit
-Pour toi Bob, ce fut un peu compliqué. Il semble que la vue soit très souvent associée à la mémoire. Comme tu a pu le remarquer, il y a eu quelques perturbations à ce niveau. La mémoire de nos serveurs peut se mélanger avec celle du client. C'est pour cette raison que tu étais persuadé que ta fille portait le même nom que la jeune demoiselle à côté de toi. Ce que nos experts ont conclu, c'est qu'une partie de l'information de Sonia est parvenue à toi via notre serveur.
Bob tourna la tête à gauche. Il remarqua une jolie femme brune dans la trentaine se tenant près de lui. Elle acquiesça d'un air troublé afin de lui indiquer qu'elle était bien la Sonia en question.
Un petit homme d'allure latino-américaine tenta de lui poser une question mais le vieil homme l'interrompit.
-Oui en effet Miguel, le serveur dont je vous parle est un être humain en chair et en os. Il est très difficile d'effectuer cette tâche. Cela perturbe énormément les sens. Son nom est Marcel. Vous devriez aller le visiter à l'hôpital psychiatrique de Montréal. Je crois que ça lui ferait du bien.
Le vieil homme soupira.
-En général on doit remplacer un serveur après trois ou quatre mois. Mais Marcel est robuste et fait son travail depuis plus d'un an. C'est un très bon sujet de recherche.

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La vue d'un banal plafond beige rassura Marcel. Il revenait à la réalité. Il s'émerveilla de pouvoir gesticuler sans contrainte. Son poing droit était couvert de sang séché. Avait-il dormi? En tout cas, il se sentait reposé. L'envie de bouger ne se manifestait pas pour le moment. Rester assis dans le coin de sa cellule d'isolement demeurait la meilleure solution. Ses paupières se fermèrent. Un voile noir lui encercla la tête. Le vide... Comme il chérissait ces moments de calme intérieur. Pas de pensées, pas de sentiments, rien. Seulement le noir. Le noir de la création de l'univers, de l'absolu. Tout à coup, dans ce noir, il perçu un éclair : un flash qui déchira son imagination pour s'engouffrer dans les recoins cachés de son corps. Un autre éclair surgit, puis un autre. L'esprit de Marcel attrapa un de ces jets de lumière et monta dessus. Il plongea dans un tunnel rempli de fils multicolores et fibreux. A une vitesse vertigineuse, il perçut une sorte de toile de lumière qui masquait de plus en plus le fond noir. La lumière devint alors aveuglante et agressante. Sans le savoir, l'esprit de Marcel voyageait à l'intérieur d'un canal de communication utilisé par les nano-machines de son corps. L'information de sa pensée voyageait presque aussi vite que la vitesse de la lumière. L'éblouissant éclat de lumière que Marcel percevait se brisa aussi soudainement qu'il avait apparu pour laisser place à une image parfaitement concrète.
Il y avait un vieillard, un parc magnifique et des gens qui écoutaient attentivement ce vieil homme. Marcel comprenait qu'il était ailleurs. Il regardait avec les yeux de quelqu'un d'autre. Ses véritables yeux étaient fermés. Il voyait tout de l'intérieur. La bouche du vieil homme se mit à bouger. Vite! S'il avait pu atteindre les yeux, il devait trouver un moyen de gagner les oreilles afin d'entendre la conversation.
Parc La Grange : Sonia décida d'interrompre le monologue du vieillard. Elle posa l'inévitable mais efficace question du pourquoi.
-Pourquoi..., le vieil homme ricana, Ah! L'absolue question qu'on se pose toujours. Et pourquoi faut-il que vous le sachiez ? Des raisons il y en a moult : les applications militaires bien sûr, la médecine, la politique, l'immortalité et même la téléportation. Mais croyez-moi ce n'est certainement pas les conneries que vous avez lues sur le site web de FreeSmile !
Il éclata de rire. Il était bien le seul, pensa Sonia. Elle n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps car un homme du groupe s'approcha du vieillard avec assurance. Il sortit un révolver de son long manteau gris. D'un accent russe, il menaça le vieil homme de lui enlever ces saletés de nano-machines. Le vieil homme le regarda paisiblement et lui dit :
-Vous me prenez vraiment pour une vieille peau ? En réalité je n'ai que trente-cinq ans ! Ça ne sert à rien de détruire ce corps car je reviendrai vers vous, quoi qu'il arrive.
Le fusil du Russe se mit à trembler. Il gronda en demandant à son adversaire de ne pas s'en prendre à Natacha. Le vieillard fixa le Russe d'un regard froid, imperturbable. Le visage du Russe blêmit. Il se rendit compte qu'il n'avait aucun pouvoir. Le vieil homme reprit en s'adressant à tout le groupe devant lui:
-Vous pouvez appeler la police, le gouvernement, les psy, tout ce que vous voulez. Personne ne vous croira. Je ne suis qu'une voix dans votre tête. Vous êtes victimes d'une hallucination collective, mes amis. Vous ne saviez pas que vous étiez tarés ?
Il poussa un rire aigu.
-En réalité, il n'y a pas de vieil homme assis sur ce banc. Seule votre imagination vous joue des tours. C'est notre serveur qui vous envoie cette information. Je m'occupe de contrôler les cordes vocales.
Le vieillard patienta quelques instants, puis se tapa les cuisses et se leva.
-Voilà, alors j'espère que vous serez d'aussi bons sujets que Marcel. Mesdames, messieurs, sur ce, je vous souhaite une très bonne journée.
Il salua la foule de son chapeau et se dirigea vers la sortie du parc. Le groupe qui l'écoutait resta planté sans rien dire comme de gros ananas séchant au soleil. Ils étaient tous stupéfaits, bouches bées. Lorsqu'ils remarquèrent que le vieil homme s'éloignait de plus en plus, ils se ruèrent vers lui. Ils l'empoignèrent et le retournèrent. Surprise ! Le visage du vieil homme avait changé. Il affichait un embarras inattendu. Certains comprirent que la voix qui leur avait parlé était partie. D'autre s'acharnaient sur un individu qui n'y comprenait rien. Le Russe ainsi qu'une femme blonde le rouèrent de coups.
-Attendez ! Attendez ! Je crois que j'ai compris !
Une partie du groupe se retourna vers l'origine du bruit : un vieux marin barbu et un peu amoché. Ses yeux affolés prouvaient qu'il n'avait pas prononcé ces derniers mots de lui-même. Le matelot mit la main à sa bouche afin de faire taire la voix qui utilisait ses cordes vocales. Lorsque la voix se remit à parler via la bouche du marin, le reste du groupe n'entendit que des bribes incompréhensibles. Le vieux matelot s'apprêta à fuir, complètement perturbé, lorsque Sonia lui ordonna :
-Laissez-là parler monsieur. Peut-être allons-nous y voir plus clair?
Après quelques moments d'hésitations, le marin retira sa main de sa bouche. Le groupe put comprendre ce que la voix disait:
-Je ... crois savoir comment tout ça fonctionne. Du moins en partie. Je m'appelle Marcel. Je me fais manipuler par cette organisation comme vous ! Je suis dans un asile parce que tout le monde me prend pour un fou. Mais je ne suis pas fou. J...
La bouche du matelot s'arrêta en un claquement sec. Le groupe attendit avec impatience la suite. Elle ne vint pas. La bouche ridée du vieux marin demeura muette. Certains membres du groupe lui ordonnèrent de continuer. Mais le matelot avait repris le contrôle total de ses cordes vocales. Il soupira puis expliqua au groupe qu'il ne savait pas comment le refaire, que ce n'était pas de lui. La voix était partie... Tous baissèrent la tête, fatigués, effrayés, perdus. Ils étaient tous anéantis par le choc. Personne ne parla. Leurs vies venaient de s'écrouler. Plus jamais ils n’auraient le contrôle de leur corps. En un mois, ils s'étaient transformés en cobayes expérimentaux. De simples rats de laboratoire. Qu'allaient-ils devenir ?

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Non loin de là, un petit homme maigrichon, les cheveux roux et portant d'énormes lunettes de soleil noires, observait le groupe de victimes derrière un arbre. Avec une veste vétuste brune, une chemise beige et des pantalons gris unis, il reproduisait à merveille la caricature d'un ringard démodé. Son dos courbé ne l'embellissait guère. Son corps était immobile, sa respiration stable. Sa bouche ne s'ouvrait pas et ressemblait à un mince fil rose. Il ne portait pas des lunettes de soleil pour la lumière. Si quelqu'un les lui aurait enlevées, il aurait remarqué que les yeux de cet homme ne cillaient pas. Ses yeux bleus clairs et vitreux affichaient toujours le même regard vague et absent. En se collant aux oreilles de cet être immobile, on aurait entendu un léger bourdonnement. Un bourdonnement ressemblant à celui que font les processeurs des ordinateurs. De petits cliquetis métalliques, de vifs bruits aiguës mais à faible amplitude. En réalité, il y avait une véritable armada de nano-machines agglutinés dans ce corps. Soudain, il cligna des yeux et remua la tête. Son regard redevint normal et se posa sur le groupe de cobayes qui continuait à faire leur têtes d'enterrement. Il sourit et se frotta les mains. Le bourdonnement cessa.
Comme ce fut un moment délicieux de vous voir lorsque ce vieux schnoque a reprit ses sens. Il ne fut pas trop difficile à manipuler, celui-là. De toute façon, nous contrôlions presque tout son corps. Ah mes chers enfants, comme je vous hais, comme je vous déteste de tout mon cœur ! Tout ce temps passé, toutes ces années perdues à chercher. Maintenant, vous allez souffrir mes amis car vous ne méritez mieux. Vous serez les pionniers d'une longue bataille entre les hommes et l'avenir de la civilisation. Regardez vos pauvres corps remplis de vices et d'égoïsme à outrance. Regardez vos visages de rois dans une glace. Vous n'y verrez que de la peur. Peur de vous, peur d'être plus faible que l'autre. L'individualité est la perte de la civilisation humaine. Capitalisme, pollution, guerres... Nous allons y remédier, mes amis. Je sais que vous ne me remercierez pas. Vous continuerez à faire ce que vous avez toujours fait dans votre souffrance individuelle : vous plaindre. Vous croyez que je ne souffre pas moi? Vous croyez que cela me fait plaisir de faire cela ? Vous n'en savez rien ! Moi aussi je souffre et j'en ai assez de souffrir, assez d'être seul. Il faut me libérer, il faudra ...
Le bourdonnement reprit. Une directive commandée par les nano-machines empêcha son cerveau de continuer sa pensée. L'individu devenait trop émotif, trop lui-même. Il fallait reprendre le contrôle parce qu'il venait de commettre une erreur : verser une larme.