Arcadia

Michaël Claude


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Le culte était donné chaque mardi, jour de l’indépendance humaine sur la Nature. Dans la petite chapelle de la ruelle St Mangrove l’éminent botaniste Paul Ylang préparait son office. Il déposa sur l’autel une série de petites racines noires, et les aligna avec dextérité sur la nappe blanche immaculée. Il compléta son arrangement racinaire par une grosse amphore remplie d’une eau brunâtre où flottait une fine pellicule de terre. La cérémonie pouvait débuter.
Un amas de fidèles afflua d’un seul jet et prit place avec docilité en demi-cercle face à Paul.
- Mes biens chers purgateurs ! Nous sommes réunis ici-bas pour célébrer la Gloire de notre sainte sauveuse. Ô puissante et insaisissable Nature, que tu es belle dans ta robe de lumière. Ceci est ton corps et ceci est ton sang…
Sa dernière parole ricocha dans la petite nef voûtée et les fidèles se postèrent l’un après l’autre devant Paul la mâchoire ouverte, les paumes tournées en direction de la surface. L’officiant glissa une racine noire entre les molaires de chaque participant et porta la carafe à leurs bouche afin qu’ils puissent ingérer quelques particules de ce don de Mère Nature. Un fois la cérémonie terminée, les racines restantes furent replacées soigneusement dans leurs réceptacles par le botaniste.



En 1998 à Kyoto, on prévoyait la plantation d’une forêt de la taille du Texas tous les trente ans. En 2002, des scientifiques émettaient l’idée folle d’une acidification artificielle des océans afin de doper la séquestration du carbone par le plancton. En 2005, d’autres imaginaient de créer un lac de dioxyde de carbone liquéfié qui subsisterait piégé par la pression exercée en profondeur. Cette conscience écologique qui débuta à la fin du vingtième siècle atteignit son apothéose dès l’an 2020. Les peuples décidèrent d’un commun accord qu’il fallait réagir d’une façon beaucoup plus franche sans passer par des détournements scientifiques qui ne feraient qu’enfouir le problème. La planète connut alors la plus grande migration humaine de toute son histoire. Durant septante années, la totalité des villes fut déplacée sous l’écorce terrestre, les pertes furent terribles car peu d’humains arrivaient à s’adapter à ce nouveau monde de pénombre et d’humidité. La masse humaine qui pullulait en surface devait cesser de nuire et se retirer pour sauvegarder ce qui restait de la Terre. La théorie que tenaient les plus grands botanistes était qu’à ce point de non retour la seule solution était la cessation de toute activité humaine sur l’écologie. L’Homme était de trop, à présent il ne devait plus dépendre de la Nature, il devait chercher une solution afin de devenir autonome. Son empreinte écologique devait être effacée. Et c’est ainsi que naquirent les cités souterraines.



Cette ville de vingt milles âmes se targuait d’être la première de toute la lithosphère à s’être autonomisée. Les autres villes lui avaient emboîté le pas selon ce modèle. Arcadia était une cité sans soucis, ses habitants l’aimaient et cela se voyait. Considérée par les urbanistes et les architectes comme le joyau des entrailles de la Terre, elle plaisait tout autant aux néophytes. Peut-être était-ce le lustrage quotidien des pierres précieuses qui lui donnait un tel éclat, ou était-ce les lacs phréatiques du nord de la ville qui embaumaient les rues d’une fraiche odeur d’argile. Au sud, les geysers d’eau chaude fumaient à intervalles réguliers et chauffaient les bains thermaux d’Arcadia.
La symbiose était parfaite et ce qu’il avait raté en surface, l’Homme le réussissait parfaitement ici-bas. Le sacrifice de milliards d’individus n’avait donc pas été vain car les quelques millions de personnes qui avaient mit au monde ces cités souterraines avaient de toute évidence une très haute conscience écologique. Aujourd’hui, les espèces végétales foisonnent sur chaque continent. Les déserts d’Afrique et d’Asie ne sont plus qu’un lointain souvenir. Les forêts prospèrent jusqu’à toucher les rives des grands lacs et les côtes des océans. La Terre est enfin guérie, elle est guérie de l’Homme, et sa flore peut s’étendre et s’épanouir sans aucune entrave. La Nature a repris ses droits sur cet être humain sans scrupules qui l’avait prise jadis pour un filtre inaltérable.



De petits vers luisants permettaient à quiconque de guider ses pas à travers Arcadia. Ils s’illuminaient à chaque passage d’un organisme vivant. Des flux de lumière se propageaient à travers les ruelles de la ville au rythme des passants. Ces petits êtres luminescents migraient chaque matin vers la surface afin de se nourrir de la lumière du soleil durant la journée et apportaient leur lumière aux hommes durant la nuit terrestre. Les Arcadiens s’étaient adaptés à ce nouveau rythme de sommeil, pendant que la Nature dormait en haut, les Hommes s’activaient 150 mètres sous terre.
En se baladant en ville, Jacques remarqua les petites boîtes grisâtres accrochées à chaque coin de rue. Affublés d’une croix rouge et couplés avec un maigre tuyau transparent, ces petits diffuseurs d’oxygène ne fonctionnaient plus depuis au moins dix ans. A l’époque, les écoles avaient encore le devoir de transmettre le mode d’emploi de ces petits appareils aux élèves. Aujourd’hui tout a bien changé, les bornes sont devenues inutiles avec la surproduction d’oxygène d’en-haut et la ration quotidienne fournie par cette Bio2. Ces « bornes de vie » avaient été maintenues en place comme un souvenir dérisoire du passé. Il décrocha le tube transparent et le porta à sa bouche, la croix rouge commença à s’allumer d’une faible lueur puis s’éteignit. Jacques lâcha l’embout qui vint rebondir contre le mur, un filet de poussière s’échappa du tube.
L’urbanisme de la ville était basé sur le fameux plan Cerdà ; des îlots réguliers de cinq cent mètres carrés séparés par un quadrillage des rues ; à chaque intersection les quatre angles étaient tronqués, ce qui formait une multitude de places octogonales. A chacun de ces angles se dressait une colonne d’acier de deux-cent-quatre-vingt mètres de haut. Ces immenses pylônes venaient soutenir en leur sommet une voûte en résille métallique, véritable toiture de soutènement, elle empêchait la chute de gros blocs rocheux sur la ville. Cette puissante résille laissait paraître ce qu’elle soutenait ; un foisonnement géologique composé entre autre de moraine, de calcaire et de téguments glaciaires. Sur certains toits des plus hauts immeubles l’on pouvait presque toucher cette voûte rocheuse et si l’on prenait le temps d’observer, on apercevait des scintillements épars entre les roches, qui venaient probablement de quelques quartz ou améthystes emprisonnés.

Jacques habitait la plus haute tour d’Arcadia, la seule qui touchait le plafond de la cité avec sa longue flèche d’acier. Ce boyau métallique élancé s’enfonçait dans la surface et semblait supporter la totalité de la voûte rocheuse. C’était aussi son lieu de travail, tous les botanistes y avaient leurs quartiers et leur tour représentait l’unique accès vers la surface. L’Institut de Recherche et Préservation Botanique (IRPB) avait été créé à la genèse de la ville, sa mission principale était la surveillance des espèces végétales en surface. Le dimanche était un jour spécial pour Jacques, c’était le jour qu’il préférait car il était autorisé à rejoindre la surface afin de faire ses inspections. Il se rendait au nonante-troisième étage de la tour, pénétrait une salle circulaire de cinq mètres de diamètre où trônait un petit dirigeable monoplace qui attendait le prochain départ. Jacques équipa avec soin l’engin des outils dont il aurait besoin, enfila un casque de cuir et une paire de lunettes thermiques. Il se glissa les deux pieds en avant dans le harnais intégral et tira les bretelles sur ses épaules. Il pressa un bouton vert situé sur la poignée gauche et une infime quantité d’hélium s’échappa dans le ballon. L’appareil commença son ascension dans l’étroite pièce circulaire du nonante-troisième étage. Un sas s’ouvrit au dessus de lui et l’appareil s’y logea, Jacques vida le peu de gaz qu’il avait injecté afin de bloquer le dirigeable à une hauteur fixe. Dans le sas, une salve de vapeur désinfectante le nettoya en un instant. C’était le règlement et Jacques n’aurait jamais imaginé l’outrepasser. Débarrassé de toutes traces d’impuretés, il était prêt à accéder à son paradis terrestre.
Après une longue ascension de deux bonnes heures, le zeppelin s’extirpa enfin du puits. Jacques vida l’engin pour ralentir son ascension. Devant son nez, de petites pousses d’herbe abritaient une multitude d’insectes colorés, ils escaladaient les fougères humectées par la rosée matinale. Le regard fixe, il regardait droit devant lui. Il remarqua une branche de lierre qui grimpait le long d’un tronc recouvert de mousse pour se confondre avec l’épaisse couronne d’un chêne centenaire. La toile du dirigeable effleurait quelques branches qui s’écartèrent pour lui laisser un passage. L’engin gagnait la cime des arbres et Jacques le stabilisa par une dernière expulsion d’air. Il mit l’hélice arrière en marche, attrapa le manche directionnel et commença une inspection de la canopée. A trois mètres en-dessous de lui, un épais tapis verdoyant s’étendait à perte de vue. Jacques avait souvent rêvé de parcourir cette immensité sans jamais revenir en arrière mais la raison le ramenait chaque fois à Arcadia. Au dessus des chênes, des séquoias et des cèdres bleus il se sentait paisible, il adorait son travail, il était un privilégié parmi les Hommes. Il s’empara d’une longue pince télescopique et la dirigea vers le feuillage afin de récolter des échantillons de chacune des essences qu’il devait ramener au laboratoire d’analyse. Ces prélèvements étaient d’un vert éclatant, il n’avait d’ailleurs jamais remarqué une chlorophylle si lumineuse, presque fluorescente. Il tenait dans sa main un bouquet de feuilles qui couvrait tout la gamme des verts, du kaki au tilleul. Cet ensemble dégageait une lueur étrange, surnaturelle, la main de Jacques était inondée par ce halo verdâtre et, stupéfait, il manqua de lâcher les feuilles. Il rangea ses prélèvements dans une poche de son harnais et continua son survol. La parcelle qu’il inspectait se situait en bordure d’un lac, à l’embouchure d’un fleuve, encerclée par des chaînes de montagnes aux altitudes variables. Derrière lui, tout au sud s’élevait le plus haut sommet, il avait l’habitude d’observer sa cime blanchie par les neiges éternelles. Il remarquait aussi chaque année ce manteau blanc qui rapetissait quand venait la belle saison, et chaque nouveau printemps il paraissait toujours plus petit comme un vêtement étréci.

Le laboratoire de cryogénisation botanique était unique au monde, il avait été nécessaire afin de conserver la plus grande partie des végétaux sauvés in-extremis de la grande sécheresse de 2020. Chaque espèce avait été congelée puis classée selon sa nomenclature latine dans de grands rayonnages. Tout avait été rapporté des quatre coins du globe. La plus grande base de données botanique était là, à la portée de Jacques Tisserant. Il resta ébahi tout en faisant osciller sa tête vers l’arrière, des colonnes démesurées s’imposaient à lui, des empilements de tiroirs qui semblaient interminables. Il eut un sursaut vertigineux comme si le sommet devenait un précipice qui l’attirait dans une chute inexorable.



L’équipe de botanistes menée par Jacques et escortée d’un groupe d’anciens bûcherons atteignit la surface. Les hommes se mirent au travail, il y avait beaucoup à faire. Par groupe de deux, les bûcherons se faufilèrent sous de grosses racines, zigzaguèrent entre les herbes folles et démêlèrent de vigoureuses branches afin d’atteindre le tronc d’un arbre. Un binôme arriva devant un mastodonte d’une cinquantaine de mètres, son tronc de six mètres de diamètre laissait présager un âge plus que respectable. Un chêne multi-centenaire et il fallait l’abattre car c’était les ordres. Les deux hommes se raclèrent la gorge, humectèrent les paumes de leurs mains et attrapèrent chacun une extrémité de la scie.
- J’ai peur que la lame pète avec cette envergure !
- On verra bien, de toute manière c’est le seul modèle dispo en bas.
Ils commencèrent une cadence de va-et-vient. Du haut de ses échasses, Jacques inspectait l’avancement de l’ouvrage. Les cimes tombaient l’une après l’autre à intervalle régulier et s’écrasaient au sol dans un bruit sourd atténué par l’épais tapis de lichen.


A suivre…