Bourdonnements

par Florence Colomb


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Les mouches grouillaient dans le vivarium, elles bourdonnaient, parcouraient la surface des vitres à la recherche d'une sortie. Nemrod, le nez à quelques centimètres de la paroi de verre, les observait. Il s'installa devant son écran où une caméra placée dans le vivarium lui retransmettait des images des insectes grossies dix fois. Il était épuisé mais satisfait de son travail. L’implantation manuelle des nano-machines dans les larves de mouches s’était bien passée et les insectes s’étaient développés normalement en une dizaine de jours. La manipulation, sans les machines sophistiquées du labo de l'Agence Spatiale, avait été fastidieuse et l’avait un peu inquiété, mais il avait réussi. Cette première victoire était un bon signe, mais il devait agir vite. Il n’avait pas assez de carbone pour développer de nouvelles nano-machines et la durée de vie des mouches, bien qu’augmentée grâce à leurs modifications génétiques, ne dépassait pas six semaines.
Il avait aussi développé une vingtaine de guêpes qui étaient maintenant prêtes. Un petit nombre suffisait car il ne pouvait pas en utiliser beaucoup à la fois, un trop grand nombre de ces insectes investissant un bâtiment risquait d'effrayer les occupants des lieux. Le maniement des guêpes était plus délicat que celui des mouches. Contrairement à ces dernières, les guêpes se montraient moins dociles et, peu de temps avant une opération, il fallait les endormir pour remplacer leur venin par la drogue choisie. Pour son opération, il utiliserait du GHB concentré, ce qui lui permettrait de réduire sa victime à sa merci, lui ôtant toute volonté.
Nemrod se leva et s'étira. Le générateur ronronnait en continu de manière agaçante et les néons dégageaient une lumière trop vive pour ses yeux fatigués. Il cligna des paupières et parcourut du regard son laboratoire clandestin qu'il avait aménagé dans la cave de sa maison. Située aux abords de Budapest, la maison lui offrait la discrétion dont il avait besoin pour son travail. Il l'avait achetée trois ans auparavant lors du déménagement de l'Agence Spatiale dans la capitale hongroise et avait eu l'intention de s'y installer avec Lisa, son épouse et Annie leur fille de trois ans. Mais Lisa, qui n'avait pas supporté de se retrouver isolée dans cette ville étrangère, l'avait quitté et ainsi Nemrod s'était retrouvé seul dans cette demeure trop grande pour lui.
Il avait besoin d'un peu de repos, il n'avait pas dormi beaucoup ces derniers temps, mais il ne pouvait pas détourner son regard des vivariums. Ces mouches qui avaient l'air des plus banales étaient des insectes génétiquement modifiés, des merveilles de nano-technologie créées dans les laboratoires de recherche de l'Agence Spatiale Européenne. Ces insectes avaient été conçus dans le but d'étudier de lointaines planètes sans avoir besoin d'envoyer des humains dans l'espace et de manière plus autonome qu'avec des robots. Des nano-machines étaient implantées dans les insectes et pouvaient adapter leur fonction selon leur emplacement. Ainsi les mouches pouvaient être dirigées et envoyer des signaux à la base, telles des radios. En s'implantant sur son nerf optique, les nano-machines retransmettaient la vision de la mouche directement sur l'écran d'un ordinateur, après que le signal, relayé par les puissants satellites de communication, soit passé par un programme de décryptage de l'image. D'autres offraient entre autres la possibilité de capter les sons ainsi que les pressions atmosphériques. Ce dernier point ne serait pas très utile pour le plan prévu, mais cela avait été capital dans les recherches de l'Agence Spatiale. Les mouches avaient été choisies à cause de leur grande résistance, que la science avait encore renforcée, les rendant immunes à une grande variété de poisons et de rayonnements. Afin de donner une cohésion au groupe, les mouches avaient reçu des gènes de fourmis, permettant une structure sociale et un travail de groupe au sein de l'essaim.
Nemrod avait envie d'avancer encore un peu dans son travail. Il fit plusieurs tests pour trouver sa mouche alpha, celle dans laquelle les nano-machines s'étaient réparties de manière optimale et qui répondait le mieux au signal. Pour diriger un essaim de mouches, il fallait en choisir une qui enverrait un signal aux autres insectes et les guiderait. Il trouva sa mouche alpha, puis sélectionna les mouches bêta, gamma et delta qui pourraient prendre le relais si quelque chose arrivait à la mouche alpha. La prochaine étape était les tests de direction télécommandée en extérieur et si tout fonctionnait comme il l'espérait, il serait prêt pour mettre son plan à exécution.
Fasciné par ses mouches, Nemrod ne voyait pas le temps passer. Il aimait se laisser absorber par son travail, oubliant le reste du monde et se concentrant sur l'infiniment petit qui était son univers. Sa passion pour la recherche avait toujours réussi à le plonger dans cet état second où son attention entière était absorbée par ce qu'il voyait à travers son microscope. Aujourd'hui, le fait de pouvoir se laisser totalement absorber par sa tâche était une bénédiction, lui évitant de repenser aux événements de ces derniers mois qui l'avaient emmené sur cette pente dangereuse.
Car, peu de temps auparavant, Nemrod McKenzie était un brillant chercheur travaillant pour l'Agence Spatiale Européenne.
  • * *
Nemrod n'avait jamais vraiment souhaité travailler avec son père, mais lorsque le directeur de recherche lui offrit ce poste, il mit ses appréhensions de côté et accepta. Il connaissait les qualités professionnelles de son père, aussi bien scientifiques que dans la gestion d'un laboratoire de recherche. De son côté, son père fit bien attention d'agir avec Nemrod sans la moindre familiarité. Si bien que certains de ses collègues ne réalisèrent même pas qu'ils étaient père et fils, notant tout juste qu'ils portaient le même nom et mettant cela sur le compte d'une simple coïncidence. Ce qui causa quelques moments de gêne lorsque certains voulurent mettre Nemrod en garde contre "le Dragon", sobriquet de McKenzie Senior, et que celui-ci leur avoua qu'il connaissait bien le caractère intransigeant de leur chef du fait de sa parenté. Une fois que chacun apprit d'une manière ou d'une autre que McKenzie et McKenzie étaient père et fils, ce détail fut vite oublié, absorbé dans l'effervescence des travaux de recherche.
Les relations professionnelles que Nemrod avait avec son père étaient le reflet exact de ses relations familiales. Son père avait toujours laissé à son épouse le soin de pourvoir aux besoins affectifs de son fils et ne s'était occupé que de son éducation intellectuelle. Cela n'empêchait pas Nemrod d'avoir son père en haute estime, car il lui avait transmis sa passion pour la science et lui avait donné les moyens de réussir. Il savait son père intègre et dévoué à la recherche.
Cela faisait cinq ans que Nemrod travaillait à l'Agence et y retirait une grande satisfaction lorsqu'en quelques semaines tout bascula. Tout d'abord, il y eu la visite d'une délégation du ministère du territoire et de la défense, puis d'autres rencontres se suivirent, laissant son père soucieux. Un jour, en voulant prendre une feuille de papier brouillon dans le bac à recyclage, Nemrod tomba sur un document mettant en avant la possibilité d'utiliser les mouches à des fins militaires. Il se rendit aussitôt dans le bureau de son père en lui demandant ce que cela signifiait. Son père jeta un coup d'œil au document, le mit dans un tiroir et balaya ses interrogations.
De retour à son labo, Nemrod en discuta avec son ami Martin Guérin, qui eut l'air aussi choqué que lui. Ils décidèrent de rester attentifs aux bruits de couloirs et aux allées et venues des visiteurs afin d'en apprendre un peu plus. Martin était du même avis que Nemrod, tous deux travaillaient dans la recherche pour le bien de l'humanité, et non pas pour permettre à celle-ci de s'enfoncer un peu plus dans l'autodestruction.
Dix jours plus tard, lors d'une réunion, McKenzie Senior annonça qu'un ministère européen avait sollicité l'utilisation de la technologie des mouches pour un projet de grande envergure. Il ne pouvait pas en dire plus pour l'instant si ce n'était que la collaboration pourrait commencer dans un avenir proche. Cette déclaration réveilla les soupçons de Nemrod. Il tenta de soutirer plus de détails à son père, mais celui-ci ne voulu rien lâcher.
Le lendemain, alors que Nemrod était plongé dans des observations au microscope, des éclats de voix attirèrent son attention.
- Non, je ne vous laisserai pas faire ! hurla son père.
- Vous ne pourrez pas m'en empêcher, ma décision est prise, lui répondit son interlocuteur.
Nemrod fut surpris d'identifier la voix de Martin. Une porte claqua et Martin traversa le labo en trombe. Lorsque Nemrod le rattrapa à l'extérieur du bâtiment, son ami ne voulut pas lui donner d'explications, mais grommela que son père était un faux-jeton. Nemrod était désemparé, si son ami était si réticent à lui dire ce qui se passait, cela devait être grave.
Le drame survint deux jours plus tard. Son père vint dans son labo et lui dit qu'il fallait qu'il lui parle. Il lui annonça la mort de Martin, son ami, son collègue, le seul avec qui il s'était vraiment lié au centre de recherche. Tôt ce matin, Martin avait perdu contrôle de sa voiture à l'entrée d'un pont reliant les deux côté de la ville et était entré en collision avec une camionnette. Il était décédé sur place, les secours n'ayant rien pu faire pour lui.
La nouvelle laissa Nemrod choqué et incrédule, il n'arrivait pas à imaginer que son ami avait disparu et il s'interrogeait sur cet accident. Martin aimait la vitesse, certes, mais c’était un conducteur prudent, surtout en ville. Bien sûr, le trafic à Budapest était épouvantable. La circulation avait augmenté drastiquement avec l’arrivée des institutions européennes et les infrastructures n’avaient pas été modernisées en fonction. Comme chaque fois qu’il se trouvait face à une situation qu’il n’arrivait pas à gérer, Nemrod se réfugia dans son travail. Il refusa l'offre de son père de prendre un congé pour aller assister aux obsèques de son ami, dont le corps avait été rapatrié en France.
Une semaine après l'accident, la réceptionniste appela Nemrod et lui annonça qu'un agent de police était là avec des affaires appartenant à Martin. Comme McKenzie Senior était absent, elle lui demanda s'il pouvait s'en charger. Le policier lui remit quelques petits objets ainsi qu'un épais dossier qui avait été retrouvé dans la voiture de Martin. Vu que le sigle de l'Agence Spatiale figurait sur le dossier suivi de la mention "confidentiel", les autorités avait jugé plus prudent de le leur rapporter. Nemrod signa le reçu et emporta le dossier. Il était surpris, car d'habitude, la consigne était qu'aucun document de recherche ne devait sortir de l'enceinte de l'agence.
De retour à son bureau, Nemrod ouvrit le dossier. Il se rendit tout de suite compte de quoi il s'agissait : une étude approfondie de l'utilisation des mouches à des fins militaires avec faisabilité et délais. Il était effondré. Les pensées se bousculaient dans son esprit, ça ne collait pas, pourquoi Martin avait ce dossier avec lui, est-ce qu'il avait découvert que quelqu'un à l'Agence se préparait à aller travailler pour la défense. Pourquoi ne lui en avait-il pas parlé ? Puis tout lui sembla clair. La dispute entre Martin et son père à peine une semaine auparavant. Martin avait sans doute découvert ce que cachait le fameux projet dont son père ne voulait rien dire. Sûrement un contrat avec l'armée, sinon pourquoi son père passait-il autant de temps avec les huiles du ministère ? Mais alors, la mort de Martin n'était peut-être pas accidentelle. S'il avait décidé de révéler sa découverte, quelqu’un avait peut-être décidé de l’éliminer. Et que faisait Martin près de ce pont ? Il habitait du côté est de la ville, le même où était située l’Agence Spatiale, de ce fait, il n’avait pas besoin de traverser le Danube pour venir travailler. Avait-il eu un rendez-vous afin de révéler ce qu’il avait appris sur des collaborations peu conventionnelles de l’Agence avec l’armée ? Mais son père ne pouvait pas être responsable de ça, jamais ! Des pensées contradictoires s’entrechoquaient dans l’esprit de Nemrod. Il se rua à l'extérieur, il avait besoin d'air, besoin de se calmer. Ses collègues le regardèrent passer d'un drôle d'œil, mais ne réagirent pas, mettant sa conduite sur le compte du choc dû au décès de son ami.
Il n’aurait pas de réponse dans l’immédiat, son père étant absent. Mais il comptait bien le confronter dès son retour et faire la lumière sur cette histoire. Pour la première fois de sa vie, il n’était pas à l’aise dans son labo. Il n’avait plus de certitudes quant à légitimité de son travail et commençait à voir le potentiel dangereux et destructeur des insectes hybrides à la création desquels il avait participé. Il décida de rentrer chez lui. Ses collègues furent probablement plus surpris de le voir quitter son labo de si bonne heure qu’ils l’avaient été de sa crise de toute à l’heure.
Deux jours plus tard, son père était de retour et Nemrod se rendit dans son bureau, prêt à une confrontation.
- Il faut que je te parle de Martin, lui dit son père avant même que Nemrod n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, il nous a trahis.
- Il t’a trahi, tu veux dire. Et c’est pour ça qu’il est mort, n’est-ce pas ?
Nemrod sentait la colère monter en lui. Son père pouvait-il imaginer une seule seconde qu’il était du même bord que lui ?
- Son décès est dû à un accident, que vas-tu donc imaginer ?
- Vraiment ? Je me pose des questions à ce sujet. Je pense que quelqu’un a eu peur de ce que Martin savait et qu’il a été tué à cause de cela.
- Comment peux-tu dire une chose pareille ? rétorqua son père. Martin avait signé une close de confidentialité et il devait la respecter, mais cela n'a rien à voir. C'est absurde.
Nemrod respira. Il était prêt à tout balancer, à claquer la porte derrière lui et démissionner sans délai. Mais une idée venait de poindre dans son esprit et s’il voulait la mener à bien, il fallait qu’il agisse habilement. Il fit mine de se calmer et regarda son père en face. Il prit conscience du visage de celui-ci, son regard froid, le pli sévère de sa bouche, les rides qui s’étaient appropriées son front et le coin de ses yeux. Une personne extérieure aurait tout de suite vu en lui quelqu’un d’austère, de calculateur. Nemrod, quant à lui, était tellement habitué à voir son père qu’il n’avait pas su lire sur ses traits quel genre d’homme il était. Stupéfait par cette révélation, il resta sans voix et son père le sortit brutalement de ses pensées.
- C’est bon, tu en as fini avec tes accusations ridicules ? Je peux retourner à mon travail ?
- Oui, excuse-moi. Ces mots étaient sortis tout seuls de la bouche de Nemrod. Je crois que je vais quand même prendre quelques jours de congé, je ne suis plus moi-même depuis la disparition de Martin.
- Comme tu veux, répliqua son père, mais n’oublie pas qu’il faut rendre le rapport sur la cinquième génération de mouches dans un mois.
Nemrod retourna à son labo et commença la mise en œuvre du plan qui allait à la fois déjouer les projets que son père avait avec l'armée et venger la mort de son ami. Grâce à Internet il ne lui fallut pas plus de quelques heures pour commander tout ce dont il allait avoir besoin pour équiper son labo personnel. Puis, ayant accès à toutes les réserves, il subtilisa des œufs de mouches et de guêpes hybrides ainsi que des nano-machines et du carbone.
Les jours suivants, il installa rapidement son labo dans sa cave et commença la création de sa petite armée personnelle d'insectes high-tech.
  • * *
Nemrod était excité par les tests en extérieur, à chaque fois c'était un peu comme voir un enfant faire ses premiers pas. A l'Agence Spatiale, "l'extérieur" était un environnement conditionné d'où aucune mouche ne pouvait s'échapper. Ici, dans son jardin, malgré les conditions météo idéales, tout pouvait arriver. Ce côté imprévisible ajoutait un peu de stress mais rendait cet essai plus réaliste.
Pour ce premier test, il avait choisi comme cible une pomme accrochée à l’extrémité d’une des branches de l’arbre. Pour bien la localiser, il y avait apposé une croix de ruban adhésif. Assis devant son écran, il repéra le signal de la mouche alpha et se connecta. Par l'entremise de son ordinateur, il pouvait télécommander la mouche alpha, qui servirait de poisson pilote au reste du groupe. Il avait aussi la possibilité de diriger directement les autres mouches en les sélectionnant à vue sur un écran tactile. Mais le rôle de la mouche alpha restait déterminant. Une fois le contact établi avec l’ensemble de l’essaim, il actionna l’ouverture du vivarium et libéra un millier de mouches. Le fait de se retrouver hors de leur milieu habituel, entourées de tant d’éléments nouveaux risquait d’être perturbant pour cette première sortie à l’air libre.
En effet, les mouches partirent dans toutes les directions, mais en concentrant son attention sur la mouche alpha, en lui faisant envoyer un signal pour rappeler les autres mouches à elle, Nemrod parvint en quelques minutes à rassembler à nouveau l’ensemble de l’essaim. Il dirigea celui-ci vers le pommier et demanda à la mouche alpha de se poser au centre de la croix. Les autres mouches se posèrent à côté, sur la pomme et sur la branche qui la soutenait. Il garda les mouches en place quelques secondes, puis, ne voulant pas les impatienter lors de cette première sortie, il les fit revenir dans le vivarium.
Il recommença la même manœuvre avec un nouvel essaim mais toujours avec la mouche alpha comme guide. Puis il recommença encore en utilisant les mouches beta, gamma et delta comme guides. Enfin il réitéra les tests en ajoutant des guêpes à l'essaim. La mouche gamma n’était pas optimale pour le guidage, les guêpes étaient un peu dissipées et il perdit deux mouches. Mais dans l’ensemble les tests s’étaient passés à merveille.
Très bien, le lendemain, il pourrait tester la prise d’objet. Ensuite, il offrirait une balade en ville à ses mouches. Il prévoyait de les faire évoluer en plus petits groupes, en les connectant à un GPS pour ne pas avoir besoin de les télécommander sur tout le chemin.
  • * *
Trois jours plus tard, Nemrod était prêt à envoyer un premier groupe d'espions chez Stonetech. Les tests en ville s'étaient très bien passés, mieux que ce qu'il avait espéré, il avait même gagné un jour sur son planning. Il s'était attendu à tout moment à ce que quelque chose fasse capoter son projet et il était presque surpris de se retrouver maintenant dans la situation où il pouvait réellement entrer dans l'action même de son plan.
La cible des espions était Ulrich Steiner, le directeur de la recherche de Stonetech, une entreprise partenaire de l'Agence Spatiale, spécialisée dans l'analyse et l'exploitation des nouveaux minerais. Stonetech avait entre autre bâti sa renommée sur la réalisation des batteries au jupiterium, qui équipaient maintenant la plupart des automobiles.
Stonetech était en possession de l'élément indispensable de son plan. L'échantillon d'un minerai que les mouches avaient rapporté d'une précédente mission spatiale. Au retour d'une des missions, les scientifiques avaient découvert que la plupart des mouches étaient mortes. Les survivantes de la mission 17FSR furent mises en quarantaine et, au bout de quarante-huit heures déjà, toutes étaient mortes. L'analyse des minéraux rapportés lors de l'expédition montra qu'un échantillon en particulier émettait des radiations qui avaient détraqué les nano-machines dont elles étaient équipées. Les nano-machines avaient alors détruit le système nerveux des mouches, ce qui leur avait été fatal. Même les mouches qui n'avaient pas été en contact direct avec le minerai mais uniquement avec les mouches irradiées avaient été contaminées. L'échantillon avait été conservé au labo le temps de faire des tests puis avait été transmis à Stonetech. C'était avec cet échantillon que Nemrod prévoyait d'éliminer les mouches hybrides de l'Agence Spatiale.
Bien que n'ayant jamais directement collaboré avec Stonetech, Nemrod connaissait Steiner pour l'avoir rencontré lors de réunions ou d'événements réunissant les partenaires de l'Agence. Il avait eu plusieurs fois l'occasion de se rendre dans leurs locaux, dans un luxueux complexe du centre ville, et de ce fait savait où se trouvait le bureau de Steiner. Il allait y envoyer quelques mouches qui, telles des caméras et des micros miniatures, espionneraient Steiner. Pour Nemrod, le plus dur serait l'attente. Il faudrait bien rester plusieurs jours en observation pour avoir une idée des horaires et habitudes de Steiner.
Après tous les tests effectués, l'envoi des mouches était presque devenu une routine. Nemrod, installé devant son ordinateur, libéra les 6 mouches qu'il avait sélectionnées et les envoya jusqu'au siège de Stonetech. Il avait choisi un petit groupe maniable et discret. Les mouches entrèrent en trois groupes par la porte principale. Une fois les insectes regroupés, il les téléguida vers les conduits d'aération. La lumière était faible et Nemrod suivait les conduits un peu au hasard, faisant monter les mouches quand il le pouvait. Mais une fois arrivé au dixième étage, il fut aisé de retrouver le bureau de Steiner. Nemrod dut encore user d'un peu de patience avant qu'une secrétaire, les bras chargés de dossier, entre dans le bureau et permette aux mouches de voler dans la pièce. Il plaça les mouches à différents endroits de la pièce, dont une derrière le siège de Steiner avec une vue plongeante sur l'écran de l'ordinateur.
Nemrod pouvait maintenant observer Steiner en toute sécurité. Il s'étira, prit un bloc de papier et un stylo afin de noter les déplacements de ce dernier et se prépara à attendre. Le téléphone sonna. Nemrod ne fit pas mine de bouger pour y répondre. Qui que ce soit, il n'avait rien à dire à personne. C'était probablement encore son père qui tenait à lui rappeler que le rapport sur la cinquième génération de mouches devait être rendu sous peu. Peut-être qu'il devrait profiter des quelques jours d'inaction qu'il avait devant lui pour s'y mettre, ne serait-ce que pour faire cesser les appels de son père.
  • * *
Grâce à ses espions, Nemrod était entré dans l'intimité de Steiner. L'homme avait ses habitudes et Nemrod comptait sur cela pour mettre son plan à exécution. Il aurait aimé pouvoir passer plus de temps à étudier Steiner, mais, vu la courte durée de vie des mouches, le temps était compté. D'après les observations, Steiner rentrait chez lui tous les jours à 18h30 pour le repas familial et revenait à son bureau à 21 heures pour travailler encore un peu dans la quiétude du soir. C'était à ce moment, alors que le bâtiment serait presque désert, que les mouches interviendraient. Nemrod n'avait plus qu'à espérer que le jour choisi ne coïnciderait pas avec un anniversaire quelconque ou une sortie au théâtre. Il avait pu avoir un aperçu du calendrier de Steiner, mais la mouche avait manqué de se faire écraser par ce dernier, lorsqu'il l'avait repérée lui tournant autour. Bien que ce fut un vendredi, ça devait être un jour comme un autre.
Steiner avait accès à toutes les réserves, y compris aux échantillons sensibles ou pas encore étudiés. Si Nemrod arrivait à le manipuler comme il l'entendait, il parviendrait à se procurer l'échantillon de la mission 17FSR. Il espérait que le GHB serait suffisamment efficace et surtout que Steiner ne se souviendrait pas de l'attaque par la suite, sinon les soupçons se porteraient immédiatement sur lui, et dans ces conditions, il risquait de ne pas avoir assez de temps pour mener sa mission à bien.
Nemrod se prépara à envoyer ses insectes en mission. Pour plus de discrétion, comme il devait en envoyer un grand nombre, il les lâcha petit à petit et les envoya individuellement vers le lieu de rendez-vous. Chacun devait pénétrer dans le bâtiment par les entrées habituelles, comme le ferait n'importe quelle autre mouche. Les insectes seraient guidés par la mouche alpha qui se trouvait déjà sur place. A la fin de la journée, les mouches et les guêpes se retrouveraient toutes dans le bureau de Steiner et de là, elles se mettraient en formation. Lorsque Steiner reviendrait au labo, il aurait une sale surprise.
L'attente allait être longue pour Nemrod. Il détestait ces dernières heures avant le passage à l'action. Il était nerveux, ne tenait pas en place tout en sachant qu'il ne pouvait rien faire de plus pour l'instant. Travailler était impossible, son esprit était possédé par ce qui se tramait et il était incapable de se concentrer sur quoique ce soit d'autre. Bien qu'il fut encore tôt, il décida de boire un verre pour tenter de se détendre un peu. De toute façon, il avait assez de temps devant lui pour éliminer les effets de l'alcool avant d'entrer en jeu.
Nemrod avait installé un écran mural pour avoir une meilleure vue d'ensemble de l'essaim. Tel un général, il pouvait suivre la progression de son armée. Une multitude de points scintillaient sur un plan de la ville, chacun représentant une mouche. Il voyait clairement leur avancée vers la cible. Plusieurs points étaient déjà agglutinés à l'emplacement de Stonetech. Les mouches étaient encore toutes en action. Très bien. Les pertes étaient inévitables, mais à chaque fois qu'un point disparaissait de l'écran, que la mouche fut avalée par un oiseau ou écrasée par un journal, il le ressentait toujours comme un échec.
Nemrod chargea son ordinateur portable et un grand vivarium dans sa voiture. Il allait se rapprocher de Stonetech pour pouvoir récupérer les mouches une fois leur mission terminée. A 19 heures, lorsque le trafic routier se fit plus calme, il se mit en route pour le centre ville et se gara sur un de ces terrains vagues transformé en parking de fortune qui s'était vidé avec la fermeture des bureaux. Il serait tranquille ici, le voisinage était principalement constitué de bâtiments administratifs et personne ne s'aventurerait par là à la tombée de la nuit. A l'heure qu'il était, les mouches devaient déjà s'être rassemblées dans le bureau de Steiner. Nemrod pris son ordinateur portable sur ses genoux et se connecta avec la mouche alpha.
Par les yeux de l'insecte, il put constater que les mouches s'étaient rassemblées dans le bureau. Elles étaient en attente, elles recouvraient la surface de la table de travail, de la bibliothèque et du fauteuil de Steiner. Elles étaient immobiles, guettant l'instant où leur proie allait pénétrer dans la pièce. Pour tromper leur ennui, certaines se frottaient les pattes, se nettoyaient la tête en des petits mouvements saccadés. Les trois guêpes étaient également en place, laissées légèrement à l'écart par les mouches, celles-ci se méfiant d'elles. Cela ne devait plus être long maintenant, d'ici quelques minutes Steiner allait revenir. Le temps s'écoula au ralenti jusqu'à ce que la poignée de la porte tourne enfin. Steiner entra dans son bureau. Au moment où il referma la porte derrière lui, il remarqua le tapis de mouches qui recouvrait ses meubles, mais c'était trop tard pour fuir. Nemrod donna le signal et les insectes passèrent à l'assaut. Steiner fut pris dans un tourbillon noir et bourdonnant, ses bras battaient l'air dans l'espoir d'écarter les insectes. Il eut un sursaut lorsque les guêpes le piquèrent, puis, sous l'effet de la drogue, se calma peu à peu. Les mouches recouvrirent le corps de Steiner comme une seconde peau, ne laissant libre que les paumes des mains et le visage. Le GHB avait annihilé toute la volonté de Steiner
Nemrod avait suivi l'action au travers des yeux de la mouche alpha. Il changea le mode de vision sur son écran pour avoir une vue d'ensemble. Il voyait des points lumineux réunis en un agglomérat de forme humanoïde. Nemrod arrivait à sélectionner les mouches qu'il désirait faire bouger et en utilisant celles qui s'étaient déposées sur le dos de Steiner, il le poussa vers l'avant pour le faire avancer. La manœuvre était fastidieuse, mais après quelques minutes, il parvint à avoir un meilleur contrôle des mouvements, comme s'il manipulait une marionnette. Il le dirigea vers la porte, le fit sortir dans le couloir. Nemrod détacha quelques dizaines de mouches du corps de Steiner et les envoya en reconnaissance. La voie était libre. La réserve de minerai se trouvant à l'étage inférieur, Nemrod fit avancer Steiner vers l'ascenseur. Dès que les portes s'ouvrirent, il envoya les mouches éclaireurs recouvrir la caméra de surveillance. Un écran noir était préférable à l'image effrayante d'un homme recouvert d'insectes.
Une fois Steiner arrivé au niveau de la réserve, Nemrod s'assura à nouveau que le passage était libre. Les échantillons sensibles étaient placés dans une réserve spéciale qui nécessitait un scannage de l'iris ainsi qu'une carte d'accès. Sur l'ordre de Nemrod, les mouches s'emparèrent de la carte que Steiner portait toujours autour du cou et la placèrent devant le lecteur, puis elles poussèrent la tête de Steiner vers le scanner. Après deux bips, la porte s'ouvrit en coulissant silencieusement. Nemrod envoya une mouche parcourir les étagères. Par chance la réserve n'était pas très grande et les échantillons provenant de l'Agence Spatiale avaient leur propre section. Le cœur de Nemrod eut un sursaut, sur son écran, l'image transmise par la mouche montrait un petit tube métallique portant l'étiquette "17FSR". Tel un pantin, Steiner s'empara du tube.
Tout avait fonctionné à merveille, Steiner se tenait debout au milieu de son bureau, le petit récipient contenant l'échantillon dans sa main. Les mouches enveloppèrent le tube et parvinrent à s'en saisir. Il fallait encore qu'elles réussissent à le sortir du bâtiment, Nemrod comptait encore sur l'aide involontaire de Steiner pour cela. Mais au moment où les mouches relâchèrent leur pression du corps de Steiner, le libérant, il eut comme un sursaut. L'effet du GHB, qui s'atténuait déjà, fut balayé par la poussée d'adrénaline générée par la peur de se retrouver entouré d'insectes bourdonnants. Steiner paniqua. Où qu'il tentait de fuir, il se retrouvait face à une masse grouillante qui lui barrait le chemin. Désorienté, aveuglé, il se jeta en avant. Ses genoux heurtèrent le rebord de la fenêtre et son élan le projeta contre la vitre. Le verre se brisa, pas suffisamment pour que Steiner ne bascule dans le vide, mais le malheureux s'empala sur les arrêtes acérées de la vitre. L'odeur du sang s'écoulant des blessures de Steiner excita les mouches et Nemrod eut bien du mal à rassembler son essaim.
Steiner était mort, Nemrod en était sûr. Il fallait qu'il se calme, s'il voulait garder le contrôle des mouches il ne pouvait pas relâcher son attention. Bien malgré lui, Steiner avait offert une issue facile à l'essaim. Les insectes s'engouffrèrent par la brèche et s'éloignèrent du bâtiment. Le souci de Nemrod maintenant était de savoir si les mouches qui transportaient l'échantillon seraient assez fortes pour rejoindre le parking. Les rues aux alentours de Stonetech n'étaient pas très passantes le soir venu, mais Nemrod ne pouvait pas prendre le risque de faire voler les mouches trop bas. Si par malheur elles lâchaient le tube, le récupérer s'avérerait sans doute impossible. Assis dans sa voiture, il encourageait les insectes à mi-voix. Elles étaient presque arrivées au but, les environs étaient déserts, tout allait bien. Nemrod ouvrit la portière de la voiture, prêt à accueillir son armée. La mouche alpha arriva, suivie des guêpes, puis des mouches. Toutes se dirigeaient sagement vers le vivarium. Le bourdonnement était assourdissant, au bruit des insectes se mêlait le son de son cœur qui battait à tout rompre. Enfin il aperçut l'amas noir des mouches transportant le tube, les dernières à arriver, ralenties par le poids de leur charge.
  • * *
Nemrod tenait le tube contenant l'échantillon, il le retournait dans sa main, le soupesait, l'observait. Dans sa paume, il avait maintenant de quoi détruire les mouches hybrides. Il savait qu'il devait le faire pour empêcher, ou du moins temporiser, leur utilisation par l'armée. Cependant, la pensée de détruire ces insectes qui avaient occupé toutes ses pensées, qui avaient accaparé des heures de sa vie ces dernières années ne l'enthousiasmait guère. Ces créatures avaient demandé beaucoup d'efforts à toute l'équipe de recherche de l'Agence Spatiale et Nemrod avait le sentiment qu'il la trahirait au moment où il ouvrirait le tube et contaminerait ses mouches. Son plan était simple, exposer ses propres mouches aux radiations, puis les introduire à l'Agence Spatiale, où elles contamineraient les autres mouches hybrides à leur tour et ainsi, tous les insectes munis de nano-machines seraient décimés.
Il faudrait un peu plus d'un an pour créer de nouveaux insectes hybrides ainsi que les nano-machines nécessaires. Cela laisserait à Nemrod le temps d'avertir les médias des dérives des recherches de l'Agence Spatiale. Il espérait que cela serait suffisant pour mobiliser l'opinion publique et pousser les politiciens à intervenir.
Au lendemain de l'attaque des mouches, le décès de Steiner passait pour accidentel et le vol de l'échantillon n'avait pas été mentionné par les journaux. Cependant, il ne faudrait pas longtemps avant que quelqu'un n'en découvre la disparition. Les enregistrements des entrées des réserves montreraient vite que la dernière chose que Steiner ait faite avant de mourir était de retirer un échantillon des stocks. De là, pour un enquêteur un peu plus assidu que la moyenne, le lien avec l'Agence Spatiale et avec lui serait vite fait. Nemrod n'avait pas peur d'être arrêté, il savait que c'était presque inévitable, mais il avait besoin d'assez de temps pour mener son plan à sa conclusion.
Nemrod déposa délicatement le tube sur sa table et se planta devant les vivariums contenant ses mouches. Elles avaient été obéissantes et l'avaient bien servi. Pour toute récompense, elles allaient être sacrifiées. Il lui fallait encore faire un test pour déterminer la durée d'action des radiations sur les nano-machines. Il captura une centaine de mouches et les déposa avec le tube dans un aquarium hermétique équipé de gants pour la manipulation. A priori le minerai n'était pas dangereux pour les humains, mais il ne voulait pas prendre le risque d'irradier toutes ses mouches. Il glissa ses mains qui tremblaient légèrement dans les gants et, retenant son souffle, il ouvrit le petit récipient métallique et en retira l'échantillon. Il n'avait jamais vu le minerai, il n'avait eu entre les mains que les mouches mortes lors de la mission, qui lui avaient été remises pour des analyses. Il fut presque déçu de ne voir qu'un petit morceau de roche grise, d'un aspect banal, sortir du tube. C'était irrationnel, mais il s'était presque attendu à l'apparition d'un morceau de cristal brillant d'une lueur malsaine. Il enclencha le chronomètre, il faudrait probablement quelques heures avant que les premiers signes de contamination surviennent. Encore de l'attente qui lui mettait les nerfs à rude épreuve.
Trois heures plus tard, les mouches commençaient à donner des signes de désordres. Elles avaient l'air nerveux, s'envolaient et se reposaient aussitôt. Puis elles eurent des mouvements erratiques, heurtèrent les parois de l'aquarium en volant et s'attaquèrent les unes aux autres. Puis l'épuisement s'empara d'elles et moins de deux heures après l'apparition des premiers symptômes, les mouches étaient toutes mortes. C'était rapide, très rapide.
Nemrod prit le téléphone et appela son père. Celui-ci répondit à la deuxième sonnerie de son habituel ton brusque. Nemrod s'annonça et lui dit qu'il allait revenir au labo le lundi.
- Ah c'est pas trop tôt, lui répondit son père. Déjà quatre semaines que tu es absent. Tu te rends compte du retard qu'on a pris au labo avec deux chercheurs de moins ? Tu disparais, tu es impossible à joindre et il y a ce rapport à rendre…
- Je t'ai envoyé un e-mail et je me suis occupé du rapport, répliqua Nemrod en soupirant. Encore deux ou trois points à vérifier et il sera prêt. A lundi.
Nemrod raccrocha. C'était bien son père ça, pas un bonjour, juste des reproches. Il avait bel et bien fait le rapport sur la cinquième génération de mouches, plus pour passer le temps que par véritable utilité. Une fois qu'il aurait achevé son plan, le rapport ne servirait plus à grand chose. Et à ce moment, son père aurait un réel motif pour être en colère contre lui.
  • * *
Il faisait encore nuit, Nemrod était prêt à partir pour l'Agence Spatiale. Comme le temps de survie des mouches était très court une fois qu'elles étaient irradiées, il avait décidé de partir tôt afin d'éviter tout contretemps sur la route. Il avait sélectionné un petit essaim de trois cents mouches et, cette fois sans prendre beaucoup de précautions, les avait exposées à l'échantillon. Après quelques minutes, il avait retiré le morceau de minerai et l'avait déposé dans le grand vivarium où bourdonnait le reste des mouches, ainsi que les guêpes. Il n'avait pas vérifié l'effet des radiations sur ces dernières, mais il ne doutait pas de l'issue. Emportant son ordinateur et le petit vivarium contenant son essaim de mouches, il se mit en route.
En chemin, Nemrod tâcha de ne pas trop se laisser à penser aux conséquences de ce qu'il s'apprêtait à faire. Sa vie était à un tournant et il était sur le point de tout perdre. Il avait déjà la mort d'un homme sur la conscience et il devrait vivre avec ce fardeau. Au fond de lui, il avait peur, mais il savait qu'il agissait en son âme et conscience, pour le bien de l'humanité.
Nemrod arriva sur le grand parking de l'Agence Spatiale, encore désert à cette heure matinale. Il ne voulait pas prendre le risque de transporter les mouches avec lui à l'intérieur du bâtiment, de peur de soulever des interrogations chez les agents de sécurité contrôlant les entrées. Il allait les laisser dans la voiture, la fenêtre entrouverte et lorsqu'il serait à l'intérieur, il les télécommanderait jusqu'à lui. Il espérait que les nano-machines seraient encore fonctionnelles pour transmettre ses ordres aux mouches. Nemrod alluma son ordinateur portable, se connecta avec les mouches et ouvrit le couvercle du vivarium. Les mouches, attendant le signal pour se mettre en action, ne bougèrent pas.
Nemrod entra dans le bâtiment, salua distraitement le garde qui vérifia sa carte d'accès, puis, une fois hors de vue, il se précipita dans son labo. Comme il n'avait pas de fenêtre donnant sur l'extérieur dans son labo, Nemrod se rendit dans la petite salle de réunion où ses collègues et lui se rencontraient toutes les semaines pour faire le point sur l'avancée de leurs travaux. Il eut une bouffée de nostalgie en pensant qu'il n'aurait vraisemblablement plus l'occasion de participer à ces stimulants échanges. Il espérait que, une fois qu'ils connaîtraient la vérité, ses collègues comprendraient son acte et ne le fustigeraient pas lors de leur prochaine réunion, dans cette même salle.
Nemrod ouvrit la fenêtre et guida les mouches jusqu'à lui. Quelques minutes plus tard, le petit essaim l'avait rejoint et se posa dans l'aquarium apporté de son labo. Nemrod colla son oreille contre la porte puis l'entrouvrit. Personne. Il se hâta de retourner à son labo. A peine était-il arrivé que Steve, un des laborantins, débarqua.
- Ah, Nemrod, ça fait plaisir de te revoir. Il lorgna sur l'aquarium. Tiens, tu as sorti tes petites bêtes prodiges de leur boîte ? Elles ont dû te manquer pendant ton absence !
Nemrod toussota, mal à l'aise.
- Ouais, ce sont des individus de la cinquième génération, je voulais encore faire quelques vérifications pour le rapport.
- Oui, LE rapport ! Steve lui fit un clin d'œil. Bon, à plus, j'ai des crottes de mouches à analyser !
Nemrod attendit que Steve et son sens de l'humour aient quitté le labo pour se remettre en mouvements. Maintenant, il lui fallait aller discrètement mélanger ses mouches à celles qui étaient dans les grands vivariums. Pour que son plan fonctionne, il ne lui fallait pas oublier un seul détail. Il devrait aussi contaminer les larves de la nurserie. Par contre les radiations n'auraient aucun effet sur les œufs auxquels les nano-machines n'avaient pas encore été injectées. Mais ça n'était pas un problème, il lui suffirait de les passer quelques secondes au micro-onde pour les détruire.
Nemrod réalisa que les seules mouches qu'il ne pourrait pas détruire étaient celles de la mission 19FSR, actuellement en route pour un satellite de la lointaine planète Darwin 15. Mais comme leur retour n'était programmé que dans 3 mois, et que c'était impossible de rappeler une mission à ce stade, cela ne lui posait pas trop de soucis. Il vérifia sa montre, 7 heures et 16 minutes. Bien, à part un laborantin zélé, les locaux devaient encore être vides.
Dans l'aquarium, les mouches étaient calmes, les symptômes n'étaient pas encore visibles. Nemrod les répartit dans plusieurs petites boîtes et se mit en routes pour les principaux vivariums. Les mouches étaient réparties selon leur génération. La création de la sixième génération avait commencé, mais ils devaient conserver des spécimens des générations précédentes. Il y avait également des groupes tests qui étaient utilisés pour diverses recherches. Nemrod sentait son cœur battre à tout rompre, il s'approcha du premier vivarium, ouvrit le petit tiroir permettant d'introduire de la nourriture à l'intérieur et y déposa une des boîtes contenant ses mouches. Rapidement, il ouvrit la boîte et referma le tiroir. Les mouches s’envolèrent, se mêlant aux autres insectes et Nemrod retira la boîte du vivarium. Il fit de même avec les autres vivariums et, mentalement, il fit une fois de plus le tour de tous les endroits où se trouvaient des mouches afin d’être sûr de bien toutes les éliminer. Il déposa des mouches avec les pupes prêtes à se transformer en mouches et qui avaient déjà été colonisées par les nano-machines. Il lui restait plus qu’à détruire les œufs et son plan serait abouti. Le tout lui prit environ une demi-heure et il regagna son labo, le cœur à la fois lourd d’avoir détruit ces précieux insectes et léger d’avoir terminé sa pénible tâche.
Il tenta de se plonger dans le rapport que son père exigeait à cors et à cris, mais pour une fois, il eut de la peine à se concentrer sur son travail. Plus tard dans la matinée, il prit part à la réunion hebdomadaire, n'écoutant que d’une oreille distraite ce que disaient ses collègues. A la fin de la séance, alors que les autres chercheurs prenaient une tasse de café, le père de Nemrod le fit venir dans son bureau pour parler du rapport. Son père lui demanda ses conclusions et s’énerva de l’air absent de son fils.
- Mais enfin, tu ne peux pas te concentrer un peu, j’ai une journée chargée, on ne va pas passer trois heures sur ce rapport !
- Désolé, lui répondit Nemrod, j’ai un peu de la peine à me remettre dans le bain.
- Fais un effort, tu as eu assez de temps pour te reposer.
Ils en étaient là lorsque la porte du bureau s’ouvrit brusquement. Un des chercheurs entra, l’air affolé.
- C’est une catastrophe, toutes les mouches sont en train de mourir !
Alors ça y est, se dit Nemrod, cette fois c’est fini. Son père bondit de son fauteuil et se précipita à la suite du chercheur. Nemrod les suivit. Ils arrivèrent vers les grands vivariums et là, le spectacle était incroyable. Des dizaines de mouches mortes tapissaient déjà le sol, alors que d’autres volaient dans tous les sens, ricochant contre les parois ou s’agglutinant en amas et se bagarrant. L’effet que Nemrod avait pu observer avec une centaine de mouches était déjà impressionnant, mais dans ces vivariums en abritant des milliers, la vision de ces insectes agonisants semblait tout droit sortie de l’enfer.
- On ne sait pas quoi faire, dit le chercheur, c’est comme ça dans tous les vivariums, on ne comprend pas ce qui se passe.
Pour une fois, le père de Nemrod resta sans voix, comme hypnotisé pas le spectacle brutal des mouches devenues folles.
Quelques minutes plus tard, tout était terminé, il n’y avait plus une mouche de vivante. Un silence lourd pesait sur les labos, tout le monde était sous le choc. Nemrod se retira dans son labo. Il se sentait vide. Il avait été porté par l’énergie de sa mission ces dernières semaines et maintenant, il se sentait épuisé. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui, de retrouver son laboratoire clandestin qui n’avait plus de raison d’être.
Deux heures plus tard, il était toujours là, prostré devant son ordinateur, lorsque son père, accompagné de deux hommes de la sécurité firent irruption dans son labo.
- Qu’est-ce que tu as fait ? rugit son père. C’est toi, n’est-ce pas qui est la cause de ce désastre ? Dis quelque chose ! On sait de quoi sont mortes les mouches et Steve nous a dit qu’il t’avait vu vers les vivariums ce matin. Alors pourquoi ?
Le poing de son père s’abattit sur son bureau et Nemrod leva les yeux vers lui sans trouver quoique ce soit à répondre. Il aurait pu tenter de se défendre, mais il ne trouvait pas l’énergie en lui. Son père l’empoigna par le col et l’aurait probablement frappé si un des hommes de la sécurité de ne l’en avait empêché.
- Pourquoi ?! hurla son père.
- Parce que je ne voulais pas que des créatures, à la création desquelles j’ai participé, soient utilisées par l’armée pour détruire des vies humaines. Voilà pourquoi, répondit Nemrod, sentant la colère remonter en lui. Parce que je ne voulais pas que la mort de Martin soit inutile. Ainsi je l’ai vengé et anéanti tes projets. Et toi, pourquoi tu t’es associé à l’armée, ils t’ont promis un plus gros budget, un plus grand bureau ?
Son père le regarda comme s’il le voyait pour la première fois.
- Mais tu n’as rien compris, ce n’est pas moi qui voulait travailler avec l’armée. C’est ce que j’ai essayé de te dire lorsque je t’ai dit que Martin nous avait trahis. C’est lui qui avait monté ce projet. Ton cher ami te faisait des cachotteries.
- Mais c’est impensable, et toutes ces visites des représentant du ministère de l’intérieur, c’était quoi ?
- C’était un autre projet. 80 % des abeilles ont été décimées par la pollution et les maladies l’été passé, tout comme d’autres insectes, si on ne trouve pas une solution pour les remplacer, la pollinisation des fleurs ne sera pas suffisante et partout dans le monde il y aura des pénuries de fruits et de légumes. On voulait utiliser les mouches pour faire la pollinisation, on aurait été prêt au printemps prochain si tu n’avais pas tout détruit !
Nemrod eut l'impression que la terre venait de s'ouvrir sous ses pieds. Quelle ironie, il avait voulu sauver l'humanité et bientôt, à cause de lui, des millions de personnes allaient souffrir de la famine. Il se laissa emmener par les deux hommes de la sécurité, baissant la tête alors qu’ils traversèrent le bâtiment, sous les regards accusateurs de ses collègues.