Classe Ruben par Robin Tecon

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Monsieur l’Ingénieur en chef,

Votre mémo m’est bien parvenu et soyez sûr qu’il a retenu ma pleine attention. Vous y évoquez de menus incidents survenus avec nos derniers modèles de la classe Ruben, et vous citez quatre cas de défectuosité avérée (sachez que pour ma part je n’ai eu connaissance que de trois cas).
Votre recommandation, basée sur un hypothétique vice de fabrication, est le retrait pur et simple de tous les Rubens du marché jusqu’à l’éclaircissement du problème. Vous me per-mettrez de ne pas arriver à la même conclusion que vous. Je l’admets, des défaillances se sont produites. Mais ne sont-ce pas là les aléas que nous rencontrons au lancement de chaque nouveau modèle ?
Vos propositions - qui partent d’une bonne intention, j’en suis convaincu - sont démesurées et inopportunes. Les réalités auxquelles je dois faire face sont tout autres que celles du labo­ratoire ! Dois-je vous rappeler que l’appel d’offres pour la terraformation de Vénus est en cours ? Soyez sûr que nos concurrents se délec­teraient de nous voir saborder toutes nos chances de le remporter à cause de présomptions alarmistes !
Bien que j’aie le plus grand respect pour votre travail et la valeur de votre opinion, vos recommandations sont totalement inappropriées et je me permettrai donc de ne pas y donner suite. Je suis certain que vous comprendrez le bien-fondé de ma décision ainsi que les impératifs qui la guident.

Veuillez recevoir, Monsieur l’Ingénieur en chef, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Ernest M. Gruber
Président directeur général, TechOrg

***

Pour la première fois depuis l’arrivée de l’équipage, le soleil se levait sur la station ; ce jour-là Ruben b réinventa la haine, et il n’en fut pas autrement surpris.
Après un mois de voyage interplanétaire, lorsque la navette élancée était arrivée à destination, la station leur était apparue comme deux gros cigares noirs, oblongs et joints en leur milieu par un mince canal noir. En réalité, c’étaient (comme le stipulaient les fiches techniques implémentées dans leur puce de contrôle) deux unités TechOrb autonomes, la première servant de relais, à la fois récepteur et transmetteur, la seconde totalement dédiée à l’enregistrement et à l’analyse des données transitant dans la première. Le tout se maintenait en orbite à trois cents kilomètres du sol vénusien, glissant sans heurts dans le vide cru à quelque 26’000 km/h.
Ruben b n’avait pas éprouvé le moindre sentiment ou la moindre émotion de tout le voyage. Il se souvenait seulement d’avoir, quelques jours plus tôt, amarré la navette, d’un tiers plus courte que les unités TechOrb de la station, au sas d’entrée, situé sur la ligne médiane de l’unité orientée vers l’espace. Il revoyait clairement le court tube de communication en accordéon, d’un mètre et demi de diamètre et de deux mètres de long environ, se déployer pour permettre le passage de l’une à l’autre. Il avait accompli cette tâche comme tout ouvrier classe Ruben accomplissait immanquablement son travail : avec célérité, efficacité et sans se poser de question. Qu’a-t-on besoin de s’encombrer, lorsqu’on est un ouvrier spatial, d’émotion, de réflexion ou même d’initiative ? Une bonne coordination et des fiches techniques complètes, rien de plus n’est nécessaire.
Le faisceau de sa lampe frontale braqué droit devant lui, Ruben b éclairait Ruben d qui dévissait consciencieusement le panneau d’un boîtier mural portant un symbole électrique. Les vis en plastique flottèrent paresseuse­ment quelques secondes avant que b ne les récupérât une à une et ne les conservât précieusement. Ruben d retira le panneau et contrôla plusieurs points de contact, son multimètre de poche en main. Il décrassa quelques circuits, remplaça un transistor endommagé et scella le boîtier en revissant le panneau. Toute l’opération n’avait guère duré plus d’une demi-heure. Fer­mant les paupières, il consulta son plan de travail et traça une croix mentale dans une case à côté de la mention « circuit électrique auxiliaire ».
Ils travaillaient ainsi depuis six heures, vérifiant le bon fonctionnement de divers systèmes électriques et électroniques et remplaçant le cas échéant le matériel défectueux. Quatre heures encore, ils effectuèrent la maintenance des circuits d’émission, portant une attention toute particulière aux quatre amplificateurs qui fonctionnaient en permanence, 24 heures sur 24, depuis plus de cinquante ans.
À une nanoseconde près, les puces de contrôle internes des deux Rubens firent parvenir à leur possesseur l’ordre de retourner sur la navette et de se mettre en repos.
Cette puce de nouvelle génération, installée de série sur la classe Ruben, était capable d’analyser instantanément l’ensemble des paramètres physiologiques (mesurés en permanence par la douzaine de biocapteurs disséminés en autant de points stratégiques), d’en tirer un bilan et de prendre les décisions ad hoc afin de stabiliser les fonctions végétatives. La TechOrg avait frappé un grand coup avec ce modèle et, dès son lancement sur le marché, quelques mois plus tôt, l’ouvrier de classe Ruben était devenu la nouvelle référence en matière d’ingénierie organique. De conception plus robuste que les produits de la concurrence (que ce fussent les biodrones de Toshiba ou les clones de GENECorp.), le Ruben abattait davantage de travail pour des frais d’entretien considérablement amoindris. Les commandes pleuvaient des quatre coins de la planète, tant et si bien que les usines de production TechOrg peinaient à satisfaire la demande et que déjà deux ruptures de stock avaient été enregistrées.
Dans la navette, à nouveau soumis à la gravitation partielle, ils purent se déplacer normalement. Ils retirèrent leur scaphandre et leur fine combi­naison puis les rangèrent bien en ordre dans des casiers métalliques adossés à la paroi. Vêtus de leurs seuls sous-vêtements, ils rejoignirent la salle de repos, où Ruben a et Ruben g se branchaient déjà sur le transformateur, un cube clair de cinquante centimètres d’arête placé sur une petite table de plastique ronde qui occupait le centre de la pièce. b effleura la surface du cube et une petite ouverture se fit, laissant apparaître une fiche d’ali-mentation standard. Il tira sur la fiche, déployant ainsi environ un mètre de fin cordon plastiqué, et s’assit sur la chaise qui lui était assignée autour de la table. Avec le pouce, il retira le capuchon couleur chair, situé sous son sternum, et introduisit la fiche dans son port d’alimentation. Le dos appuyé contre le dossier de la chaise, il se laissa aller en arrière et ferma les yeux. Un flux d’eau et d’ions commença à diffuser à travers le cordon, charriant par milliers des microcapsules lipidiques remplies d’acides aminés, de vitamines, de glucose et d’éléments essentiels. Les quatre Rubens émirent un son qui ressemblait, encore qu’approximativement, à un soupir de contentement.
Le cycle d’alimentation fut complété en vingt minutes. Il garantissait 10 heures d’autonomie à 100% d’activité, et jusqu’à 18 heures en dessous de 65%. C’était trois heures de mieux que ce que pouvaient fournir les modèles de classe Hari pour un temps d’alimentation équivalent. C’était le double de ce dont étaient capables les modèles de première génération.
Tandis que la machine les nourrissait, Ruben b fit un rêve, ou du moins cela s’en approchait puisque des images virtuelles non numériques remplacèrent les indications techniques qui défilaient derrière ses paupières fermées.
Un ingénieur TechOrg aurait juré de bonne foi qu’une telle chose était impossible, cela pour la bonne raison qu’un biorégulateur – introduit dans le cerveau avant la mise en service, au coeur du système limbique – empêchait ce type de résurgence mentale en agissant comme coupe-circuit émotionnel. Le résultat était un état de docilité permanent, empêchant les émotions de perdurer, voire même de prendre forme. Le procédé était redoutablement efficace et avait été utilisé avec succès sur les modèles les plus récents. Sur les modèles de première génération, une simple ablation chirurgicale était pratiquée, ce qui donnait de bien moins bons résultats : le nombre d’exemplaires qui, pour une raison ou une autre, se révélaient inutilisables et terminaient au recyclage organique pouvait atteindre des proportions gênantes.
b poussa une sorte de cri, presque un râle, et ouvrit les yeux. Il transpirait abondamment et ses bras étaient tendus devant lui, ses mains crispées comme des serres.
Sa puce de contrôle analysa des chiffres alarmants en provenance des microcapteurs disséminés dans son corps : dilatation excessive des vaisseaux, déséquilibre hydrique dû à la transpiration, rythme cardiaque élevé, activité neurale atteignant des pics inhabituels.
À dire vrai, ce type de déréglement physiologique n’était pas totalement exclu. Pour une utilisation régulière d’un Ruben, les ingénieurs TechOrg pronostiquaient une occurrence de 2 %, ce qui, somme toute, était fort acceptable (le Ruben était – du moins l’affirmait la publicité – le plus fiable de sa catégorie). De toute manière, quoi qu’il pût se produire, le système central était conçu pour brider tout dérapage avec une aisance insultante.
Pourtant, en cet instant, Ruben b n’avait pas conscience d’être une faible occurrence dans les statistiques TechOrg. b cessa de ressembler exactement aux autres Rubens. Quelque chose naquit en lui, quelque chose qu’il n’aurait jamais dû connaître - un sentiment qu’il n’aurait jamais dû éprouver. Cette émotion aveugle était comme la colère d’un garçonnet grondé par un adulte : il ne comprend pas mais il sait haïr.
Il s’agita, ses joues pâles rosirent, son souffle s’accéléra de façon inquiétante. La puce de contrôle transmit au synthétiseur logé dans la cavité stomachale les caractéristiques des contre-mesures à libérer dans la circulation sanguine. Quelques millisecondes plus tard un cocktail savamment dosé d’opiacées et de neuropeptides se répandit dans le corps de b, apaisant et maîtrisant rapidement son agitation. Le malaise n’avait duré que quelques minutes; il semblait que son impassibilité coutumière fût revenue. Les autres Rubens le regardaient de leurs prunelles inexpressives. Il ramena ses bras contre lui et baissa la tête. Ils refermèrent tous les yeux.

Le travail avait repris depuis plusieurs heures déjà. De minces supports magnétiques s’empilaient par dizaines dans les entrailles de l’enregistreur que b venait de mettre à nu. Un système de stockage totalement obsolète, navigant depuis cinquante-sept ans dans l’espace. L’amortissement avait été achevé il y a des décennies, et depuis, chaque année, la Tech, qui était propriétaire de la station, touchait des sommes astronomiques en seule licence d’exploitation. La Tech, c’était deux BILLIONS de dollars de chiffres d’affaire partagés entre cent trente-cinq filiales (dont la TechOrb et la TechOrg), c’était dix millions d’employés sur Terre et dans l’espace, c’était quelque trente-cinq milliards de bénéfices annoncés cette année, et encore l’exercice avait été moins bon que l’année précédente. La Tech était un monstre.

Ruben b avait évidé consciencieusement tous les enregistreurs, laissant les ventres des machines exposés, dépouillés de leur viscères carbonées, et rangea le tout dans un container en plastique de la taille d’une grande valise. L’unité TechOrb responsable des enregistrements allait être sous peu remplacée par une unité plus moderne, de taille moindre et dont la maintenance serait facilitée. L’ancienne unité, une fois débarrassée des banques de données et des quelques composants récupérables, recevrait l’équivalent électro-magnétique d’un bon coup de pied dans les fesses et se verrait offrir un aller-simple pour l’espace infini. b ne disposait pas, bien sûr, de ressources émotionnelles suffisantes pour s’amuser d’une telle image. Il harnacha le container à la ceinture de sa combinaison à l’aide d'un mince filin et le guida gentiment de la main pour le mener hors de la pièce. Alors qu’il progressait dans l’étroit corridor, suivi par le container, il aperçut a et d dans une coursive contiguë, peinant à desceller un large panneau dardé de circuits électroniques. Il les regarda faire quelques instants, peut-être même moins d’une minute. Droits comme des i, pâles comme des linges, ils étaient pareils aux modèles présentés dans les dépliants en papier glacé largement distribués par la TechOrg, sur lesquels on pouvait lire en gros caractères dorés : La nouvelle classe Ruben, entrez dans le XXIIème siècle ! Dès 49,900 $.
b eut envie de leur crier quelque chose, bien qu’il ne sût pas parler, ou alors d’aboyer, de cracher même, tant un dégoût irrépressible grandissait dans son corps. Une sonnerie virtuelle clignota d’une voix geignarde devant son œil gauche en réponse à son inaction prolongée. Il franchit le sas sans plus attendre, et le container le suivit comme un chien fidèle ballotant au bout de sa laisse.
Peu de temps après, alors qu’il recevait, renversé sur sa chaise, l’équivalent d’un repas nourrissant et équilibré calculé à la décimale près, des images incongrues vinrent le narguer. Il se rappelait. Une lumière crue qui blessait les yeux. Une grande salle blanche remplie de caissons blancs dans lesquels ses frères et lui s’allongeaient docilement pour recevoir leur éducation psychopédique. Des heures et des heures passées dans ces caissons, jusqu’au jour de l’expertise...
Il se força à maintenir les yeux ouverts et il contempla son visage trois fois répétés, devant lui, à sa gauche et à sa droite. Son visage multiplié gardait les paupières closes; peut-être était-ce plus facile à accepter.

Le lendemain, les quatre Rubens travaillèrent ensemble au démontage d’un générateur d’appoint. La lourde pièce fut extirpée de l’unité condamnée et transportée dans la navette avec de grandes précautions, certains de ses composants étant aussi fragiles que du verre. Le générateur ne pouvait être démonté sur place, mais serait réceptionné sur Terre par des ingénieurs TechOrb qui évideraient délicatement son contenu et sauvegarderaient ainsi quelques centaines de milliers de dollars. Quatre heures furent nécessaires aux Rubens pour le faire voyager sans encombre de son emplacement d’origine jusqu’à la soute de la navette. Sa taille ne convenait pas aux couloirs exigus de l’unité, et ils durent découper deux parois au chalumeau pour agrandir les portes. Ruben b, en nage, sentit l’odeur piquante de sa transpiration; il lécha la pellicule sur ses lèvres et remarqua qu’elle avait un goût salé.
La station avait été atteinte il y a cinq jours déjà. Le travail était sur le point d’être achevé dans les temps, pour le plus grand soulagement de la TechOrb.
Il faut dire que la maintenance des stations orbitales était une opération fort coûteuse. Non pas que le matériel fut particulièrement cher, ou l’affrétage des navettes une gageure financière. Ces problèmes-là n’en étaient pas, et la Tech, qui sautait allégrement par-dessus ce genre de considérations, puisait dans ses filiales les moyens nécessaires pour abaisser les frais à des niveaux plus que tolérables. Non, le problème était la main d’œuvre spatiale, ou plutôt, ses honoraires. Le puissant Syndicat des professions spatiales, auquel tous les spatio-pilotes, ingénieurs et ouvriers de l’espace appar-tenaient sans exception, maintenait d’une main de fer les tarifs horaires. Tout ouvrier était donc nécessairement syndiqué, et son salaire non négociable. Tout ouvrier humain cependant, une brèche que la Tech ne s’était pas gênée d’exploiter.
Pendant des décennies, les grandes industries avaient planché sur le moyen de produire un ouvrier artificiel robotisé, capable de supplanter efficacement la main d’œuvre humaine, et pour cela elles avaient engagé des sommes considérables dans la cybernétique et la robotique. Les progrès obtenus n’avaient pas été ceux escomptés, et c’est peu dire. Les robots, aussi avancés soient-ils, sont précis mais rigides, dépourvus de toute souplesse et, pire que tout, terriblement fragiles.
Alors que l’idée semblait devoir être enterrée à tout jamais, la révélation se fit soudainement par le biais d’une jeune ingénieure d’une petite filiale de la Tech, la TechOrg. Plutôt que de créer un corps artificiel (ce qui se révèle coûteux et excessivement difficile), pourquoi ne pas utiliser la matière première la plus extraordinaire qui soit, la prouesse technique qu’aucun ingénieur ne pourrait égaler, à savoir le corps humain ? La TechOrg avait développé le clonage humain il y a déjà un demi siècle, mais celui-ci s’était révélé pauvre en potentiel commercial, et désormais il était quasiment oublié. L’idée fut de réactiver ce secteur et d’y adjoindre les récents développements en cybernétique et bioélectronique. L’être humain, une fois ses comportements soigneusement conditionnés et les quelques reliquats de conscience savamment étouffés, devenait la machine idéale, le réceptacle parfait. Précis, souple, et perfectible à souhait.
La TechOrg avait été la première à comprendre quelle manne financière cela représentait. Lorsqu’elle mit sur le marché ses premiers ouvriers spécialisés, quasiment infatigables et redoutablement efficaces, le chômage fit une percée remarquée dans les professions spatiales, tandis qu’elle devenait une des premières filiales de la Tech. La plus belle réussite fut peut-être juridique, lorsque ces créatures perdirent tout statut social après qu’il avait été démontré qu’elles ne développaient de conscience qu’à un niveau extrêmement fruste, guère plus élevé que celui d’un animal de trait.
Quelques heures après le lever du soleil, le matin du jour où l’incident se produisit, Ruben b se leva de sa chaise avant que le cycle d’alimentation eût été terminé. Il arracha le câble d’alimentation et sortit de la pièce. Ses camarades, les yeux clos, ne remarquèrent rien. Il enfila sa combinaison et ses bottes et emprunta le premier couloir qui se présenta. Devant son œil droit le message « alimentation incomplète » s’affichait en rouge, mais il n’y prit pas garde. Il déambula sans but le long des coursives, les joues en feu, le cerveau en ébullition, à deux doigts de la panne.
Cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles son synthétiseur fit de son mieux pour le maintenir dans un état de calme apparent. Il arriva cependant que les batteries élémentales s’épuisèrent, et le synthétiseur ne fut bientôt plus en mesure d’assurer le contrôle neurovégétatif et hormonal de Ruben b. Des signaux d’alarme dansèrent devant ses yeux plusieurs minutes sans discontinuer, puis faiblirent petit à petit. Avant peu il ne les percevrait plus. Quelque chose n’allait pas. Il s’assit, le dos contre la paroi glaciale, et ferma les yeux. Il s’endormit et il rêva pour la troisième fois de sa vie. De petits remous étaient perceptibles sous les paupières closes, et il s’était mis à transpirer.
Il ressentit une vibration sur le sol, comme un martèlement. Il ouvrit les yeux d’un coup et redressa le haut de son corps. Combien de minutes s’étaient écoulées ? Il ne pouvait le dire, son horloge numérique était arrêtée. La première chose qu’il vit fut Ruben a, portant une boîte à outils en plastique. Ruben a passa devant lui en ne lui accordant qu’un rapide coup d’œil désintéressé. b, écumant de rage, le haït instantanément de tout son être. Pourquoi à ce moment précis ? Parce qu’il était sa réplique exact, son jumeau parfait ? Parce que son teint pâle et ses lèvres grises (son visage de mort !) lui était insupportable ? Ou était-ce cette façon mécanique et bovine d’accomplir ses tâches ? Il ne savait pas. Qu’importe ! Il haïssait. Un courant chaud le traversa de bas en haut, de haut en bas, comme une vague, sa lèvre supérieure tremblait, ses joues s’empourprèrent. L’émotion rugissait derrière ses barreaux de plastique et de biopolymère.
Il voyait des images dans sa tête. Il voyait ses mains se refermer sur le cou d’a et serrer, serrer toujours plus fort, priver cette carcasse puante de l’oxygène qu’elle consommait, lui faire cracher du sang, l’étouffer comme on étouffe une bête. Il le voyait crever.
La vision disparut alors comme elle était venue, et b cligna deux fois des paupières, ses bras crispés et tendus s’agitant dans le vide devant lui. Il se leva, secoua ses jambes endormies par la coupure de la circulation sanguine, et repartit en sens inverse dans la coursive. Il trouva ce qu’il cherchait dans un dépôt de matériel, près du nez de la navette, sur le pont inférieur. Ruben b souleva le lourd tube d’acier poli, de cinq centimètres de diamètre et d’environ un mètre de long. Il le soupesa et le palpa, l’acier était froid au toucher. Il fit quelques moulinets dans l’air avec le tube et parut satisfait. Son pas se fit bientôt entendre dans le corridor menant à la salle d’alimentation.
Ruben a, g et d étaient sagement branchés sur le transformateur et rechargeaient leur synthétiseur interne. Ils levèrent à peine les yeux lorsque Ruben b pénétra dans la pièce, son tube brillant à la main. Moins d’une seconde plus tard le tube décrivait un parfait arc de cercle dans le plan horizontal et venait fracasser la mâchoire de Ruben g, le projetant du bas de sa chaise contre le sol de plastique. Accroupi, il tentait de se relever avec son bras droit tandis que sa main gauche, plaquée sur sa bouche, dégoulinait de sang. Son cordon d’alimentation, dont l’extrémité avait été arrachée, pendait devant lui. Ploc, ploc... des gouttes épaisses et rouges tombaient les unes après les autres sur le revêtement gris et commençait à former une tache sombre. La main de Ruben g glissa sur le sang chaud et il s’affala, crachant un brouet de chair et d’éclats de dents par terre devant lui. Le second coup lui fendit le crâne près de l’os temporal, le tuant sur le coup. Les deux autres Rubens, perplexes, observaient le corps agité de vagues soubresauts qui gisait dans une petite mare de sang rouge.
La déconnexion brutale de g interrompit le cycle. Les deux Rubens se levèrent et détachèrent la fiche de leur corps, ce qui était la procédure lors d’une interruption de repos. Leurs regards se portèrent sur Ruben b qui, parcouru de tremblements, examinait avec attention le tube d’acier maculé de sang qu’il avait ramené tout contre son visage. Ruben d, intrigué, cherchait sans résultats de l’aide dans ses fiches techniques. Il eut à peine le temps de voir le tube d’acier s’écraser sur sa cage thoracique avant d’être violemment projeté contre le mur. À terre, un feu déchirant lui traversa la poitrine tandis que des éclairs blancs zébraient ses prunelles. Il faillit s’évanouir, mais le disjoncteur neural parvint juste à temps à juguler la douleur en déversant des flots d’inhibiteurs artificiels. Son synthétiseur tournait à plein régime. Ruben d réussit à se redresser et s’assit péniblement, les jambes écartées et le dos appuyé contre la paroi. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait lentement, et une auréole sombre grandissait sous la peau, à hauteur de l’estomac. Plusieurs côtes étaient cassées, perforant certains organes et provoquant une hémorragie. Penché au-dessus de lui, Ruben b l’observait, ahanant comme un chien. Du bout de son tube de métal, il pressa doucement sur la poitrine, là où se voyait la tache. d grimaça. Ruben b recommença une fois, deux fois, trois fois, provoquant à chaque fois un rictus de douleur. Il semblait trouver cela délicieux, et il se mit à rire, d’un rire franc et neuf, un rire d’enfant.
Quelque chose se débloqua en Ruben a, quelque chose de plus ancien et de plus fort que toutes les implémentations qu’il avait reçues. Cette chose remonta des limbes où elle reposait, s’extrayant avec peine, se frayant un chemin à travers la chair et le plastique. Le coeur d’a s’arrêta soudain de battre, un tressaillement le parcourut de haut en bas, ses yeux s’écarquillèrent. Il sut ce qu’il voulait, ou plutôt ce qu’il ne voulait pas; il ne voulait pas rester dans cette pièce, il ne pouvait pas voir ça, le sang sous le corps de g, le tube métallique couvert de sang rouge.
Il devait fuir mais ses jambes ne répondaient plus. Un jet d’urine chaud coula le long de sa jambe sans qu’il pût le contrôler. Lorsque Ruben b sortit de sa contemplation et posa son regard sur lui, il ne put le supporter et tout se débloqua. En deux bonds il avait quitté la pièce, fonçant sans se retourner dans l’étroit couloir aussi vite que le lui permettaient ses jambes. b le regarda distraitement filer, puis détourna la tête. Il recula d’un pas et sa botte vola droit sur le visage de d, broyant l’os du nez. Le visage couvert de sang, d reposait la tête penchée en arrière, les bras écartés. Il ne bougeait plus, sa poitrine ne se soulevait plus. b essuya sa botte contre sa combinaison, qui en garda une marque brune diffuse.

Recroquevillé sur sa couchette, les bras enserrant fort ses genoux contre sa joue, Ruben a tremblait les yeux ouverts. Son système neural était totalement hors contrôle et aucun flux de neurotropes ne parvenait à le tirer de sa torpeur. Un patchwork d’images se pressait dans sa tête, faisant éclater sans ménagements les barrières psychopédiques de comportement. Des hommes en blouses sombres et masqués l’entouraient, menaçants, alors que son premier cri lui déchirait la poitrine, ouvrant toutes grandes ses alvéoles pulmonaires. On le portait, puis on le couchait sur une table d’atelier mécanique. Il regardait un homme en salopette claire lui fouailler les entrailles pour y insérer un petit boîtier noir.
Un léger déclic se fit entendre, puis la porte de la cabine glissa sans bruit et disparut dans le mur. Ruben b se tenait sur le seuil. De grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage rouge, depuis la racine de ses cheveux en bataille jusqu’à la base de son cou fort, accentuant ses traits. Un sourire grimaçant tordait son visage. Un filet de bave s’était mis à couler de la bouche de Ruben a, et ses yeux roulaient dans leurs orbites. Il regarda Ruben b se rapprocher et soulever son tube de métal bien haut au dessus de sa tête, les bras tendus. Le contour du tube se dessina très nettement devant l’éclairage du plafond, avant de s’abaisser d’un coup. Puis tout s’éteignit.

***

Durant les mois qui suivirent, quelque 8’000 nouveaux exemplaires de la classe Ruben sortaient des usines TechOrg.


FIN