Cobaye d'un jour, cobaye toujours ?

Jérôme Flakowski


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« La science est comme une maladie, une maladie qui progresse en transformant le monde et en le dévorant aussi. »

Georges Duhamel, Chroniques des Pasquiers : VI. Les Maîtres (1933-1945)

12 Octobre 2072, 6 h 30. Tyrone Gatling se réveille sur les paroles d'un bon vieux tube des seventies. La persona de son appartement a sélectionné pour lui « Riders on the storm », un morceau des Doors. Pour faire bonne mesure, elle plonge l'appartement dans une tempête holographique du plus bel effet. Tyrone se lève au milieu de ce maelström en soupirant de dépit. Putain d'appart à l'ego surdimensionné. Il endosse une chemise, enfile un pantalon puis se dirige vers son salon. « Like you » aurait dit cette espiègle hôtesse qui passe me voir de temps à autre. La musique, enveloppante et massive, le suit à travers son meublé telle l'ombre du cavalier des tempêtes.
Un léger contact avec la plus étendue des parois murales du salon révèle une somptueuse baie vitrée. Où que se porte le regard de Tyrone, des gratte-ciels vif-argent reliés par de magistrales arches se découpent derrière une pluie drue, désespérante. Il approche son visage de la baie vitrée et laisse son regard plonger entre les colossaux gratte-ciels, sur l'intimité d'Avant-Garde et ses entrailles grouillantes. Arrière-Garde l'immonde !

* *

*
« ...Into this house we're born … »

Même jour, 7 h 21. Tyrone attrape sa veste et son vieux chapeau, un Panama délavé. Il quitte son appartement sur une simple injonction verbale qui scelle sa porte. Arrivé au bout du couloir, il interpelle la persona de l'élévateur à capsules magnétiques. Pendant qu'il attend la fin de son contrôle d'identité, la porte de l'élévateur s'ouvre sur un modèle V.I.P. étincelant d'où émerge un homme. La trentaine, il a la mise défaite et le visage constellé de taches blanchâtres. Son regard est vitreux et il est quelque peu éméché.
─ Bonsooir, z'êtes le nouveau locataire de l'appartement 7301B ?
Tyrone s'apprêtait à répondre quand l'homme enchaîne :
─ Moi c'est Mike Ravelone, secrétaire du parti des technocrates du sénateur Kamenikhoff. J'suis ton voisin de palier. J'parie que tu vas au boulot ! Pas d'bol, mec. Mais je te souhaite une bonne journée quand même.
L'homme vacille. Il s'appuie un instant sur Tyrone qui subit de plein fouet son haleine fétide. Stoïque, Tyrone le repousse puis recule à bonne distance. Il le regarde s'effondrer le long du mur et vider le contenu de ses intestins. Quel crétin ! Dire que des demeurés comme lui dirigent Avant-Garde. Une voix autoritaire émane soudain d'une paire d'enceintes murales :
─ Personne avec forte charge virale détectée... identifiez-vous...
Le secrétaire lève les yeux, déboussolé. Il tente de se relever tant bien que mal.
─ ... je répète, identifiez-vous puis dirigez-vous vers l'infirmerie de l'étage...
Adossé contre le mur, la voix rauque, il répond enfin. Tyrone, qui assiste à la scène avec un détachement notable, s'identifie à son tour :
─ Tyrone Gatling, accréditation sanitaire niveau 5C-alpha.
─ Monsieur Tyrone Gatling est autorisé à quitter le périmètre. Monsieur Mike Ravelone doit se rendre sur-le-champ à l'infirmerie de l'étage. Les services sanitaires ne vont pas tarder.
Une voix aux intonations cristallines provenant de l'élévateur signale à Tyrone que sa capsule est arrivée. Alors qu'il monte à bord, il lance un dernier regard en direction du secrétaire qui, après avoir dérapé sur la flaque de vomi, s'affale tout du long. L'habitacle se pressurise puis la capsule entame sa descente vers Arrière-Garde. Direction le déversoir du paradis dans toute sa splendeur !

Dès que la capsule atteint sa vitesse de croisière, ses parois s'opacifient. Le logo de AVnews, le journal le plus coté du moment, s'incruste sur la face interne de l'habitacle. Après un bref fondu, le sigle est remplacé par le journaliste vedette de la chaîne. Il commente un rebondissement dans le procès Georgij Prokofjew, un éminent professeur de génétique. Il est accusé d'avoir mis en danger la santé publique en orchestrant au début de l'année 2062 la fuite de nombreux cobymeds sous licence étatique. À l'époque, une bande de hackers a effacé les identités de nombreux cobymeds et leur a fourni de nouvelles identités. La police a appréhendé hier soir l'un d'eux. Son interrogatoire devrait confirmer le rôle central joué par le professeur Prokofjew et mettre un terme à cette affaire en cours depuis déjà dix ans. La retransmission montre le professeur, un homme d'âge mûr, escorté vers la tour de justice par quatre policiers qui écartent sans ménagement les journalistes sur leur passage. Tyrone effleure la paroi de ses doigts pour ajouter un flux, mais l'interface tactile reste inactive. Un visage féminin, la persona de la capsule, apparaît en surimpression et interpelle Tyrone :
─ Ceci est un communiqué officiel. Vous êtes dans une capsule publique et vous n'êtes donc pas autorisé à ajouter des flux. Toutefois, les autres options tactiles accessibles sont...
Tyrone pose son index sur le visage et le fait glisser hors de l'écran d'un geste énergique. Il zoome alors sur le professeur à l'aide de son pouce et son index. Le visage de Prokofjew est constellé de petites ridules autour des yeux et de la bouche. Malgré sa lassitude apparente, son regard reste clair et déterminé. La scène retourne alors sur le journaliste. Tyrone tente de revenir à la scène précédente lorsque le logo de la persona refait surface. Elle a juste le temps de prononcez un « vous ne pouvez pas » avant d'être chassée d'une tape de l'index. Le journaliste explique alors que Prokofjew a été un des principaux contributeurs au développement de la génothérapie germinale. Il a fondé avec ses associés la Cobymed Corporation, aujourd'hui devenue l'Institut de Gestion des Cobymeds (I.G.C.) Le but premier de cette compagnie a été de créer des humains génétiquement modifiés à but thérapeutique, les cobymeds. Le journaliste rappelle sur un ton professoral que le système immunitaire des cobymeds produit entre autres choses des anticorps humanisés. Ils fournissent ainsi un moyen efficace et économique d'endiguer la progression des maladies sans devoir recourir à une infrastructure industrielle comme par le passé. On croirait entendre une pub de l'I.G.C., manque plus que leur slogan. Le reportage se termine par un communiqué de l'agence de sécurité de l'I.G.C. qui débute par leur sempiternel jingle « Avec un cobymed, vous avez tous les remèdes ». Putain ! Le communiqué précise que tout citoyen qui a connaissance d'un cobymed d'état en fuite doit de le livrer aux autorités compétentes.

* *

*
« ...Into this world we're thrown... »

Même jour, 7 h 30. La capsule arrive au rez-de-chaussée. Après dépressurisation, les portes s'ouvrent et laissent pénétrer les miasmes du bidonville qu'est Arrière-Garde. Faut être né dans cette fange pour trouver ça naturel ! Les avenues qu'il traverse sont parsemées de boutiques et de baraquements de polyvinyle rongé par les pluies soufrées. À cette heure de nombreux travailleurs nocturnes rentrent chez eux et la populace se densifie à mesure que Tyrone s'approche de Central Place. Les travailleurs les plus dépités et les moins pauvres optent pour les boîtes à antémémoire qui fleurissent vers le centre. Pour oublier un court instant leur vie grâce aux drogues mnémoniques et aux shows holopsychédéliques. Ces drogues sont la méthode la plus brutale qui soit pour tronquer la mémoire, mais aussi la plus abordable. Le nouvel opium du pauvre. Comme disait ce scribouillard de Dickens : « Si j'avais le pouvoir d'oublier, j'oublierais. Toute mémoire humaine est chargée de chagrins et de troubles ». Oublier est devenu possible, mais c'est devenu trop facile.
Arrivé à Central Place, Tyrone se dirige vers la rame de métro. Mais avant d'atteindre les escaliers, une petite vieille toute en rides, vêtue d'un amoncellement de tissus rapiécés, saisit la manche de sa veste. Quand il fait mine de poursuivre sa route, elle tire dessus avec une hargne redoublée.
─ Quelques crédits, jeune homme ! Allez, donne-m'en juste assez pour me nourrir !
Comme Tyrone ne réagit pas, la vieille femme, les yeux injectés de sang, devient frénétique. Il la saisit alors sans ménagement et réplique :
─ Lâche-moi, vieille carne ! Je ne te donnerai pas un crédit.
Tyrone réussit à se libérer de l'étreinte de la vieille femme tandis que plusieurs personnes se sont tournées vers eux. Dire que les vieux d'avant perdaient la mémoire à cause de la maladie et aujourd'hui leur seul désir est d'oublier. Saloperie de mnémodope ! La vieille arrête soudain de gesticuler, le regard vide, de la bave dégoulinant de son menton. Tyrone, écœuré, bouscule les personnes attroupées autour de lui et descend les marches qui le conduisent à la rame de métro.
Arrivé à l'arrêt Girolamo Fracastoro, Tyrone quitte la rame et remonte à l'air libre. Après une courte marche à travers un secteur moins peuplé, il longe l'avenue de la Terrasse qui le conduit en vue d'un blockhaus de béton de teinte gris rouille. Enfin l'hôpital. Depuis le temps que je traverse ces avenues miteuses. Je me revois encore...

* *

*
« ...Like a dog without a bone... »

Deux ans plus tôt, 5 octobre, 14 h 30. Tyrone, encadré par deux agents de sécurité, arrive en vue d’un monumental gratte-ciel argenté. Il gravit avec peine les marches qui conduisent à son hall d'entrée tant il boite. Le trio, arrêté devant des portes-miroirs estampillées I.G.C., attend que la persona de l'immeuble contrôle leur identité. Tyrone profite de ce répit pour reprend son souffle. Lorsqu'il lève la tête, il entraperçoit son reflet : œil au beurre noir, veste déchirée et pantalon taché de sang. Y'a des matins, vaudrait mieux rester au pieu ! La porte s'ouvre enfin, mais Tyrone ne fait pas mine de réagir. L'agent à sa droite, n'appréciant pas son hésitation, lui assène un violent coup dans les côtes. Tyrone s'effondre en poussant un gémissement plaintif.
─ Debout cobaye, aboie l'agent qui vient de frapper Tyrone.
Ils le relèvent puis le traînent dans le hall rempli de monde. Ils empruntent l'ascenseur central, direction le dernier étage. Les portes coulissent et donnent sur une imposante salle ovale. Une douce lumière baigne la pièce décorée avec sobriété. Un homme âgé, debout derrière un bureau couleur noir de jais, fait face à Tyrone. Grand, il est habillé d'un élégant complet de tissu brillant ajouté d'une cravate. Un visage lifté de gravure de mode décadente. Larry Staler, le directeur de l'Institut de Gestion des Cobymed, l'héritier de la presque totalité de l'industrie pharmaceutique du 21e siècle. Contredire un mec comme lui, c'est les emmerdes assurées ! L'agent de sécurité à la droite de Tyrone le pousse à l'intérieur sans ménagement puis se place à côté des portes. L'autre agent redescend avec l'ascenseur. Titubant, Tyrone s'avance avec peine dans la pièce. Le directeur s'installe derrière son bureau et l'invite à prendre place.
─ Ravi de vous rencontrer, Monsieur Tyrone. Je vous ai convoqué pour une tâche des plus simple. Voyez-vous, on m'a transmis un rapport à votre sujet.
Le directeur effleure de son index une icône tactile de son bureau. Une holovidéo de Tyrone piquetée d'info-bulles émerge du néant : « Sujet cobymed X-1898 de classe alpha, né le 7 août 2048 à 11 h 40. Sous contrat étatique jusqu'en 2092 par accord filial... ».
─ Il y est précisé que vous êtes à même de produire tous les types de remède, quelle que soit la virulence de la maladie.
Tout en parlant, le directeur fait défiler les infos-bulles pour appuyer ses dires. Il me prend pour une putain d'usine à anticorps ! L'holoreprésentation de Tyrone disparaît pour laisser place à celle d'un homme corpulent, la chevelure grisonnante et le profil aristocratique. Désignant l'homme de la main :
─ Vous allez pouvoir rendre un précieux service à Avant-Garde. Le sénateur Kamenikhoff, qui a tant contribué au bien-être de nos concitoyens, a été touché par une encéphalite virale foudroyante lors d'un voyage d'affaires. Le virus s'est attaqué à son système nerveux et le temps presse pour le sauver !
Tout en écoutant le directeur, Tyrone observait le visage de Kamenikhoff en gardant une expression aussi neutre que possible. Tout le monde sait que cette charogne a fait disparaître son prédécesseur pour accéder au poste de sénateur et qu'il entretient un trafic d'êtres humains. D'abord pour satisfaire ses appétits sexuels, puis ceux de son entourage et enfin comme banque d'organes à prix cassé.
─ Malheureusement, je dois décliner votre offre !
Tyrone extirpe de la poche gauche de sa veste un paquet qu'il lance avec fracas sur le bureau. Transparent, il contient un amas sanglant de ferraille enrobé de morceaux de muscles et de chair.
─ D'ailleurs, je vous rends votre traceur. Je refuse de travailler plus longtemps pour votre compagnie. Je ne vais pas passer une semaine à vomir mes tripes pour ce politicard faisandé dont la mort soulagerait plus d'un de nos concitoyens !
Le directeur, nullement impressionné, adopte un sourire carnassier :
─ Qui vous dit que c'était une offre ! Je vous rappelle que vous êtes sous contrat.
Puis il lui jette un regard moqueur :
─ Dommage que vous vous montriez aussi réticent.
D'un mouvement de poignet, le directeur fait disparaître la projection et effleure une autre icône de son bureau. Soudain Tyrone saisit sa tête des deux mains en poussant un cri de pure souffrance.
─ Désolé, mais je pensais qu'illustrer mes propos vous permettrait de mieux comprendre votre situation actuelle ! Et croyez-moi, en comparaison de la souffrance que je pourrais vous infliger, celle que vous avez ressentie en retirant le traceur de votre jambe n'était qu'un avant-goût !
Rhhaaaah ! Le directeur finit par retirer son doigt de l'icône qui se volatilise et Tyrone peut enfin relever sa tête. Il essuie avec la manche de sa veste le sang qui avait commencé à s'écouler de ses yeux et de son nez. Quel demeuré je fais, il avait assuré ses arrières.
─ Que m'avez-vous fait espèce de...
Le directeur projette une image tridimensionnelle d'un cerveau et désigne un renflement étoilé situé entre le lobe frontal et le temporal :
─ Je me suis borné à exploiter un petit organe symbiotique installé dans les cerveaux des cobymeds juste après leur naissance. Son rôle premier est de réorganiser les connexions neuronales pour optimiser les processus d'apprentissage. Son second rôle, plus intéressant à mon sens, est de coloniser les zones du cerveau contrôlant la douleur et le plaisir. Pour y parvenir, le symbiote étend ses axones dans les zones liées aux souvenirs plaisant grâce à un élégant couplage entre plusieurs facteurs de croissance neuronaux et dopaminergiques.
Oui, maintenant ça me revient, cet organe était un petit plus qui devait faire de nous des « übermensch » de l'apprentissage comme vanté dans la brochure donnée à mes géniteurs ! Ah ceux-là... ils m'ont laissé payer le prix de leur désir de fils parfait !
─ Si vous décidez vraiment de nous quitter, il nous faudra récupérer cet organe qui appartient à la compagnie. En général, une combinaison particulière de stimulus indique au corps du cobymed qu'il doit se débarrasser de cette excroissance. Mais il arrive parfois que lors de la dégradation du symbiote, une partie de la mémoire du sujet soit perdue... ou comment baigner dans un océan de cauchemars jour et nuit !
Tyrone jette un coup d'œil vers l'ascenseur et s'aperçoit que l'agent restant s'est retiré.
─ Bien sûr, tous vos avantages fiscaux et votre revenu lié à votre statut de membre de l'I.G.C. seront gelés pour rupture de contrat, mais ça, vous le saviez déjà, n'est-ce pas ?
Tyrone est pris d'une quinte de toux. Son visage se crispe, mais plus sous l'effet de la frustration que de la douleur. Je te ferai passer à la caisse pour ça, pas aujourd'hui, ni demain, mais bientôt ! Il relâche ses épaules et adopte une attitude résignée.
─ Bien, je marche avec vous.
D'un mouvement fugace, le directeur matérialise à côté de son bureau une tridi-image de sa secrétaire.
─ Mademoiselle Franklin, veuillez faire préparer une chambre pour notre hôte.

Et voilà comment j'ai réussi à obtenir un séjour d'une semaine dans un bunker cinq étoiles aux frais du prince d'Avant-Garde... puis à être rétrogradé dans un hôpital de seconde zone avec un salaire de miséreux sans toutefois être libéré de mes obligations. Par obligations, j'entends la venue des cerbères de l'I.G.C. qui me cherchent de temps à autre pour soigner un important client. Y'a pas à dire, faut que j'apprenne à la fermer !

* *
*

« ... An actor out alone... »

Retour en 2072, 12 octobre, 8 h 25. Tyrone, debout devant l'hôpital, entend des pas approcher derrière lui et se retourne. Une jeune femme, la démarche déliée, se dirige vers lui. Les lamelles couleur d'azur de sa robe frangée virevoltent sous la brise matinale. Elle n'est pas à proprement parler belle, mais charmante à sa façon avec ses yeux bleu gris un peu terne. Quant à sa chevelure brune mi-longue, elle offre un agréable contraste avec son teint laiteux.
─ Bonjour Tyrone. Cela faisait un moment que vous fixiez l'hôpital sans bouger. Y a-t-il un problème ?
─ Bonjour Molly. Non, aucun problème ! C'est juste que... des souvenirs déplaisants.
Molly jette un regard soucieux à Tyrone.
─ Pas de mot désobligeant ? De moqueries sur ma tenue ou je ne sais quoi d'autre ? Êtes-vous certain que tout va bien ?
─ Oui, oui.
Tyrone jette un coup d'œil à sa montre puis lance un regard de biais à Molly :
─ Il me semble que vous êtes en retard ! Bon, allons-y, des patients nous attendent et croyez-le ou pas, je suis impatient de jouer les incubateurs !

* *
*

« ...Riders on the storm... »

Même jour, 11 h 40. Tyrone, le sourire aux lèvres, est accoudé à la réception de l'hôpital et regarde approcher une femme d'âge mûr. Elle porte un élégant tailleur échancré qui dévoile les courbes de sa généreuse poitrine sur le déclin. Un délicat collier d'or serti d'émeraudes est logé dans le creux de ses seins et ondule au rythme du mouvement de ses hanches. En dépit du brouhaha ambiant dans le hall d'accueil, ses talons aiguilles résonnent à chacun de ses pas.
─ Vous ! s'indigne la femme en reconnaissant Tyrone, vous travaillez encore ici ?! Je pensais que la direction de l'hôpital vous avait licencié après avoir pris connaissance de ma plainte !
─ Attendez voir... vous étiez venue pour une cure de réjuvénation ?
─ Que...
─ Ah oui ! Maintenant je me rappelle. Il y a deux mois de cela, vous étiez là pour vous faire soigner. C'était pour une MST plutôt vicieuse, si ma mémoire ne me fait pas défaut.
Tyrone la regarde dans les yeux avec un sourire narquois :
─ Au fait, je n'ai pas su diagnostiquer si l'origine du virus incombait à votre mari étant donné que vous étiez venue seule. Mais comme nous n'avons pas eu la chance de le rencontrer pour un traitement analogue, il est donc clair que...
Choquée, la femme blêmit puis bafouille :
─ Comment... vous... osez-vous attenter à mon honneur de la sorte !
─ Et cette fois, qu'avez-vous donc encore attrapé ?
Le souffle court, elle jette un regard alentour et découvre un patient qui, sans doute amusé par leur discussion, s'est arrêté pour les écouter. Elle se détourne de l'importun et s'adresse à Tyrone d'une voix presque éteinte :
─ Pas ici, je... s'il vous plaît...
Tyrone se tourne vers la réceptionniste.
─ Ma bonne Marie-Jeanne, pourriez-vous inverser la polarité de votre holoécran pour que je puisse voir ce qui retient votre attention depuis tout à l'heure ?
Surprise, la réceptionniste s'exécute dans l'instant. Sur l'écran : le parking de l'hôpital. Au centre de l'image : une Ford-Lexus CEV3 décapotable dernier cri. À son bord : une charmante demoiselle. Impatiente, celle-ci tapote ses ongles nacrés sur le volant de son bolide de course.
─ Parfait. Le diagnostic va être rapide. Si vous pouviez demander à...
Alors que la femme est sur le point de défaillir et que la secrétaire cherche vainement à dissimuler son amusement, Molly arrive au pas de course. Elle bouscule Tyrone sans ménagement et s'adresse à la patiente sur ton conciliant :
─ Bonjour Madame Von-Rashmina, en quoi puis-je vous être utile aujourd'hui ?
Surprise dans un premier temps, la femme reprend enfin des couleurs.
─ Je suis là pour... pour être examinée, je ne me sens pas bien. Et...
Elle désigne de sa main manucurée Tyrone :
─ Je refuse qu'il me traite. Il n'est même pas médecin !
Molly, embarrassée, jette un regard appuyé à Tyrone puis revient à Von-Rashmina.
─ Malheureusement, c'est le seul cobymed dont nous disposons dans cet hôpital.
Alors que Von-Rashmina s'apprêtait à répondre, Tyrone reprend la parole d'une voix ferme où pointe un soupçon d'amertume.
─ Si vous êtes venue ici, c'est que vous n'avez pas les moyens de vous payer un hôpital du centre. Il la détaille de la tête aux pieds puis jette un bref coup d'œil vers l'écran. Toutefois, votre amie semble être en mesure de tout prendre en charge. Je gage que vous ne désirez pas qu'on apprenne la raison de votre hospitalisation. Et ici, c'est un des rares hôpitaux où l'on n'enregistre pas l'identité des patients au-delà de la période de soins. Vous allez donc être réduite à vous faire soigner grâce aux antiviraux que je vais produire. Mais bien sûr si vous désirez vous réveiller demain matin le visage constellé de boutons de fièvre purulents, et je ne parle même pas du reste, grand bien vous fasse !
Alors que Von-Rashmina est sur le point de tourner les talons, Molly l'agrippe doucement par le bras et la conduit loin de Tyrone.
─ Venez, allons dans mon cabinet, je vais commencer par vous examiner.
Alors que les deux femmes s'éloignent, Tyrone se tourne vers la secrétaire.
─ Vous voyez, ma belle Marie-Jeanne, c'est grâce à des personnes comme elle que nous avons du travail. Aujourd'hui la majorité des maladies infectieuses non létales peuvent être soignées. Les gens ne se soucient plus de les attraper et il serait trop coûteux et pas assez rentable de les éradiquer toutes. Les maladies virales sont vraiment devenues le reflet de cette société. Comme disait un philosophe d'un autre temps : connais tes virus et alors tu te connaîtras toi-même... ou quelque chose d'approchant.
Faisant signe à la réceptionniste qu'elle pouvait ré-inverser la polarité de son holoécran :
─ Allez chercher cette jeune femme dans sa décapotable et demandez-lui de rejoindre Molly à la salle de consultation. Vous tous, dit-il en s'adressant aux quelques patients curieux qui écoutaient la conversation, désolé, mais l'animation est terminée. Maintenant du vent !

* *
*

« ...There's a killer on the road... »

Même jour, 13 h 22. La tridi-représentation d'un quartier de la périphérie d'Arrière-Garde englobe la moitié de la salle commune de l'hôpital. Mis à part deux patients qui flânent dans la scène et une jeune journaliste holoportée depuis son studio d'enregistrement, personne d'autre n'occupe la zone de projection. Quel que soit le point de vue adopté, la journaliste est entourée de nuées d'infos-bulles publicitaires. Sa silhouette disparaît presque sous la masse des messages à caractère commercial, l'hôpital n'ayant pas les moyens de s'acquitter de la redevance holovisuelle. La journaliste s'exprime sur un ton mélodramatique et accompagne chacune de ses paroles d'amples gestes :
─ Ici Kaye McNolty pour AVnews en direct du quartier de Nuevo Ecoya. Ce quartier est selon toute vraisemblance le foyer de l'épidémie de FHN5, la fièvre hémorragique noire, qui ravage de nombreux secteurs d'Arrière-Garde. La maladie se propage de manière effroyable et ne laisse aucune chance à la population locale.
La journaliste se dirige vers un bâtiment en ruines. Affalé contre un mur disloqué d'où pointent des armatures métalliques rouillées, un homme basané vêtu de haillons souillés gémit. Son visage et ses bras amaigris sont couverts d'éruptions cutanées d'où suinte un sang noirci. Sa transpiration est abondante et il délire. Kaye s'avance vers le moribond. Elle se penche sur lui pour mieux voir son visage.
─ Comme vous pouvez le constater, cette maladie se caractérise par une forte fièvre, des maux de gorge, une importante diarrhée suivie d'éruptions cutanées massives.
Elle se lève puis désigne un corps recroquevillé devant un tas d'ordures. Un liquide sombre s'est écoulé de ses orifices et imbibe le sol.
─ Le dernier stade de la maladie comporte des hémorragies internes multiples presque toujours fatales sans soins médicaux rapides.
Tandis que la journaliste s'éloigne des corps, elle semble se déplacer de plus en plus vite. L'holoreprésentation en devient floue, mais finit par se stabiliser devant un immeuble délabré d'une dizaine d'étages. Le bâtiment aux couleurs maladives est protégé par une clôture grillagée trouée de toute part. Un panneau bleu avec l'inscription en lettres d'or « Laboratoire P4 » suivi des initiales « F.M.M. » en plus petit est accroché au-dessus de l'entrée de l'immeuble. Il émet un grincement strident à chacune de ses oscillations. Kaye franchit le grillage, monte les marches qui la séparent de l'entrée grande ouverte et pénètre dans un hall délabré. Elle traverse plusieurs sas de sécurité défoncés avant de déboucher dans une grande pièce.
─ Des sans-abri auraient élu domicile dans l'immeuble. Ce bâtiment était autrefois un laboratoire P4, dit pathogène de classe 4, abandonné après l'installation des laboratoires P5 à Avant-Garde et le développement des cobymeds. Il abritait à l'époque des pathogènes mortels à haut pouvoir de dispersion. Aussi étonnant que cela puisse paraître, des souches auraient continué à proliférer dans les sous-sols après l'abandon de l'installation.
Kaye se dirige vers le fond de la salle puis descend une série de marches. Elle pénètre dans un sas autrefois pressurisé puis traverse une porte béante. Elle passe devant une rangée de réfrigérateurs dont les cadrans à OLED fonctionnent toujours : « souches Marbourg : Yougoslavie, RDC, Angola... ». Des immondices traînent dans tous les recoins. Un cadavre recouvert d'une épaisse couche de moisissures, la bouche grande ouverte, est assis dos au dernier réfrigérateur de la rangée.
─ Cette salle autrefois sécurisée abrite des réfrigérateurs toujours en fonctionnement malgré l'abandon du laboratoire ; probablement une mesure de sécurité visant à parer une éventuelle coupure de courant. Mesure qui, au final, aurait maintenu en vie la souche à l'origine de l'épidémie de fièvre hémorragique à laquelle nous sommes aujourd'hui confrontée.
Au fond de la salle, une porte lumineuse se découpe dans la paroi noircie. Kaye se tourne alors vers celle-ci.
─ Nous allons rencontrer le sénateur Kamenikhoff. Il va nous exposer la manière dont les services sanitaires prévoient de juguler cette terrible crise en devenir.
Un homme replet à la démarche hautaine, vêtu d'un costume raffiné, franchit le seuil lumineux qui commence déjà à s'estomper. A la vue des lieux, il semble un peu surpris.
─ Bonjour Sénateur, merci d'avoir répondu à mon invitation.
─ Bonjour Mademoiselle McNolty.
Le sénateur regarde autour de lui et peine à faire disparaître une certaine appréhension.
─ Je pensais que l'interview aurait lieu dans vos studios d'Avant-Garde ?
La journaliste sourit en réponse à la question du Sénateur.
─ Je me suis dit que ce lieu serait plus approprié afin que les citoyens se rendent mieux compte de la gravité de la situation. Mais entrons dans le vif du sujet. Quelles sont les mesures que vous prévoyez de prendre dans les heures à venir pour endiguer cette crise sans précédent ?
─ J'ai d'ores et déjà déclenché le plan Vigidémie et l'isolement des quartiers touchés par le virus est en cours. Aucune personne infectée ne pourra quitter la zone afin d'assurer la sécurité de tous.
─ Mais vous allez tout de même vous occuper de la population de Nuevo Ecoya en priorité avec l'envoi d'une unité de cobymeds pour contrôler l'épidémie ?
─ Les choses ne sont pas aussi simples. Nos meilleurs virologues n'ont pas pu m'assurer que nos cobymeds-alpha seraient en mesure de produire des anticorps en nombre suffisant pour stopper l'épidémie à eux seuls. La meilleure solution serait d'utiliser ces anticorps comme modèle pour démarrer une production industrielle. Toutefois, cela va prendre du temps et coûter cher aux contribuables d'Avant-Garde.
─ Prendre du temps ! Mais la population de Nuevo Ecoya et des secteurs adjacents est en train d'être décimée. Ce que nos holospectateurs désirent savoir c’est si vous allez les laisser périr pour aménager une nouvelle zone industrielle dans ce secteur. Selon mes sources, vous avez validé les plans de ce complexe industriel il y a à peine deux semaines de cela ?
─ Que... que racontez-vous !
─ De plus, le docteur Torres, une virologue de renom, m'a assurée qu'il était improbable que des virus aient pu être oubliés par inadvertance lors de l'évacuation du laboratoire P4.
Le sénateur essuie avec un mouchoir les quelques gouttes de sueur qui ont commencé à perler sur son front. Son regard se vide quelques secondes durant lesquelles son visage reflète une intense concentration... le temps de recevoir des instructions via son implant Netcom. Il se ressaisit enfin et réplique, toute son assurance retrouvée.
─ D'où tirez-vous ces informations erronées ! Vous devriez mieux contrôler l'origine de vos sources. Je ne suis pas un monstre ! Nous faisons de notre mieux pour remédier à l'épidémie. Il est vrai que l'installation d'un complexe industriel est prévue, mais ce n'est un secret pour personne. Un plan de relogement a été prévu et celui-ci est très avantageux pour les personnes concernées. Ce n'est pas de notre faute si un virus a contaminé la population locale. Et je ne suis pas d'accord avec votre soi-disant experte. Il est tout à fait possible que des pathogènes aient été oubliés à cause de l'évacuation précipitée du laboratoire. Ces locaux avaient été assiégés par des manifestants belliqueux qui croyaient que le personnel du laboratoire travaillait au développement des cobymeds. Je tiens à vous rappeler qu'à l'époque, la population ne considérait pas d'un œil favorable ces expérimentations.
Un autre document tridi-numérique s'est superposé au plan du complexe industriel. Il comporte les bases légales du plan de relogement et l'autorisation d'établissement de la zone industrielle. Les certifications annexes figurent dans un document accessible d'un simple geste. Enfin, une icône donne accès à RetroTube qui diffuse une vidéo de l'émeute et l'évacuation du laboratoire dans son format bidimensionnel d'origine.
─ Merci pour ces précisions, sénateur. Les citoyens d'Avant-Garde pourront examiner ces documents à leur guise et se faire leur propre opinion. C'était Kaye McNolty pour AVnews en direct de Nuevo Ecoya, à vous les studios.

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« ...His brain is squirmin' like a toad... »

Même jour, 13 h 48. Tout le temps du reportage, Tyrone suivait l'interview depuis l'encadrement d'une des portes de la salle commune. Maintenant que la journaliste a quitté la scène, remplacée par un spot publicitaire vantant les mérites d'une crème à nanoparticules antirides, Tyrone laisse son regard errer dans la salle. Il aperçoit Molly entrer dans la pièce, s'asseoir à une des tables puis discuter avec un des patients déjà attablé. Tyrone quitte la salle commune et longe le couloir en direction des ascenseurs quand son holophone se met à sonner. Il s'interface rapidement avec l'appareil et une jeune femme en blouse blanche se matérialise à deux pas de lui. Séduisante, elle a des cheveux châtains, la peau légèrement hâlée et des yeux verts pailletés d'argent. Sa silhouette, si harmonieuse, semble avoir été ciselée par le plus habile des généticiens. Une plaquette attachée à sa blouse indique « Dr. Natacha Torres ».
─ Salut Tyrone. Tu as eu vent de l'épidémie ?
Tyrone continue à avancer tout en parlant. Natacha lui emboîte le pas.
─ Salut Nat. Toujours aussi directe, même pas un petit mot gentil pour engager la conversation !
─ Avec toi, ce n'est pas vraiment indispensable. Et puis tu aurais trouvé à y redire de toute manière. Devines-tu pourquoi je te contacte ?
─ Si une jeune et jolie cobymed jouant les médecins humanitaires me contacte alors qu'une épidémie ravage Arrière-Garde, elle ne peut que chercher à vouloir abuser de moi... et pas de la manière qui me comblerait. Ma réponse est donc non !
─ Mais ce serait pour toi l'occasion idéale de prendre ta revanche sur Kamenikhoff en contrecarrant ses projets douteux, du moins les ralentir un tant soit peu.
Tyrone s'arrête au bout du couloir, songeur.
─ Là, tu marques un point. Ta proposition... possède certains avantages.
─ À la bonne heure ! Je te fais parvenir rapidement un échantillon du virus FHN5 non purifié. Fait vite, car sinon il n'y aura plus personne à qui administrer le remède. Encore merci pour ton aide, même si je sais que tu ne le fais ni pour moi, ni pour ces malheureux arrière-gardistes.
─ Ce que j'aime avec toi, c'est ta franchise et ton sens des affaires. Tu n'aurais pas dû devenir médecin, mais diplomate. Ils seraient tous venus te manger au creux de la main tels des pourceaux affamés!
─ Tyrone, ton art de la métaphore m'ébahira toujours. A holôt.
─ Prend bien soin de ton troupeau de malades et à holôt.
Natacha s'évanouit avec grâce tandis que Tyrone atteint l'ascenseur. Arrivé au sous-sol, il passe devant plusieurs portes métalliques, chacune ornée d'un petit écran à OLED et d'une serrure biométrique : salle d'isolement P1 à P4, cultures cellulaires, organes synthétiques, bactéricides et enfin antiviraux. Tyrone se place en face de la dernière porte du couloir, son œil droit au niveau de l'interface à reconnaissance rétinienne. Son identité confirmée, la porte s'ouvre sur un sas de décontamination. Une fois à l'intérieur, la porte coulisse derrière lui puis le sas se pressurise. C'est alors qu'un gaz vaporeux à l'odeur chlorée se répand dans l'espace confiné. Après un court instant, le nuage gazeux est évacué, remplacé par des jets de lumière violacés qui parcourent Tyrone de la tête aux pieds. Le sas finit par s'ouvrir sur une large pièce en émettant un léger bruit de décompression. La pièce, maintenue à basse température, comporte des dizaines de rangées d'étagères, chacune disposant d'identifiants holographiques. Tyrone ouvre une armoire située juste à côté de l'entrée, attrape une paire de gants de tritex qu'il enfile puis se munit de petites fioles vides. Il marche jusqu'à la section « antiviraux cobymeds » et parcourt du regard les étiquettes des éprouvettes sur une période s'étendant de janvier à la mi-octobre. Deux éprouvettes retiennent son attention. Elles portent les mêmes annotations, mis à part la date : « V-R / α-Tyrone 12.8.72 » et « V-R / α-Tyrone 12.10.72 ». Alors comme ça, j'aurais eu droit à une nouvelle injection de sérum contaminé de miss vieille-peau aujourd'hui... Tyrone sourit tandis qu'il transfère dans des fioles vides une fraction du contenu de chacune des deux éprouvettes avant de les reposer à leur place. Une petite analyse et à moi la belle vie !

* *
*

« ...Take a long holiday... »

Même jour, 15 h 37. Salle d'isolement de niveau P4 de l'hôpital. Tyrone, impatient, est assis au bord d'un lit à armature métallique. Une table basse en plastique moulé, deux chaises en résine et une fontaine nutritive occupent le reste salle. Un coffre encastré dans le mur en face du sas d'entrée, un pommeau de douche mobile et un projecteur holographique bon marché fixé au plafond complète la sobre décoration. Molly, vêtue d'une combinaison-scaphandre couleur de craie, traverse le sas de décontamination puis rejoint Tyrone. Elle apporte une petite mallette noire en kevlar nanorenforcé.
─ Vous arrivez enfin ! Ça fait bien une demi-heure que je poireaute. Et je ne parle même pas des malades qui sont en train de mourir et qui attendent un remède !
Nerveuse, Molly dépose sa mallette sur la table basse et se tourne vers Tyrone. Ses mouvements sont malhabiles et elle a des difficultés à se déplacer avec le scaphandre.
─ Désolée, mais le colis envoyé par le docteur Natacha Torres a été déposé par un vieux Siko X2 sur le toit de l'hôpital il n'y a pas cinq minutes. On me l'a fait parvenir au plus vite et me voilà.
Tandis que Molly se débat pour ouvrir la mallette, Tyrone se lève puis s'approche d'elle.
─ Dites-moi, la patiente qui était venue consulter pour la MST, une certaine Von-Rashmina, vous ne me l'avez pas envoyée après l'avoir examinée.
Molly s'y reprend à deux fois pour composer le code sur l'écran tactile de la mallette noire qui s'ouvre enfin avec un sifflement aigu. À l'intérieur, il y a une fiole remplie d'un liquide sombre et un injecteur hypodermique compact. Elle saisit l'injecteur de sa main droite et répond à Tyrone sans se retourner.
─ Vous dites ? Ah oui, la patiente. Non, je ne vous l'ai pas envoyée, car les examens ont montré qu'elle n'était pas infectée. Ses symptômes étaient déclenchés par un sentiment d'anxiété exacerbé. Je l'ai donc renvoyée chez elle et lui ai dit de revenir si de nouveaux symptômes venaient à se présenter.
Tout en parlant, Molly place la fiole à l'arrière de l'injecteur avec sa main gauche. Le liquide visqueux et noirâtre, du sang contaminé par la FHN5, s'écoule de la fiole dans le réservoir de l'injecteur par petit à-coup. Molly repose ensuite la fiole vide dans la valise. Les traits de son visage trahissent une légère inquiétude lorsqu'elle fait face à Tyrone.
─ Vous êtes certain de toujours vouloir le faire ? Surtout avec du sang infecté brut et pas une solution avec le virus purifié. Rien ne vous y oblige !
─ Qu'est ce que je risque ? Hum... dans un premier temps, une forte fièvre suivit de l'apparition de pustules noires sur l'ensemble mon corps. Dans un second temps, je vais sentir mes organes se liquéfier et je vais me vider par tous mes orifices. Une journée de travail habituel, peut-être en pire. L'avantage c'est que ça devrait être rapide étant donné le court temps d'incubation de la maladie. Maintenant que vous savez ce qui m'attend, allez-y !
Molly écarquille les yeux.
─ Ça ne vous ressemble pas de faire des heures supplémentaires. Est-ce parce que c'est le docteur Torres qui vous le demande ? Vous la connaissez depuis longtemps ?
─ Petite curieuse ! Oui, on se connaît bien, nous sommes de la même « couvée ». Nous avons suivi un cursus éducatif commun. J'ai juste arrêté mes études et elle les a poursuivies. Au contraire de moi, elle a un bon fond. Mais ce n'est qu'une bêta, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots. Et si vous voulez le savoir, ce n'est pas pour elle que je le fais. Disons que c'est un échange de bons procédés.
─ Mais vous n'êtes pas sûr de survivre ! Même en étant un alpha il est possible que votre corps ne soit pas capable de synthétiser des anticorps assez vite !
Tyrone fait face à Molly, la fixant droit dans les yeux.
─ Que savez-vous de moi ou des alphas ?
─ ...
─ Évidemment rien. Je sais ce que je suis capable d'endurer. Alors, cessez d'agiter ce satané injecteur et administrez-moi son contenu. Maintenant !
Le visage de Molly est aussi blafard que sa combinaison et elle parle d'une voix atone.
─ Tendez-moi votre bras.
Tyrone relève la manche gauche de sa chemise d'hôpital pour exposer son bras. Molly le saisit puis inocule le sang contaminé. Elle range l'injecteur dans la mallette puis la referme avec soin. Tyrone, rasséréné, s'adresse à Molly.
─ Vous voyez, tout va bien. Revenez me voir dans quatre heures et pas avant. Inutile de me surveiller avec l'holocaméra. De toute façon, si le virus a raison de moi, il ne restera plus qu'à m'incinérer dans l'heure.
Elle reste un moment à l'observer sans répliquer puis se dirige vers le sas, la mallette en main. Elle se retourne avant d'y pénétrer.
─ Je ne vous comprends pas... mais bonne chance et à tout à l'heure.

Froid, noir... douleur... chaud... mal tête, crampe estomac... besoins, trop lumière... Tyrone, recroquevillé sur le lit, a passé ses bras autour de ses genoux et frissonne. Son visage blême et son regard voilé dénotent un état de semi-conscience. Ses bras et ses jambes, couverts de bourgeons noirs, indiquent l'avancement inexorable de la maladie. Sa chemise d'hôpital et le lit sont maculés d'un sang noirci. La table, renversée, a roulé dans une flaque de liquide nutritif. Tyrone gémit des propos incompréhensibles. Soif… muscles brûlent… boire... froid, trop froid... souvenirs égarés... nooon !

* *

*
« ...Let your children play... »

Un mois plus tôt, 2 septembre 2072, 17 h 19. Fin d'après-midi automnale. Un vent mordant s'engouffre entre les antiques immeubles de St. Lucre répandant une odeur âcre, désagréable. Tyrone maintient de sa main droite son Panama ancré sur son crâne pour ne pas le voir s'envoler. Il avance dans les rues de ce petit quartier de commerce aux abords d'Avant-Garde. Entre les étalages, les clients se font rares et la plupart des commerçants ont déjà rangé leurs marchandises. Malgré tout, des agents de sécurité patrouillent ici et là, preuve que le secteur attire encore des avant-gardistes. En quête d'une étincelle d'imprévu dans leur vie si chiante ! Arrivé à l'extrémité de la place du marché, Tyrone traverse la rue et pénètre au « Shufflepuck Cafe ». Le seul bistrot du coin à ne pas servir de la pisse de vache en guise de bière. Il passe au vestiaire situé près de l'entrée. Une jolie demoiselle habillée de bandelettes de similicuir, les cheveux longs et noirs, l'accueille. Tyrone la gratifie d'un sourire enjôleur et lui tend son imperméable et son Panama usé.
─ Hello Bejin, toujours aussi rayonnante à ce que je vois ?
Elle lui répond d'un clin d'œil avant de transmettre le code de consigne pour ses affaires directement sur son holophone. Encore une bonne raison de venir... Il s'élance dans la foule de clients et évite de justesse une serveuse plantureuse qui fait des pieds et des seins pour retourner au bar. Il finit par atteindre une petite table au fond de la salle enfumée. Une seule chaise est libre, les deux autres sont occupées.
─ Bonjour messieurs ! Je vois que vous avez commencé à battre les cartes sans moi !
L'homme de gauche, une trentaine d'années, le regard jovial et le visage luisant ramasse les cartes puis commence à les brasser avec énergie. Vinnie la canette, à peine 18 h et déjà rond comme une barrique !
─ Sûr qu'on a, mais on ne faisait que s'échauffer, s'exclame Vinnie d'une voix pâteuse.
Quant à son voisin, même âge, mais une carrure de bûcheron et la barbe foisonnante, il est vêtu d’une veste de cuir foncée. Il part d'un rire gras en réponse à la mine déconfite de Vinnie. Biff le bof, avec presque autant d'alcool que de sang dans les veines, mais toujours l'esprit clair.
─ Assied toi Tron, ça fait une demi-heure qu'on t'attend. Je voudrais te régler ton compte avant que Vinnie ne passe sous la table, je ne voudrais pas qu'il te déconcentre !
Tyrone, alias Tron pour l'occasion, contourne la table. Il se laisse tomber de tout son poids sur la chaise qui émet un grincement métallique de circonstance.
─ Toujours aussi fin, Biff, réplique Tyrone.
Biff se retourne et appelle une serveuse pour recommander trois bières brunes.
─ Alors Tron, tu bosses toujours chez GlobalTech ? demande Vinnie qui distribue avec dextérité les cartes.
─ Plus depuis hier. Cette enflure de Dillinger m'a convoqué pour me refiler du travail supplémentaire et je l'ai envoyé paître. Marre de ce job qui ne menait à rien et des patrons qui abusent de leur pouvoir.
Vinnie a fini la distribution. Chacun autour de la table se retrouve avec treize cartes et un tas de jetons. Biff saisit les siennes, plisse les yeux en les consultant puis prépare trois paquets de cartes. Il dispose devant lui deux paquets de cinq cartes et un paquet de trois cartes, tous trois faces cachées.
─ Fini de papoter les mémères, maintenant on prépare son jeu et on joue, les interrompt Biff.
Une serveuse vêtue de fines bandelettes, le corps couvert de cicatrices entrelacées, finit par amener leur commande. Tyrone, qui a déjà amassé un joli paquet de jetons, lui jette un regard circonspect. Pendant que Biff brasse les cartes, Tyrone boit une lampée de bière et envoie un message avec son holophone. L'ambiance est devenue plus chaude et enfumée, mais seule Vinnie semble affecté par l'alcool. La partie se poursuit et Tyrone réalise un carré sur le paquet du milieu. Biff se lamente et tourne sa tête vers une des fenêtres du café. Il laisse soudain tomber les cartes qu'il tenait en main. Il se lève d'un coup, renverse sa bière et sa chaise heurte violemment les jambes d'un client qui passait derrière lui. Le quidam s'effondre au sol en le maudissant.
─ Faut que j'y aille, on finira la partie une autre fois.
Vinnie regarde son ami, surpris par sa conduite.
─ Eh Biff, qu'est-ce que tu fous ?!
Biff leur fait un bref signe de la main. Il s'engouffre dans la masse dense de clients, se mouvant comme un palet frappé par d'innombrables raquettes. Arrivé à mi-chemin du vestiaire, Biff voit émerger de la porte d'entrée trois agents de sécurité lourdement harnachés. Leur tenue noire est ornée d'un sigle jaune de trois lettres : I.G.C. Vifs, ils scrutent la salle et se dirigent droit sur un Biff terrorisé. La foule affolée s'écarte devant les trois cerbères. Biff, mesurant bien vingt centimètres de plus que ses agresseurs, tente d'assommer le premier à sa portée. Mais il n'est pas assez rapide. L'agent de tête dégaine un mini-taser et tire sur Biff qui se convulse. Il finit par s'effondre au sol, paralysé. Les deux autres agents le saisissent sous les aisselles et le conduisent vers la sortie. Les clients commencent à s'apaiser et retournent petit à petit à leurs occupations. Un groupe de clients, choqué par l'intervention musclée, quitte l'établissement.
Le visage de Vinnie est passé de rougeaud à blanc porcelaine en quelques secondes. Il observe à travers la fenêtre Biff qui monte dans un van aux insignes de l'Institut de Gestion des Cobymed.
─ Que, qu'a fait Biff pour que des agents de l'I.G.C. viennent l'interpeller ?
─ Tu ne m'as pas dit qu'il avait trafiqué des organes de synthèse non certifiés pour arrondir ses fins de mois ?
─ Mais il avait promis qu'il avait arrêté ce trafic il y a un an de ça. Il avait commencé un vrai job avec de vrais horaires !
─ Possible, mais il semble qu'il ait replongé, peut-être parce qu'il avait un besoin urgent de fric. Si ça se trouve, il a vendu un organe infecté par un virus quelconque. Pour se venger, le client en question l'a dénoncé aux services de santé d'Avant-Garde.
─ Mais il avait dit... Vinnie est affalé sur son siège, pâle.
─ Je suis désolé, mais je vais devoir y aller. Ne te fais pas trop de soucis. Si ça se trouve, je me trompe et il ne trempe plus dans le trafic d'organe.
Vinnie lève des yeux pleins de doute et ne répond pas. Abruti. Jamais vu une dupe pareil. Tyrone se met debout, tourne les talons et se dirige vers la sortie. Il passe récupérer ses affaires auprès de Bejin. Il en profite pour lui demander si elle sait quelque chose sur ce qui s'est passé, mais elle répond juste en écartant les bras. Il la salue, sort puis s'engage dans les ruelles de St. Lucre. Seules quelques rares lampes mobiles éclairent encore le quartier à cette heure tardive.

Au coin de la ruelle, son holophone sonne et Tyrone s'interface aussitôt dessus. Natacha, en tenue de soirée, se matérialise à ses côtés.
─ Hello Tyrone, tu passes une bonne fin de journée ?
─ Hello Nat, plutôt pas mal, je viens d'achever un travail.
─ Qui leur as-tu livré aujourd'hui ?
─ Un simple gamma, un vrai demeuré si tu veux mon avis. Il ne s'est douté de rien. Ils ne se doutent jamais de rien. Pas de quoi clore mon contrat, juste assez de crédits pour mettre un peu de beurre dans mes épinards !
─ Et quelle identité as-tu endossée cette fois ?
─ J'ai pris le nom du héros d'un archaïque film de S.F., un truc que tout le monde a oublié.
─ Toujours dans le rétro, hein ? Un jour tu va tomber sur un geek old school qui te démasquera dès que tu prononceras un de tes noms d'emprunt !
─ Aucun risque, les gens ne s'intéressent plus au passé. Les divertissements actuels sont à ce point développés que même plusieurs siècles d'existence ne permettraient pas de parcourir la production annuelle d’Avant-Garde. Alors le passé...
Une lampe mobile dépasse Natacha et Tyrone tout en émettant une douce lumière jaune pâle.
─ Tu devrais arrêter, tu sais bien que le directeur de l'I.G.C. ne te laissera jamais partir ! Il te donne du fric pour que tu lui livres des cobymeds en fuite, mais il ne te rendra jamais ta liberté. Profite de la vie et attend que ton temps d'engagement se termine.
─ Non ! Si je ramène un alpha, je suis sûr d'être libéré de mes obligations. Et je crois avoir une piste. J'ai épluché les dossiers d'un hôpital de seconde zone où un cobymed gamma, le Dr. Nyobuta Kawashima, travaille avec l'accord de l'I.G.C. Mais j'ai constaté que de nombreux patients atteints d'infections qui relèvent de cobymeds de catégorie supérieure ont été soignés. Je vais m'arranger pour prendre sa place et trouver le cobymed alpha qui agit dans l'ombre. Il ne me restera plus qu'à le livrer et à moi la belle vie !
Natacha hoche la tête, désapprobatrice.
─ Tu vas livrer une personne qui vient en aide à des gens qui n'ont pas les moyens de se payer des soins décents ! Et que vas-tu gagner ? De toute façon, tu ne sais rien faire d'autre. De plus, vingt ans ne représentent rien pour toi, car tu seras toujours en bonne santé et tu vivras bien plus longtemps que la plupart des gens. Je sais aussi que ton dossier ne faisait pas partie de ceux qui ont été effacés par l'équipe du professeur Prokofjew, mais te venger en ramenant ceux qui ont retrouvé leur liberté n'est pas la solution.
─ Ne me parle pas de Georgij Prokofjew ! Il aurait dû donner la même chance à tous les cobymeds. Et toi, tu peux parler. Tes parents avaient les moyens de payer tes modifications génétiques. Tu n'as pas été soumise à un contrat étatique et aujourd'hui tu te permets de jouer à médecin du monde avec ton héritage ! J'ai assez parlé pour ce soir, à holôt.
Natacha pousse un soupir, puis adresse un sourire triste à Tyrone tout en se dématérialisant.
─ Ne fais rien d'inconsidéré que tu pourrais regretter plus tard. À holôt.

* *

*

« ...If ya give this man a ride... »

Retour en 2072, 12 octobre, 21 h 53. Tyrone tousse et s'assied avec peine au bord du lit souillé. Il essuie des restes de vomissure collés à son menton et soupire. Pire que... que tout ce que j'ai eu à supporter. Il se lève, chancelle quelques secondes puis commence à se dévêtir. Il jette ses habits crasseux au sol et enclenche la douche. Encore heureux que je sois en partie insensible à la douleur. Une légère odeur de javel s'élève et couvre les relents nauséabonds régnant dans la salle d'isolement. La maladie se retire pour laisser place à une douce chaleur inondant chacune des parcelles de son corps meurtri. Une promesse de renouveau... mais toujours illusoire. Quelques minutes de grâces pour des heures de souffrances. Malgré la violence de l'infection, le corps de Tyrone est déjà en phase de rémission. Les éruptions sombres qui constellaient sa peau sont en grande partie résorbées. Il s'adresse à l'objectif de l'holocaméra.
─ C'est bon, j'ai récupéré. Venez prélever le sérum pour démarrer la production en masse. Et amenez-moi un truc décent à engloutir sinon je vais mourir d'inanition !
La douche s'est arrêtée, remplacée par des tourbillons d'air chaud qui sèchent son corps. L'eau s'écoule à travers de minuscules pores du sol. Tyrone se dirige vers le coffre incrusté dans la paroi en face du sas et en extrait des vêtements secs. Quand Molly pénètre dans la salle d'isolement, Tyrone finit de boutonner sa chemise. Elle se déplace toujours en scaphandre et arrive cette fois avec deux mallettes, l’une noire et l'autre grise métallisée.
─ Heureuse de voir que vous allez mieux ! C'est incroyable que vous ayez déjà recouvré des couleurs et que la majorité des symptômes aient disparu.
Tyrone se retourne avec lenteur vers elle et lisse sa chemise, un petit sourire au coin des lèvres.
─ Bien sûr que je vais mieux, comment aurait-il pu en être autrement !
Molly remet la table debout et dépose les deux mallettes dessus. Elle retire de la mallette noire un extracteur de fluide à large réservoir. Elle relève la manche de la chemise de Tyrone et commence à prélever le sérum.
─ Vous allez pouvoir sortir dans quelques heures, lorsque le module de contrôle qui mesure la densité virale signalera que le virus a été annihilé par vos défenses immunitaires.
Une fois le réservoir plein, elle le retire de l'extracteur et range le tout dans la valise qu'elle referme. Elle se retourne vers Tyrone.
─ J'ai toujours de la peine à comprendre pourquoi vous détestez tant votre travail. Vous avez la possibilité de faire une tâche gratifiante et vous êtes très doué, meilleur que tous les cobymeds de ma connaissance.
Le visage de Tyrone se ferme et sa voix durcit.
─ On voit bien que vous n'êtes pas une cobymed pour parler de la sorte, en particulier un spécimen étatique ! Il fixe Molly dans les yeux puis poursuit. Nos libertés sont quasi nulles, à part celle de servir l'institut avec docilité.
─ Mais vous n'êtes pas enfermé derrière des barreaux, vous êtes libre d'aller à votre guise !
─ Libre !? Contraint de vivre dans des emplacements assignés. Voir chacun de ses gestes épiés ? Chaque jour, devoir soigner des patients et risquer notre peau.
─ Il en va de même pour les médecins. Mais il est vrai que le risque est moindre. Nous pouvons refuser un patient s’il n'y a pas urgence et que le traiter nous pose un problème de conscience.
Tyrone adopte un ton sec, péremptoire.
─ Aucun refus n'est toléré ! Et si je décidais de me faire la malle, les sécus de l'I.G.C. auraient tôt fait de me mettre le grappin dessus. Merci qui ? Merci à mes implants !
Molly tente de l'interrompre pour répliquer, mais il poursuit sa tirade, de plus en plus échauffé.
─ Et l'alcool et la drogue ? Notre corps y est insensible. Sauf l'hormone CC libérée lors de notre récup. Grande souffrance, décharge maximale et nous voilà béat, en pleine extase. L'I.G.C. nous a manufacturés et conditionnés. Elle nous tient par les couilles, bordel ! Nous sommes des cobayes. Comme ces boules de poils utilisées autrefois pour produire des anticorps. Alors, ne me parlez pas de liberté !
Tyrone a prononcé ces derniers mots avec une rage palpable. Molly, surprise par cet éclat de colère, a reculé, vacillant dans sa lourde combinaison.
─ Je... je suis désolée, je ne voulais pas vous faire de la peine. Je voulais juste dire qu'être médecin et pouvoir soigner soi-même ses patients devait être une grande chance. Je crois qu'il vaut mieux que je vous laisse. Je vous ai amené de quoi manger dans l'autre valise.
Tyrone a retrouvé en partie son calme. Son visage s'est détendu et son regard reflète une certaine tristesse.
─ Je me suis emporté. Veuillez me pardonner. Pour tout.
Molly se saisit de la mallette noire. Elle se dirige alors vers le sas de sortie tout en jetant un regard déconcerté à Tyrone.

* *

*
« ...Sweet memory will die... »

Même jour, 23 h 49. Après avoir quitté la salle d'isolement de niveau P4 et s'être changé au vestiaire, Tyrone passe prendre un paquet envoyé via FedAir par Natacha. Celui-ci a été placé au frais à la consigne de l'hôpital il y a moins d'une heure. Tyrone quitte ensuite les lieux, direction Avant-Garde. Arrivé dans le hall du gratte-ciel de l'Institut de Gestion des Cobymed, il montre son badge à l'effigie de la compagnie aux deux gardes de l'entrée. Ceux-ci s'écartent pour le laisser entrer. Le hall central est vide en cette heure tardive et il a tôt fait de rejoindre l'ascenseur principal. Il s'arrête au dernier étage occupé par le bureau du directeur. Il retire son Panama usé et le tient nerveusement de sa main gauche. De sa main droite, il essuie des gouttes de sueur qui perlent sur son front. Lorsque la porte s'ouvre, il franchit le seuil de l'ascenseur et arrive dans le bureau du directeur. La pièce ovale est éclairée par diverses lampes mobiles qui diffusent une douce lumière ambrée. Le regard de Tyrone s'arrête quelques instants sur Avant-Garde visible à travers la baie vitrée. La nuit est illuminée par d'innombrables flèches étincelantes dont les bases disparaissent dans des nuages aux lueurs maladives. Il reporte alors son attention sur le directeur vieillissant assis derrière son bureau, toujours vêtu d'un complet de tissu brillant et d'une cravate. Il prend place à son tour sans rien dire.
─ Bonsoir, Monsieur Tyrone. Notre association semble avoir porté ses fruits. Il faut dire qu'au début, je n'étais pas certain que vous pourriez vous montrer à la hauteur. Mais vous avez enfin déniché la perle rare.
─ Oui, je pense avoir rempli la part de mon contrat. Vous allez donc remplir la vôtre et mettre un terme au contrat étatique qui me lie à vous et à la compagnie.
Le directeur reprend la parole comme si Tyrone n'avait rien dit.
─ De plus, vous m'avez enlevé une épine du pied. Avoir contrecarré le plan du sénateur Kamenikhoff avec tant de facilité m'a montré qu'il n'est plus aussi efficace que par le passé. Son appétit démesuré pour les choses de la chair en faisait quelqu'un de contrôlable, mais cette faiblesse l'a aussi ramolli. Il aurait dû faire preuve de plus de finesse avec l'épidémie. Son incompétence a fait de lui un poids mort et le désigne comme bouc émissaire idéal pour ce fiasco médiatique qui ne va pas tarder à éclater. Mais revenons-en à nos affaires. Avant de tenir ma parole, je voudrais savoir, êtes-vous certain de bien connaître la personne que vous m'avez livrée ?
Tyrone, mal à l'aise, tente de trouver une meilleure position sur son siège.
─ Eh bien, c'est une cobymed alpha et au final c'est tout ce qui compte.
─ À mon avis, vous auriez dû vous y intéresser de plus près. Son prénom n'est pas Molly, mais Milena. Milena Prokofjew.
Tyrone, décontenancé, reste pantois devant cette révélation.
─ Vous voulez dire que c'est la fille de Georgij, l'initiateur du projet Cobymed !
Le directeur, satisfait, fait apparaître une holovidéo qui montre le professeur Georgij Prokofjew en compagnie de sa fille encore adolescente. Malgré la différence d'âge, la ressemblance entre cette fille et Molly est frappante.
─ Le professeur a fait de sa fille une cobymed très spécial, son œuvre la plus aboutie dans sa lutte contre les pathogènes de tout bord. Il a créé le pathogènophage parfait. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, rappelez-vous la compétition acharnée que se livrent les différents organismes vivants, en particulier les humains et les organismes pathogènes. Lorsque les êtres humains développent un nouveau remède, les pathogènes trouvent la parade en un temps record et y deviennent insensibles. Cette course, l'humanité était presque certaine de la perdre. Les antibiotiques et autres antiviraux étaient en nombre limité, des culs-de-sac. Combattre la vie par la mort n'était pas la solution. Il fallait combattre la vie par la vie. C'est ce que Georgij a compris et il a entrepris de mettre sur pied le projet Cobymed avec mon soutien. Des êtres humains possédant des capacités d'adaptations hors du commun, capables d'affronter presque n'importe quel type de pathogène. Les capacités remarquables des cobymeds sont en partie basées sur un contrôle pour ainsi dire absolu du degré de mutabilité des séquences régulatrices de leurs gènes. Elles trouvent aussi leur origine dans les mécanismes exploités par les virophages dont le premier représentant connu, dénommé Spoutnik, a été découvert au début du 21e siècle. Comme vous devez le savoir, les virophages sont des virus capables d'infecter d'autre virus et de les inactiver à leur profit.
Tyrone, maintenant songeur, reste quelques instants le regard dans le vague avant de répondre.
─ Et donc, sa fille est plus qu'une simple cobymed alpha, car son organisme ne se contente pas de détruire les pathogènes, mais les infecte pour prendre leur contrôle et les rendre inoffensifs. Voir bien plus. Mais à la place ce salopard de Georgij, je n'aurais pas fait de sa fille son œuvre clé. Trop risqué, trop évident.
Le directeur, désarçonné à son tour par la rapide compréhension de la situation par Tyrone, reste un quart de seconde interdit.
─ Vous, vous avez tout compris.
Retrouvant son aplomb, il poursuit :
─ Vous m'avez livré la clé du projet Cobymed. Je vais enfin pouvoir le mener à son plein potentiel, ce que Georgij se refusait à faire. Vous devriez vous réjouir. En me livrant sa fille, vous vous êtes vengé de Georgij qui ne vous avait pas inclus parmi les personnes à qui il a rendu la liberté. De plus, il vient d'être condamné il y a juste une heure par le tribunal fédéral. Vous avez aussi réduit à néant les plans de Kamenikhoff qui vous a obligé à souffrir le martyre afin de le soigner. Et pour finir, vous êtes libre. Vous avez donc gagné sur presque tous les plans !
─ Et vous, vous m'avez volé ma mémoire, réduit à néant tous les bons moments de ma vie. Et enfin, vous m'avez obligé à trahir mes semblables. Tous mes actes ont servi vos plans.
Le directeur part d'un rire sinistre puis se lève. Il tend sa main vers Tyrone.
─ Si vous aviez continué à faire votre travail habituel sans poser de questions, rien de cela ne serait arrivé. Tout a un prix, et vous avez largement payé pour votre liberté.
Tyrone observe le directeur d'un regard morne. Il finit par se lever tout en remettant son Panama sur sa tête. Il tend à son tour sa main moite et prolonge la poignée de main, à tel point que le temps semble s'être arrêté.
─ Vous êtes libre de partir. À votre place, je ne me ferais pas prier.
Tyrone finit par lâcher la main du directeur.
─ Comme vous le dites, il vaut mieux que je ne traîne pas dans les parages. J'ai l'impression que l'atmosphère dans ce bureau devient étouffante.
Tyrone se dirige à pas lent vers l'ascenseur puis se retourne juste avant que les portes ne se referment. Malgré sa mine défaite, un léger sourire pointe au coin de ses lèvres. Il suffit de t'écouter pour réaliser que ce n'est pas Georgij qui est plein d'un orgueil démesuré. Et sans faire preuve moi-même d'arrogance, je pense que j'ai bien gagné sur tous les plans. Les étages défilent et l'ascenseur arrive au rez-de-chaussée. Tyrone quitte le gratte-ciel d'un bon pas, plein d'une énergie nouvelle. Tous ces événements m'ont ouvert l'appétit, un appétit démesuré....

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« ...Killer on the road, yeah... »

Instantané de l'holojournal du 13 octobre 2072, 12 h 53 : « Ici Kaye McNolty pour AVnews devant le gratte-ciel de l'Institut de Gestion des Cobymeds. Nous avons appris ce matin que le directeur de l'institut a été retrouvé mort des suites d'une foudroyante fièvre hémorragique, une nouvelle variante de la fièvre noire qui a affecté le secteur de Nuevo Ecoya. Les soupçons de la police se portent sur le sénateur Kamenikhoff. Celui-ci aurait rencontré le directeur de l'I.G.C. hier en fin d'après-midi. Il aurait infecté le directeur qui était sur le point de dénoncer ses agissements crapuleux. Le sénateur aurait semble-t-il exposé la population d'Arrière-Garde au virus FHN5 afin d'accélérer l'installation d'une zone industrielle estimée comme très lucrative. Nous aurons des précisions en cours de journée. Pour AVnews, Kaye McNolty. »
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