Cornucopia par Damien Pasche


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La station orbitale de l’Académie Spatiale offrait de nombreuses distractions à ses occupants, mais les différents groupes ne se mélangeaient guère. Les colons en transit vers quelque nouveau système récemment ouvert à l’installation humaine tournaient en rond nerveusement dans les salles d’attentes, ou se restauraient dans les cantines à nourriture synthétique bon marché. Avant de repartir pour les planètes hyper développées du Centre, des riches magnats en voyage d’affaire buvaient des cocktails raffinés sous les dômes de la station qui offraient une vue plongeante sur la nébuleuse voisine. Des matelots jeunes et musclés, vêtus aux couleurs de leur planète, de leur conglomérat industriel ou de leur vaisseau indépendant, se saoulaient dans les discothèques. D’autres satisfaisaient les besoins primaires créés par de longs mois de mission dans les salons proposant ce genre de services.
Les solitaires, les mineurs freelance, mercenaires et autres loups de l’espace préféraient l’ambiance peu conventionnelle du Baïkonour. Les mois passés seuls dans les trous les plus paumés de l’espace profond conduisaient à une forme de déséquilibre social. Ils ne connaissaient que deux façons de boire : soit en se saoulant jusqu’à danser sur la table en hurlant, pour finir malade comme un chien entre deux caisses de marchandises sur les docks ; ou alors en ayant l’alcool triste, le regard perdu vers ces immensités obscures dont les Centristes faisaient leurs pires cauchemars.
Danya Petrov travaillait pour l’Académie Spatiale depuis maintenant 10 ans. Son poste de technicienne en communication interstellaire l’entraînait sur des bouts de cailloux désolés orbitant dans des systèmes vides de toute vie, là où les limites de la technologie imposaient d’installer une station relais pour transmettre les quantités inimaginables d’informations qui faisaient vivre l’économie intergalactique.
Elle se frayait un chemin à coup d’épaules dans la foule dense et bigarrée des coursives de la station. Les colons et les Centristes s’écartaient devant son air déterminé, alors que des individus à la mine farouche la saluaient du regard. Entre semblables, on se reconnaissait.
Osmium était rentré de mission il y a quelques heures. Il devait déjà l’attendre au Baïkonour. Danya sourit et pressa le pas.



L’ambiance était calme et contemplative ce soir là au Baïkonour.
Seul sur la scène du bar, le lithophoniste tenait un cylindre de pierre noire relié à un ordinateur posé à ses pieds. D’une main, il serrait le bout du cylindre, variant périodiquement la pression qu’il exerçait sur la pierre. De l’autre il en caressait ou en tapotait la surface. L’ordinateur transcrivait en son les vibrations engendrées dans la pierre par les mains de l’artiste.
Les clients du bar se laissaient bercer par les harmoniques aiguës mêlées au rythme sec et régulier, préférant se pencher les uns vers les autres pour murmurer plutôt que d’élever la voix.
Osmium Braun, assis seul à une table face à la scène, était hypnotisé par la musique entêtante.
- Bonjour beau brun, susurra une voix chaude dans son cou.
- Que …Danya ! s’exclama Osmium en se retournant.
Un grand sourire apparut sur le visage des deux amis, qui se contemplèrent quelques secondes avant de se jeter dans les bras l’un de l’autre.
- Mais ça alors, dit Danya, on dirait bien que tu as perdu quelques kilos ! Et ces épaules bien carrées, ce ventre d’acier ! rajouta-t-elle encore en tapant de son poing dans les abdominaux d’Osmium.
Bombant le torse, il répliqua :
- Et toi ma chère, toujours aussi séduisante !
- Charmeur, sourit-elle
Le regard brillant, Osmium se pencha en une révérence exagérée, et lui fit un baisemain théâtral.
- Viens, buvons quelques chopes.
Le bloc poignet d’Osmium s’alluma :
- Nous vous rappelons à titre préventif que les employés de l’Académie Spatiale non décommissionnés ne doivent à aucun moment dépasser le taux d’alcoolémie de 0.5 pour mille, faute de quoi ils seront suspendus pour une période allant de cinq à dix jours…
- Rabat-joie…, soupira Danya. Ignorant l’avertissement, ils s’assirent et commandèrent.
Sous le regard attendri de Danya, il se lança dans le récit de la mission qu’il venait d’achever. Dangers mortels et actions héroïques vinrent vite enjoliver l’ennuyeux ravitaillement d’un poste scientifique avancé, foré dans un astéroïde captif de la ceinture d’anneaux d’une géante gazeuse.
Danya enchaîna :
- J’ai repéré une mission en duo qui m’a l’air bien pénard, ça te tente ?
- Mmmh, tu sais bien qu’avec toi je me jetterai dans un trou noir, fit Osmium d’une voie mielleuse.
- Idiot, va !
- Sérieusement, qu’est-ce que tu proposes ?
- Une simple mission de réparation. Antenne relais planétaire, signal défectueux. Planète de type 4, nom Cornucopia, atmosphère respirable, à six sauts de ce système… tu es partant ?



- Nous vous rappelons que l’Académie Spatiale proscrit l’utilisation de ses vaisseaux pour des missions de secours présentant une probabilité de réussite incertaine. Les informations transmises par le bloc poignet du technicien Braun Osmium ne permettent pas d’estimer correctement le risque encouru par les ressources matérielles et humaines de l’Académie Spatiale…
- Rien à foutre ! hurla Danya à l’attention de son bloc-poignet. Je descends quand même !
Elle prit les commandes de l’atterrisseur d’urgence du satellite et activa le vaisseau. Elle le détacha du satellite puis entama, une boule au ventre, sa descente vers la planète. Ce modèle d’atterrisseur possédait un revêtement nano-carbonique et des aérofreins surpuissants, qui lui permettaient de tomber en chute libre sur la majeure partie de la descente.

Après six sauts inter-systèmes, la frégate technique pilotée par Danya et Osmium s’était arrimée au satellite relais de la planète Cornucopia. Les deux techniciens avaient aussitôt constaté que quelque chose clochait avec le satellite.
Une semaine auparavant, le passage d’une pluie de météorites dans le système stellaire avait provoqué la fermeture automatique des panneaux solaires du satellite qui permettait le contrôle à distance de l’antenne relais située à la surface de la planète. Une erreur inopinée dans un obscur sous-système informatique avait empêché le redéploiement des panneaux.
Cette panne mineure de l’alimentation du satellite ne pouvait assurément pas expliquer les distorsions du signal constatées par l’Académie Spatiale. Le problème venait d’en bas.
En trichant aux dés, Osmium avait gagné le droit de pouvoir descendre inspecter la station relais sur Cornucopia. Danya resterait sur le satellite pour réactiver les panneaux solaires.
Trois heures à peine après son arrivée sur la planète, Osmium avait émis un bref message de détresse, dont le signal était fortement perturbé :
-La base… envahie par des vég… poste de commande intact mais… elles avancent rapidement… vaisseau déjà recouvert… distorsions fortes… magnétiques…
Le message s’était achevé sur plusieurs minutes de bruit blanc angoissant. Danya remplie d’inquiétude avait décidé d’ignorer les procédures rigides de l’Académie Spatiale en cas de perte de contact avec un membre d’équipage, et sauté dans l’atterrisseur.

A l’altitude adéquate, le vaisseau changea de configuration, et Danya entama la phase de vol atmosphérique en direction de l’antenne relais.
Elle passa une première fois à haute altitude au-dessus du gigantesque cratère creusé à la bombe plasmique. L’explosion avait été calculée à la milliseconde près, pour donner une courbure précise au cratère qui devait servir de parabole pour l’antenne relais. D’où elle volait, Danya distinguait mal les détails de la station. Le cratère semblait recouvert d’un tapis végétal.
Elle s’éloigna pour perdre de la hauteur. Son alarme anti-collision s’enclencha brusquement. Trois secondes plus tard, un objet sphérique traversa le cockpit. La cabine se dépressurisa et le vaisseau piqua du nez vers la jungle en contrebas. Danya, les deux mains sur le manche, lutta de toutes ses forces pour le stabiliser. Rien n’y fit.
Le vaisseau traversa la canopée, violemment secoué à chaque branche fracassée, et percuta le sol.

  • * *

Danya ouvrit les yeux. Un gros insecte vert et noir se nettoyait les ailes à deux centimètres de son nez. Un spasme de dégoût involontaire le chassa. Aveuglée par la lumière qui traversait les branches au dessus d’elle, Danya mit quelques secondes pour appréhender son environnement immédiat.
« Vert ».
C’est le premier mot qui lui vint à l’esprit. Partout autour d’elle s’étalait une végétation dense et luxuriante. Des gros blocs recouverts de mousse jonchaient le sol ; entre eux de l’eau s’accumulait. De nombreuses racines de la taille d’un bras en sortaient et se rejoignaient à quelques mètres au-dessus du sol, pour former des troncs épais qui se perdaient dans les hauteurs. Danya trempait dans une de ces mares tièdes et stagnantes, à la surface recouverte d’une couche de lentilles d’eau vert foncé.
Ses pantalons détrempés lui collaient à la peau. Un caillou pointu appuyait à gauche de sa colonne vertébrale, sous l’omoplate. Une douleur sourde pulsait dans son crâne.
L’air était chargé d’une odeur chaude de terre et de résine. Sur les troncs et les racines venaient s’enrouler diverses sortes de ronces et de lianes. Des arbustes aux feuilles variées parsemaient encore les blocs rocheux.
Danya resta abasourdie devant la richesse de cet écosystème. Où que se posait son regard, quelque chose vivait. Des myriapodes dorés circulaient sur les troncs, slalomant entre de petits insectes bleus rappelant des fourmis. Ceux-ci grouillaient autour de grosses excroissances spongieuses poussant sur les arbres. De minuscules moucherons verts formaient des nuages qui erraient à quelques mètres du sol. Des papillons aux grandes ailes bariolées voletaient à la surface des mares. Parfois des animaux poilus à quatre ailes, de la taille d’un petit oiseau, piquaient depuis la canopée pour se saisir d’une proie. Dans la mare, des bouches pleines de dents crevaient la surface pour se refermer avec un clapotement sur une délicate victime.
Danya se leva péniblement. A une quinzaine de mètres derrière elle, l’épave de son atterrisseur fumait encore. En s’écrasant, il avait taillé une tranchée dans la jungle sur plusieurs centaines de mètres. Sur le sol à côté d’elle, elle trouva son bloc-poignet, l’écran fendu. Il émettait des sons étranges, entrecoupés de bruit blanc. Danya fit quelques réglages, et essaya en vain d’entrer en contact avec Osmium. L’appareil se mit à débiter en boucle :
- Vous venez de détruire un vaisseau de l’Académie Spatiale. Votre dossier de vol sera transmis au Service de Contrôle pour examen. Les frais occasionnés pourront être déduits de vos honoraires. Vous venez de détruire un vaisseau…
-Stupide machine ! J’ai vraiment pas besoin qu’on me fasse la morale maintenant !
Elle ramassa une pierre et fracassa l’exaspérant bloc-poignet.
Elle fit le tour du vaisseau. Les dérives et les ailes étaient toutes arrachées et un incendie avait détruit l’arrière de l’appareil. Dans le pare-brise, un trou de la taille d’une tête indiquait l’endroit où le mystérieux projectile avait percuté le cockpit.
Le sas était ouvert. En état de choc, Danya était sortie de l’appareil sitôt après le crash, avait fait quelques pas, puis s’était effondrée au bord de la mare. Une odeur acre de plastique brûlé régnait dans la cabine. La radio émettait encore quelques grésillements. Après avoir traversé le cockpit et manqué de peu de lui arracher la tête, le projectile avait fini sa course dans le poste de communication. Danya coupa l’alimentation de la radio, et glissa son bras dans le trou creusé par le projectile. Elle en retira une sphère rappelant une noix de coco, encore entourée de quelques lambeaux d’une gangue verte. Elle jura tout haut devant l’improbabilité de sa découverte. Elle s’arma d’une torche laser et ouvrit l’objet insolite. Il était rempli d’une substance blanche et ferme qui dégageait une forte odeur d’amande amère.
- Une graine !? Je me suis fait descendre par une graine ! Mais qu’est-ce que c’est que cette planète ?
Elle jeta avec rage les deux morceaux.
Tous ses appareils de communication étaient détruits. Elle n’avait aucun moyen de contacter Osmium, en admettant que celui-ci fut encore vivant. Elle allait devoir gagner la station à pied à travers la jungle. Elle avait aperçu l’antenne au loin juste avant de s’écraser. C’est donc dans cette direction qu’elle irait. En grimpant dans un arbre, elle pourrait s’orienter.
Elle remplit rapidement un sac à dos et un harnais avec quelques affaires : des rations de secours, une gourde, le Kit de Survie Officiel de l’Académie Spatiale, un couteau de poche, une machette et un pistolet d’alarme.
Elle jeta un dernier regard sur la carcasse fumante de l’atterrisseur, et s’enfonça dans la jungle.


La bête était sur ses talons. Apparemment les blessures infligées par la fusée de secours ne ralentissaient pas son rythme. Danya sentait son cœur battre à en éclater. Malgré son allure trapue, la bête allait vite. Danya espérait encore être la plus endurante.
Elle courait sur un sol en pente douce, apparemment une crête. Derrière elle, la végétation à travers laquelle elle se faufilait éclatait sous la masse de l’animal en charge.
Rester concentrée. Ne pas trébucher. Chaque pas comptait. Chaque souffle était important. Danya ne devait pas céder à la panique. Au rythme de ses pas sur le tapis de feuilles venaient se superposer les coups sourds de son pouls dans son crâne. Tout ce vacarme ne suffisait pas à couvrir la respiration sifflante de l’animal derrière elle, un bruit presque mécanique.
Elle marchait dans la jungle depuis un jour et demi lorsqu’elle avait rencontré la bête. Jusque là tout s’était bien passé. La végétation n’était pas trop dense, et depuis certaines hauteurs elle avait pu s’orienter sur l’antenne de communication au loin. Un bruit intriguant l’avait détourné de son chemin : un claquement sec suivi d’un sifflement décroissant. Le vacarme provenait d’une énorme plante. Au milieu d’une rosette de larges feuilles se dressaient plusieurs troncs. Certains étaient bien droits et se terminaient par une sorte de coupelle vide. D’autres formaient un arc en fer à cheval. Leur coupelle contenait une grosse sphère verte. Alors que Danya effleurait l’une d’elle, le lien végétal qui maintenait le tronc courbé s’était cassé. Le tronc s’était redressé violemment, projetant le contenu de la coupelle à une hauteur surprenante. Comprenant enfin comment son atterrisseur s’était fait descendre, Danya stupéfaite n’avait pas entendu le gros prédateur se glisser derrière elle.
Soudain le vide se fit devant elle. Arrivée au bout de la crête, Danya se tenait au haut d’une forte pente couverte d’éboulis. Un bref coup d’œil en arrière montra à Danya la silhouette du monstre en approche. Pas le choix : il fallait descendre. Se donnant une poussée d’élan, Danya vola sur quelques mètres avant d’atterrir en plantant les talons dans le sol meuble de l’éboulis. Encore quelques sauts et le terrain céda sous elle. Elle se retrouva sur les fesses, chevauchant une masse de terre et de cailloux. Danya fut aspirée vers l’avant, plongea les mains dans le sol, reçut de la terre dans les yeux, dans la bouche, et roula en rebondissant. Le monde devint rotation, terre et battements de cœur douloureux.
Danya sentit le mouvement se ralentir. Elle se releva au bas de la pente, et, bien qu’encore désorientée, elle se remit à courir droit devant elle. Quelques dizaines de mètres plus loin elle réalisa qu’autour d’elle le type de végétation avait changé. Des énormes troncs espacés de plusieurs mètres dominaient un sol recouvert de mousse et de plantes rampantes.
Dans un bruit de chute de pierre et de grognements la bête parvint elle aussi à franchir l’éboulis. Au moins Danya avait-elle gagné quelques secondes. Elle arriva soudain dans une clairière légèrement creuse d’une trentaine de mètre de diamètre. En son centre, sur un amoncellement de racines et de débris, trônait un énorme tronc vert nu sur presque toute sa hauteur. Ses branches formaient un dôme élevé qui redescendait sur le pourtour de la clairière.
Suivant son instinct, elle grimpa sur le tas. La bête ne la suivrait sûrement pas sur ce terrain. S’aidant de ses mains, elle parvint à gravir les premiers mètres du tronc, recouvert d’aspérités offrant de bonnes prises. Lorsqu’elle se retourna pour voir où était son poursuivant deux choses la frappèrent : une puanteur riche et lourde, de carcasse ou de fruit pourri ; et des nuées d’insectes, volant en groupes denses sous le dôme formé par les branches de l’arbre.
La bête entra dans la clairière et aperçut Danya. Elle chargea en beuglant, mais les premières racines l’arrêtèrent : ses pattes bifides semblables à des sabots l’empêchaient d’avoir prise sur les branches glissantes. Alors qu’elle s’empêtrait de plus en plus la bête leva soudain la tête : un nuage d’insectes vint la survoler brièvement, avant de repartir en flèche vers l’une des cavités perçant le tronc à plusieurs dizaines de mètre du sol.
De façon inattendue la bête se désintéressa totalement de Danya. L’animal cherchait maintenant à se dégager des racines. Ses grognements rageurs se transformèrent en couinement de panique. Ses pattes glissaient dans les débris végétaux. Danya sursauta lorsque la mort tomba sur l’animal. Une liane longue et souple terminée par un harpon long de plus d’un mètre s’abattit depuis les frondaisons de la plante. Le harpon transperça la bête de part en part, lui sectionnant la colonne avant de lui faire éclater le ventre en ressortant sous elle. La bête n’était pas encore morte que la liane se tendit. Hurlant à l’agonie, elle fut soulevée par le harpon et se retrouva catapultée dans une poche en haut du tronc qui se referma sur elle avec un bruit de sphincter.
Danya réalisa soudain que plusieurs nuées d’insectes volaient maintenant autour d’elle. Parce qu’ils se déplaçaient sans cesse, elle eu de la peine à discerner leur forme. Plutôt que des moucherons, elle avait l’impression de voir des petits débris de feuilles soulevés par le vent. Des insectoïdes végétaux vivant en symbiose avec une plante carnivore ?
Danya n’eu pas le temps de poursuivre ses réflexions : sa présence semblait jeter le trouble parmi les nuages. Deux d’entre eux repartirent vers les cavités supérieures, tandis que trois autres se dispersaient et se regroupaient plusieurs fois.
L’angoisse saisit à nouveau Danya : risquait-elle aussi de se faire harponner par une liane ? Autour d’elle, les nuages vivants se dispersèrent lorsque apparurent quatre ou cinq gros insectes ronds et brillants. Leurs ailes ressemblaient beaucoup à des feuilles. L’un d’entre eux vint bourdonner devant le visage de Danya. Tétanisée, elle le laissa se poser sur son front. Le contact de ses petites pattes la fit frissonner. L’insecte goutta sa sueur, se crispa, émit un grincement puis partit en vrille vers le haut avant de s’écraser violement contre le tronc. Son corps tomba inerte près de Danya.
La chute provoqua un bruyant remue-ménage dans toute la structure de l’arbre. Des centaines de nuages de moucherons végétaux sortirent des cavités. Plusieurs dizaines d’insectes ronds vinrent vrombir autour du tronc. La canopée fut agitée de soubresauts et des lianes-harpons vinrent se ficher dans le sol de la clairière.
Il était temps pour Danya de quitter cet abri étrange. Redescendant prudemment le tronc, elle tenta de franchir les débris rendus glissants par les sécrétions de la plante. En gardant un œil sur les frondaisons, elle s’apprêtait à traverser la clairière le plus vite possible pour échapper aux harpons qui continuaient de tomber au hasard dans tout le périmètre de la clairière.
A peine avait-elle entamé sa course qu’un épieu végétal se planta juste devant elle en soulevant un nuage de poussière. Danya se contorsionna pour l’éviter, perdit l’équilibre et roula par terre sur quelques mètres. S’immobilisant sur le dos, elle eu juste le temps de lever les yeux : un nouveau harpon tomba sur elle, lui arrachant un bout de chair sur la cuisse.
La plante, toujours agitée de soubresauts, émettait maintenant une plainte grave rappelant une colonne d’orgue. Un liquide rosâtre suintait des orifices en haut du tronc. Plusieurs centaines de myriapodes bariolés sortirent du tas de débris et se dispersèrent dans la clairière. Une nouvelle sorte de liane se détacha alors de la canopée : de longs tentacules roses et turgescents vinrent balayer la clairière. Encore couchée, Danya ne put éviter de se faire saisir le poignet par une de ces langues. L’organe chaud et visqueux s’enroula plusieurs fois autour de son bras avec une force d’étau.
La liane se tendit soudain et propulsa Danya avec une force phénoménale vers le haut du tronc. Danya hurla en sentant son épaule se déboîter d’un coup sec. L’accélération était telle qu’un voile noir obscurcit son champ de vision. Le souffle coupé, Danya perdit connaissance.



Danya se réveilla avec un étrange sentiment de légèreté. Sa vision était trouble, et les sons amortis. Une lumière rose-orangée diffusait autour d’elle. Elle était recroquevillée en position fœtale, suspendue dans un liquide tiède, un peu plus visqueux que de l’eau. Avec un hoquet de surprise, elle réalisa qu’elle le respirait sans aucune peine. Sa réaction déclencha une quinte de toux qui créa des petites bulles de cavitation. Elles remontèrent lentement le long des parois du réceptacle en forme de poire dans lequel elle se trouvait, pour aller crever la surface quelques mètres au-dessus de sa tête.
Danya se rappela alors les nombreuses blessures qu’elle avait reçues depuis son atterrissage forcé. Apparemment, ses contusions et ses éraflures ne la faisaient plus souffrir. Bougeant son bras avec prudence, elle constata que son épaule était en parfait état. Elle l’avait pourtant clairement sentie se déboîter avant de perdre connaissance. Le harpon lui avait arraché un bout de chair, mais la blessure n’était plus visible, bien que la peau à cet endroit présentât un aspect rugueux et une teinte verte.
Danya se demandait comment et pourquoi la plante l’avait maintenue en vie dans ce liquide amniotique, et avait guéri ses blessures. Elle ne put que constater une fois de plus l’étrangeté de cette planète.
Le liquide fut soudain pris de tremblement, et Danya secouée vint heurter plusieurs fois les parois de la poire. Dès que les mouvements cessèrent, un trou s’ouvrit au bas du réceptacle. Ejectée par ce sphincter, Danya se retrouva dans la clairière, gisant dans une flaque de liquide tiède. Elle cracha et toussa violemment jusqu’à ce que ses poumons soient à nouveau remplis d’air.
La liane qui avait descendu la poire désormais vide se rétracta en s’entortillant. Des nuées d’insectoïdes verts volaient sous la canopée. Tout était à nouveau calme dans la clairière.
- Bon… et bien merci ! fit Danya à la plante d’un ton perplexe, avant de reprendre sa route en direction de la station relais, ses habits humides collés sur le corps.

*

Danya parvint enfin à la lisière de la forêt. Devant elle s’étendait la trouée de l’antenne relais. Le cratère peu profond de près de deux kilomètres de diamètre se découpait dans la jungle. Une strate dense de buissons, de lianes et de ronces y poussait. Les troncs et les tiges étaient tous orientés vers le centre du cercle, pointant sur la gigantesque antenne de la station relais. Les haubans gros comme des troncs qui maintenaient les mille mètres d’acier de la structure venaient s’ancrer sur le pourtour du cercle. Des vignes s’y accrochaient sur près de la moitié de leur portée.
Des tonnes de végétaux recouvraient aussi les bâtiments qui formaient la station relais. Seule une plateforme de tir se détachait du tapis végétal. Sur l’antenne elle-même, des milliers de lianes s’enroulaient pour former un étrange structure en double hélice.
Danya se fraya un chemin à la machette jusqu’à un amoncellement de végétaux. La forme lui paraissait familière. Elle taillada les troncs et les branches jusqu’à ce que sa lame heurte une surface métallique. Sur celle-ci était peint l’emblème de l’Académie Spatiale. D’après le numéro d’identification, Danya se trouvait devant l’atterrisseur utilisé par Osmium. Le vaisseau était dans un tel état qu’il aurait pu être posé là depuis dix ans. Il était entièrement rempli de tiges et de feuilles. Sous la pression des végétaux, la carlingue conçue pour résister aux contraintes de l’espace s’était violemment déformée.
Danya poursuivit son chemin dans les buissons en direction de la plateforme de tir. Elle se hissa aisément jusque sur celle-ci. La surface en était dégagée, mais portait des traces de flammes et de cendres. Une piste entretenue conduisait à travers les végétaux jusqu’à un hangar lui aussi libre de plantes. Une appréhension monta en Danya. Elle accéléra le pas.
A l’intérieur du hangar, une navette était en réparation. De nombreux panneaux étaient ouverts, et des pièces détachées gisaient sur des chariots sous le ventre du vaisseau. Au fond du hangar, à côté d’un lit de camp, un homme était assis à une table. Il parlait dans un micro branché à un modulateur de fréquence radio. Des câbles partaient de l’appareil pour aller se ficher dans un arbuste dont le pied reposait dans une bassine remplie d’eau.
- Danya, Danya, ici Osmium, est-ce que tu me reçois ?
- Si tu veux que je te reçoive, tu ferais mieux d’utiliser une vraie antenne !
Osmium bondit de surprise et se jeta sur Danya.



Osmium mit Danya à l’aise. Pendant qu’elle se décrassait dans la douche du hangar, il lui prépara un repas chaud. Quand elle ressortit, il l’installa à table et la servit, un sourire niais sur le visage.
- Tu m’as manqué, tu sais ? Ça me fait plaisir d’être coincé dans ce trou avec toi…
La bouche pleine, Danya répondit d’un grognement. Elle enfila encore une cuillère du ragoût qu’Osmium lui avait préparé, et fit descendre le tout avec une grosse gorgée de synthorangeade. C’est fou comme un distributeur de boisson fraîche passait bien après trois jours dans la jungle.
- J’allais quand même pas te laisser en rade sur cette planète, mon chou.
- Je suis flatté, tu as dû violer au moins trente règlements de l’A.S. pour venir me rejoindre !
Danya éclata de rire :
- Joue pas au bloc-poignet avec moi !
Elle reprit quelques bouchées de ragoût, sous le regard attentif d’Osmium.
- Malheureusement notre mission semble vouée à l’échec : nous avons perdu deux atterrisseurs et nous sommes coincés sur cette base. J’espère au moins que tu as réussi à remettre l’antenne en fonction tout seul ?
- Justement, j’ai des bonnes et des mauvaises nouvelles : nous avons là un vaisseau pour nous tirer d’ici, mais il faut le réparer. Et je n’ai pas réactivé l’antenne, mais j’ai fait quelques découvertes intéressantes.
La descente s’était bien passée, mais l’atterrissage dans la cour de la station lui avait déjà mis la puce à l’oreille sur les problèmes qu’il allait rencontrer. Un tapis végétal dense recouvrait les repères visuels de la piste, et il avait posé le vaisseau aux instruments. Les bâtiments les plus décentrés disparaissaient sous les feuilles. Des lianes s’enroulaient sur le premier quart de l’antenne.
Il avait pu accéder facilement à la salle de commande. Le bâtiment fonctionnait sur le circuit électrique de secours, alimenté par des panneaux solaires pas encore recouverts par les végétaux. A l’intérieur c’était le chaos. Des dizaines d’indicateurs lumineux et d’alarmes clignotaient dans tous les coins.
Osmium avait consulté le registre de l’ordinateur central pour comprendre ce qui s’était passé. Celui-ci indiquait que depuis plusieurs semaines, les automates d’entretien étaient intervenus de plus en plus souvent pour débroussailler le cratère. Ils n’avaient pas été conçus pour faire face à une prolifération aussi intense, et s’étaient tous détruits à la tâche. Les végétaux avaient alors eu la voie libre pour se répandre dans tout le périmètre.
Le circuit de secours s’était mis en marche après la destruction d’une partie du local d’approvisionnement en énergie par un arbre. D’après la date, cet accident précédait de trois jours les premières distorsions du signal de l’antenne. L’ordinateur indiquait que la centrale géothermique enterrée sous la station fonctionnait encore parfaitement. Par contre l’antenne ne semblait plus approvisionnée en énergie.
- Attends, intervint Danya. L’antenne ne fonctionne plus, mais on capte encore le signal ? Ça joue pas ce que tu me dis là !
- Bien ! Je savais que tu remarquerais ce détail. Ça m’a tout de suite intrigué moi aussi. Mais j’ai fini par trouver, et là ça devient vraiment fou !
Les câbles qui alimentaient l’antenne étaient intacts jusqu’à un poste transformateur. Ceux qui en ressortaient étaient tous arrachés. Le transformateur s’était soulevé d’un mètre cinquante, poussé par une énorme racine sortie de terre à cet endroit précis. La racine formait une excroissance autour du transformateur et remplissait les emplacements laissés libres par les câbles arrachés.
- Après avoir vu cela, j’ai pris un détecteur de champ magnétique. Le courant circulait dans la racine ! Je l’ai suivie jusqu’à l’antenne : au pied de celle-ci il y a une énorme excroissance de plusieurs mètres cubes, d’où sortent toutes les lianes qui s’enroulent autour de l’antenne.
- Tu n’es pas en train de me dire que c’est les plantes qui servent d’antenne maintenant ?
- Eh oui !
- …
- Tu peux le dire !
- Osmium, c’est génial ! Il faut absolument qu’on signale ça à l’A.S.
- J’y compte bien. Mais pour ça, il va d’abord falloir réparer cette navette, dit Osmium. Il pointa du doigt le vaisseau éventré au centre du hangar



Après deux jours à la station, Danya était déjà exténuée par le travail intense nécessaire à leur départ de Cornucopia. Osmium et elle se relayait pour réparer la navette. Il remontait puis vérifiait les circuits hydrauliques et les commandes directionnelles endommagées par les végétaux qui s’étaient introduits dans le hangar. Danya contrôlait les différents senseurs du vaisseau et reconfigurait le module de navigation, déréglé lorsqu’une liane avait pénétré à l’intérieur du poste de commande.
Pendant qu’elle réparait la navette, Osmium sortait pour dégager les alentours du hangar, et maintenir ouverte la piste d’accès à la rampe de tir. Il veillait à détacher le plus de végétation possible de la structure métallique soutenant la plateforme elle-même. Ils voulaient éviter qu’elle ne s’effondre ou se déforme sous le poids des végétaux. Après huit heures de travail à l’extérieur, Osmium rentrait pour se reposer, et Danya sortait à son tour pendant huit heures avant de revenir prendre sa pause. Et le cycle recommençait.
Le travail de dégagement des installations était éreintant. La pression des végétaux allait croissant : pendant les huit heures où les deux techniciens étaient à l’intérieur, les plantes avaient le temps non seulement de regagner l’espace perdu, mais même d’avancer plus loin sur la piste d’accès. Elle était maintenant bordée d’un mur végétal de près d’un mètre cinquante de haut.
Par bonheur, le lance-flammes bricolé par Osmium était efficace, et il ne semblait pas devoir manquer de combustible. Ils ne pouvaient par contre pas l’utiliser près du hangar de peur d’y bouter le feu. Ils devaient alors employer une machette, une hache ou une scie à disque pour les troncs les plus coriaces. Après cela, ils devaient encore s’accrocher sous la plateforme de lancement pour dégager à la main les plantes qui remontaient les piliers.
Osmium rentra de sa troisième séance de débroussaillage, ingurgita une ration de secours, puis tomba comme une masse sur le lit de camp installé dans le hangar. Avant de s’endormir, il eut encore la présence d’esprit d’avertir Danya :
- Il y a un nouveau type de ronce qui est apparu autour de la plateforme. Elle produit des boules vertes de la taille d’un poing… je me suis dit que c’était des fruits…
Il lui tendit une boule coupée en deux. Celle-ci était remplie d’une gelée verte dégageant une légère odeur d’alcool, dans laquelle se trouvaient de nombreuses graines petites et dures.
- Je regarderai ça de plus près, endors-toi maintenant, répondit Danya avec un sourire las. Elle baissa la visière de son casque de protection et sortit
Effectivement, lorsqu’elle atteignit la plateforme après avoir dégagé la rampe, elle constata qu’une dizaine de tiges se dressaient tout autour. Apparemment, les fruits décrits par Osmium avaient mûris : ils étaient maintenant de la taille d’un melon, et présentaient une teinte rouge et brillante.
- Espérons que ces saletés brûlent bien, grogna-t-elle. Elle pressa la détente du lance-flammes.
Le souffle brûlant d’une violente explosion jeta Danya au sol, les mains criblées par les graines contenues dans les fruits. Les flammes les avaient léchés pendant à peine quelques secondes, mais la chaleur et la pression interne avaient suffi à enflammer l’alcool et les gaz qu’ils contenaient.
Danya se releva dans une rage folle. Elle jeta son casque, dont la visière était maintenant étoilée par plusieurs impacts de graines. Aiguillonnée par la douleur dans ses mains en sang, elle sortit de son fourreau la machette qu’elle portait et se jeta sur les ronces qui se dressaient devant elle en hurlant :
- Saloperie ! Saloperie de plantes ! Saloperie de végétaux!
La machette s’abattait inlassablement, projetant des morceaux de feuilles et de tiges aux alentours.
- J’en ai marre de cette planète à la con ! J’en ai marre…
Le visage couvert de sève et de débris végétaux, Danya dût bientôt s’arrêter pour reprendre son souffle. Essayant de se calmer un peu, elle sentit une froide résolution l’envahir. Elle reprit le lance-flamme et se dirigea vers le hangar.
- Debout ! lança-t-elle en secouant brutalement Osmium.
Les yeux embrumés par la fatigue, ce dernier se leva avec peine.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Montre-moi tes mains, tu es blessée ?
- On s’en tape de mes mains ! hurla-t-elle. Dans vingt heures je veux qu’on ait quitté cette planète. J’en ai ma claque, et je pense pas qu’on va tenir beaucoup plus longtemps de toute façon.
- Je veux bien, mais est-ce que la navette sera opérationnelle ? J’ai presque fini avec les circuits hydrauliques, mais si le module de navigation n’est pas prêt, je ne sais pas…
- On pilotera en manuel, coupa Danya. On nous a formés pour le faire.
- Et les procédures de check-list et de chauffage des moteurs ?
- Strict minimum : on fait chauffer ce qu’il faut et on zappe le check-list complet, de toute façon c’est que de la paperasse. Alors au boulot maintenant !
- Ok ?!? répondit Osmium d’un ton dubitatif. Il ne l’avait jamais vue aussi énervée. Il doutait franchement du bien-fondé de cette précipitation, mais il ne put s’empêcher de jeter un regard admiratif à Danya qui s’était déjà remise à la réparation de la navette.
Les heures qui suivirent furent intenses et pénibles.



Osmium serra un dernier joint et reposa sa clé à mollette.
- J’ai fini avec l’hydraulique. Toute la mécanique est prête pour la mise à feu.
- Moi je dois encore configurer certaines commandes, répondit Danya qui pianotait fébrilement sur un clavier.
Osmium sortit avec le lance-flammes et revint une heure après. Il ouvrit grand les portes du hangar et s’installa au volant du chariot de transport.
- Attention Danya, je vais conduire la navette sur le pas de tir et la basculer en position verticale…
- Je m’accroche !
La végétation formait maintenant autour de la plateforme une coupe dont l’ouverture se resserrait d’heure en heure. Dominant le périmètre de la base, l’antenne géante se dressait un peu plus loin. La spirale formée par deux faisceaux de lianes recouvrait l’antenne sur ses trois-quarts.
Osmium conduisit lentement le vaisseau jusqu’au centre de la plateforme, puis écarta le chariot de transport. Il monta dans la navette.
- Eh bien ma chère, je pense qu’on peut y aller, dit Osmium en s’installant dans le siège du copilote.
- Je lance le chauffage des moteurs et je commence le check-up des différents systèmes. J’ai reprogrammé le poste de commande pour qu’il accepte une procédure partielle.
La jauge thermique monta jusqu’à 70% puis un voyant vert s’alluma.
- Moteurs chauds !
Les différents sous-systèmes avaient presque tous été vérifiés, lorsqu’un message d’erreur apparut devant Danya.
- C’était trop beau…, commenta Osmium.
- Et merde ! L’ordinateur me signale une obstruction des arrivées d’air des moteurs 1 et 2.
Les parties incriminées clignotaient en rouge sur le schéma du vaisseau. Osmium se hissa jusqu’au hublot latéral et se tordit le cou pour tenter d’apercevoir les arrivées d’air en contrebas.
- C’est pas vrai ! Il y a déjà des lianes qui se sont introduites dans les bouches d’aération !
La coupe végétale s’était presque totalement refermée sur le vaisseau, dont seul le haut du cockpit dépassait encore.
- On peut pas décoller avec le risque d’avoir des débris dans le circuit d’amenée d’air. Je vais sortir les dégager. Enclenche déjà un compte à rebours, six minutes, ça devrait suffire.
Sans laisser à Danya le temps de répliquer, Osmium descendit à l’étage inférieur. Il enfila un harnais et déverrouilla le sas qui donnait sur la face du vaisseau, quelques mètres au-dessus des entrées d’air. Il fit pendre une corde le long du vaisseau, s’y assura, et se laissa descendre, une machette à la main.
Osmium dégagea les deux premiers captages d’air. La voix de Danya retentit dans son oreillette :
- L’ordinateur m’informe maintenant qu’on a un dérangement vers les tuyères des moteurs principaux. Elles risquent aussi l’obstruction.
- Enclenche les moteurs tout de suite ! Les flammes dégageront les végétaux sous le vaisseau.
- Je ne peux pas faire ça, répliqua Danya, les flammes ou les gaz de combustion risquent de remonter jusqu’à toi, tu vas brûler vif ou t’asphyxier !
- Je verrouille ma combinaison, elle devrait bien résister aux flammes quelques minutes. Je n’ai plus qu’une bouche à dégager.
- Osmium, soit prudent, insista Danya.
- Enclenche ces moteurs ! Tout de suite !
Son ordre fut suivi d’un rugissement qui résonna dans toute la structure, puis une énorme vague de chaleur remonta le long du vaisseau lorsque les premières flammes sortirent des tuyères, pulvérisant les branches accumulées au pied de la navette et sous la plateforme.
La température à l’intérieur du scaphandre monta rapidement jusqu’à 40°C et le système de refroidissement intégré émit un son aigu en se mettant en surrégime.
- J’ai fini, je remonte, lança Osmium.
- Dépêche-toi, il y a déjà des ronces qui frottent sur les vitres du cockpit !
Il arriva juste en dessous du sas. La corde, sous l’effet d’une nouvelle bouffée de gaz brûlant, commença à se détendre, avant de fondre en crépitant. Osmium vacilla et glissa le long du fuselage. Il se rattrapa de justesse aux minuscules échelons de service disposés là pour les sorties dans l’espace.
Il se hissa à la seule force des bras sur la distance restante et bascula son corps à l’intérieur du vaisseau. Son scaphandre fumait.
- Mets toute la gomme, je suis dedans ! Il verrouilla le sas.
- C’est parti, on décolle ! cria Danya. Ecrasée dans le siège de pilotage, elle sentit monter en elle l’euphorie que lui procuraient toujours les milliers de tonnes de poussée des décollages verticaux.
Et dans un déluge de bruit et de feu la navette s’arracha à sa gangue verte. Plus brillante que le soleil, elle s’éleva avec majesté au-dessus de la surface de Cornucopia.

  • * *

- Tu penses vraiment qu’on va pouvoir valoriser cette découverte ? demanda Danya dans l’obscurité de la couchette
- Affirmatif ! Avec les échantillons que j’ai prélevés sur l’antenne, nous pourrons demander facilement un brevet.
- Nous voilà partenaires commerciaux alors ?
- Pas seulement commerciaux, susurra Osmium.
- Nous vous rappelons que les relations sexuelles entre membres d’équipage sont interdites lors des missions d’une durée inférieure à deux mois. Les contrevenants verront leur solde…
Il y eut un bruit d’électronique broyée, puis celui plus doux de deux corps nus enlacés.

FIN