De fugientibus mundis par Christoph Boeckle


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En ces temps où l’Homme marchait encore sur Terre, mais qu’il avait fait la paix avec elle et qu’il avait atteint un âge de raison, il vint le jour où le Soleil devint fou.
Epître aux Exilés, chap. 1 verset 6

L’humanité comprenait mieux les mécanismes subtils du Soleil et avait su prévoir le cataclysme imminent. L’Exode fut la seule solution envisageable.
Or, les nefs de ces temps étaient fort petites et très peu adaptées à un tel exode. La navigation en hyperespace était à peine maîtrisée pour de petites embarcations à faible rayon d’action.
Face à ce bilan pessimiste, le Haut Conseil Sécuritaire Global décida de mettre en route un projet permettant à la vie terrestre de survivre au déclin du Soleil. Cette entreprise était initialement prévue sur près de deux siècles, mais fut légèrement retardée par divers imprévus.
Ainsi donc, le projet fut nommé Exode, car il envisageait d’envoyer toute vie en une terre promise encore inconnue au moment du lancement.
Sa mise en œuvre demandait de découper la Terre en de multiples pyramides dont les bases étaient des pans entiers de sa surface et dont le sommet devait être extrait des profondeurs infernales de son noyau. Ces FragmenTerres seraient ensuite pourvues de systèmes de propulsion, de chambres de léthargie, de champs de rétention environnementale, d’un régularisateur climatique, ainsi que divers systèmes auxiliaires.
La pièce maîtresse de ce projet était l’équipage de sept Navigateurs dont était dotée chaque FragmenTerre, seuls humains à rester conscients lors du voyage et qui auraient toute suprématie sur les diverses intelligences artificielles du vaisseau-monde. Afin de garantir leur contrôle total, ces femmes et ces hommes seraient reliés à une interface cybernétique totale et à un système biomécanique de sustentation de vie. Ceci…

Un battement saccadé et répétitif, plus senti qu’entendu, un ballottement doux et tranquillisant en marge de la perception. L’obscurité laissait place à une brume sombre, sensation de vertige et de renaissance. La vision s’éclaircit sous une nitescence inquiétante.

… leur permettrait de survivre plusieurs millénaires durant, tout en ayant une conscience de leur FragmenTerre comme une extension naturelle de leurs corps. Leur contrôle total des divers circuits permettrait, par le biais des intelligences artificielles spécialisées, un déroulement optimal du voyage. Ainsi unis à leurs éclats de globe, les Navigateurs devenaient leur vaisseau, devenaient leur éclat terrestre.
Pour l’accomplissement de ce projet, divers organismes mondiaux préexistants, tels la Force de Maintien de la Paix Globale (qui dépendait directement du Haut Conseil Sécuritaire Global), l’Organisation Mondiale de la Santé et le Comité Planétaire pour la Recherche, se réunirent pour former cinq Secteurs d’activité permettant une gestion efficace en vue de la tâche à remplir.
Le Premier Secteur avait pour objectifs de travail la gestion de toutes considérations humaines, médicales, agronomiques et environnementales.
Le Second Secteur était celui de la géophysique. Ses préoccupations principales étaient l’excavation des FragmenTerres, l’exploitation des pompes à chaleur du noyau terrestre (qui fournissaient les trois-quarts des besoins énergétiques du projet, tout en refroidissant le cœur planétaire) et la mise en place des champs de rétention environnementale permettant de conserver l’atmosphère et les étendues d’eau à la surface des pyramides.
Le Tiers Secteur était le chantier naval. Ceci incluait la construction et la mise en place des réacteurs hyperespace, ainsi que la mise en place des divers systèmes vaisseaux.
Le Quart Secteur s’était vu assigner la recherche et le développement des technologies manquantes au bon déroulement de tous les processus constitutifs du projet. L’élite intellectuelle était concentrée sur les systèmes Navigateurs.
Le Quint Secteur comprenait l’observation de l’activité solaire devenue fort perturbée et inquiétante (entre autres, on craignait une tempête de particules chargées réduisant à néant les communications par radio de la Terre), ainsi que les médias, la météorologie et toute l’infrastructure aérospatiale (contrôle du trafic spatial proche, gestion du parc satellite, exploitation des spatioports, etc.)
Plusieurs domaines plus précis étaient le fruit de la collaboration de plusieurs de ces secteurs (découpage de la Lune, p.ex.). Des commissions d’administration furent constituées pour surveiller le bon déroulement de toutes ces structures.
La Lune allait être découpée dans un deuxième temps, afin que chaque FragmenTerre dispose d’une mesure du temps en plus de l’année une fois arrivée à destination, mais aussi pour la charge sentimentale et culturelle que porte en lui ce corps céleste.

An 167 de l’Œuvre : le processus de refroidissement artificiel du noyau terrestre provoquait de grandes tensions dans les diverses strates rocheuses. Les secousses telluriques devinrent plus fréquentes, et en général, …

… âmes enfermées dans un sarcophage difforme de métal guettaient funestement le signe du dernier spasme astral. Leurs regards vides perdus dans l’œil du chorégraphe céleste, cyclope rendu fou par les âges, qui sommeille dans l’attente agonisante de son heure.
Ces êtres voués à un projet dépassant le souffle de leur vie surveillaient placidement l’espace interplanétaire tandis que la fragmentation de la Terre était en phase terminale. Quand le cœur de Gaïa serait refroidi, sa chair débitée et son sang figé, ils essaimeraient pour quitter ce système décrépit en quête d’un idéal au relent de mirage.
Soudain, la colère du flamboyant éclata, emportant sur son passage aussi bien la parole que la patience de l’humanité.
La fureur mortuaire du père déchaîna une tempête silencieuse, enveloppant de ses bras invisibles sa fille dans une dernière étreinte qui la laissa muette jusqu’au jour dernier.
Isolée, mais sauve, l’humanité fut portée par l’élan du grand dessein et…

An 183 : La situation devenant de plus en plus critique et imprévisible, le Haut Conseil Sécuritaire Global fut contraint de prendre des mesures drastiques. Soumis à une pression terrible face à ses responsabilités et cédant à la peur de nouveaux tremblements de terre et éruptions solaires, il prit une décision périlleuse : le lancement des FragmenTerres fut fixé au début de l’an 186, bien que peu de systèmes soient totalement opérationnels.
Des mouvements de panique éclatèrent partout sur le globe, car les générations en ce temps-là n’étaient pas préparées à s’embarquer dans les FragmenTerres. Le département de psychiatrie de masse du Premier Secteur fut débordé par les crises de nerfs, les cas d’angoisses, de dépression, etc. Le taux de suicide explosa.

An 185 : Les problèmes de communication rendaient la synchronisation des manœuvres ardues et rien ne permettait d’espérer une accalmie du déluge électromagnétique solaire qui en était responsable. L’on suspectait que des centaines de personnes vivant en des zones reculées n’avaient toujours pas eu vent du départ prévu.
Les secousses telluriques provoquèrent maints dégâts de peu de gravité aux FragmenTerres, tandis qu’une nouvelle éruption solaire confirma le choix du Haut Conseil, qui ordonna donc la mise en léthargie de la population.

An 186 : De nombreux incidents techniques contraignirent à retarder le départ. La planète fut tout de même scindée afin de réduire les tensions des strates rocheuses, mais les FragmenTerres restèrent en place en attendant la finition des systèmes vaisseaux strictement nécessaires au départ.

L’humanité acheva la Terre et son œuvre à courte distance de l’essaim des Pléiades.
La planète était méconnaissable. Chaque FragmenTerre était surélevée d’un kilomètre par rapport à la structure d’amarrage, ce réseau de passages terrestres qui resterait sur place après le départ des vaisseaux.
Les champs de rétention environnementale étaient activés, protégeant la surface des violentes tempêtes réveillées par le vaste chamboulement géologique et atmosphérique et qui rageaient dans les couloirs entre les vaisseaux.
L’embarquement des cellules de léthargie et du reste du matériel touchait à sa fin. L’on avait décidé de mettre en sommeil artificiel la population afin d’éviter le stress que pourraient représenter le voyage dans l’hyperespace, l’ennui dans un lieu si peu propice à une vie normale et la peur d’un éventuel accident. De plus, comme personne ne vieillirait, l’on espérait pouvoir relancer une vie à peu près normale une fois arrivés à bon port.
Les fragments furent expulsés un à un, certains profitant du passage de la Lune pour bénéficier d’une légère accélération. Une fois libéré du champ gravitationnel, chaque vaisseau prit une trajectoire prédéfinie afin de quitter le système solaire avec une grande distance de sécurité par rapport aux autres.
Puis la Lune quitta son orbite elle aussi, se divisa en autant de parts qu’il y avait de FragmenTerres, et chacune alla rejoindre sa grande sœur, dans un voyage vers l’extérieur qui dura plusieurs années pendant lesquelles …

Arrivées aux confins du système solaire, au-delà du nuage de Oort, les FragmenTerres, disposées à la manière des repères d’une horloge démembrée improbable, s’arrêtèrent.
Soudain, une intense activité lumineuse se produisit à la pointe de chaque pyramide. Cette lumière métallique se propagea ensuite lentement, comme une essence précieuse le long des coques, jusqu’à enrober totalement les éclats de monde.
Alors que se répandait ce mercure éthéré, une ombre occultant le champ céleste sous chacune des FragmenTerres croissait en accord avec la lumière aveuglante, tandis que semblait se déformer l’espace lui-même, de sorte à donner l’illusion d’un puits hyperbolique abyssal s’approfondissant progressivement.
Quand la scène sembla ne plus évoluer depuis quelques orbites lunaires, le miroitement des auras se figea subitement. Un battement de cœur plus tard, les vaisseaux furent brusquement allongés puis projetés chacun dans un enfer, alors que se fermaient derrière eux avec une fureur vengeresse les plaies de l’espace-temps.
Seul un éclat terrestre s’opposa à ce bannissement. Sa défiance le perdit. Dans l’espace qu’occupaient les FragmenTerres quelques instants auparavant, se dispersaient désormais des lambeaux inidentifiables, alors que d'autres étaient retenus prisonniers entre deux univers.

Les FragmenTerres avaient des parcours tous différents les uns des autres, afin de maximiser les chances de trouver au moins un astre d'accueil convenable. De ce fait, chaque vaisseau fut coupé de tout contact avec les autres dès son arrivée en hyperespace et fut ainsi contraint à vaguer en solitaire.
Aussitôt l’éclat de Lune redéployé, la FragmenTerre Mawu 'Ngai entama l’exploration de cet univers encore largement inconnu, ses instruments de navigation percevant des torrents de données immédiatement traitées par l'IA dédiée. A intervalles réguliers, une sonde était larguée dans l’espace normal afin de déterminer la progression effective du périple.

Un sentiment de tranquillité planait sur ce vaste paysage composé de masses grisâtres aux contours indécis. Au loin, des bancs plus sombres étaient occasionnellement illuminés par des éclairs mystérieux qui ne déchiraient pas le silence envoûtant. Dans ce ciel paisible et serein, seules l’écrasante solitude et l’impression d’insignifiance empêchaient de se perdre dans la contemplation.
Condamnés à errer indéfiniment dans cette mer d’orages latents et emportés par des courants imprévisibles, un étrange sentiment d’une présence puissante et inhumaine, et cependant familière, s’infiltra insidieusement dans les cœurs.
Cette ombre pesante se fit compagnon de voyage pendant une durée indéfinissable, tant le temps semblait se répandre au lieu de s’écouler en cet espace mystérieux. La présence se faisait ressentir de plus en plus fortement.

La première sonde atteignit l’espace normal et l’on situa la FragmenTerre quelque part entre Alpha du Centaure et le Système Originel.

La présence avait disparu.
La luminosité diminuait progressivement au fur et à mesure de l’avancée. Les nuées s’assombrissaient peu à peu, de sorte à se fondre au loin en un fond obscur et uniforme. Des traînées de ténèbres venaient strier les alentours, alors que se formait au devant un barrage d’ombre solide.
Puis la nuit s’abattit et la vision cessa. Seule restait une très faible sensation de mouvement perturbée de temps à autre par un courant parasite. Le silence était devenu plus oppressant, et l’angoisse croissait inexorablement. Plus aucun repère ne pouvait être établi, car le Voile des Mondes n’était plus perceptible. La notion même de déplacement cessa d’exister, il ne restait plus que le néant, la perception était morte.
Une longue attente.
Puis la présence se manifesta à nouveau. Indéfinissable, car imperceptible, seule l’essence de l’être permettait de l’éprouver.
Cette impression dura encore une éternité. La nature instable et fluctuante de cette présence qui échappait aux sens et à la raison en faisait une menace à l’intégrité de l’esprit, qui s’effritait déjà face à ce néant suffocant.

Fatigue. Lente submersion. Equilibre instable en suspension sur le gouffre de l’inconscience. Vertige. Nausée. C’était donc cela, mourir ?
Disparition.
Brusque retour à la conscience, accélération ascendante, luminescence onirique.
Montée. Toujours plus haut. EMERGENCE.
Allure effrénée déluge de sensations maîtrise totale liberté.
Omniscience, omnipotence, éternité.
Rivages anciens, marécages insouciants, forêt philosophique, volcan sevré, caverne asymptotique, falaises infinies, vallées thoraciques, astres téméraires, trous noirs arbitraires, terreur incomprise, saveur fondamentale, paradigme sphérique, pensée minérale, esthétique tyrannique, réconciliation des parallèles.
Implosion. Retour. Coquille vide emportée par un torrent.
Rejoindre le large, océan de tranquillité. Je dors du sommeil du juste. Adieu.

Une anomalie des espaces-temps était sans doute à l’origine de la brève perte de connaissance des Navigateurs et du retour au cosmos d’origine de la FragmenTerre sur fond iridescent de nuage intergalactique. Aucun dégât n’était à déplorer et l’ironie du sort avait voulu qu’au sein de cette brume accueillante un petit soleil échoué dispensât une lueur argentée.
Après un accord spatiotemporel de rigueur et un verdict d’analyse environnementale positif, les traînées bleues de la propulsion conventionnelle dirigèrent le monde partiel vers la perle solitaire.

***

La manœuvre était dans le stade final. La FragmenTerre Mawu 'Ngai serait bientôt sur une orbite stable, apte à recréer un climat tempéré comme les passagers en avaient l’habitude avant leur sommeil artificiel.
Les Navigateurs avaient réussi la mission principale. Il leur restait encore à activer le phare afin de signaler leur position aux autres FragmenTerres à la dérive dans le cosmos. Peut-être pourraient-ils rassembler une partie de l’ancienne Terre mère.
Les feux des propulseurs moururent maintenant que l’orbite était rejointe et l’IA pourrait se charger seule des ajustements occasionnels à apporter.
Il s’agissait désormais de réveiller les dormeurs afin de leur permettre de reprendre leurs activités d’antan. La surveillance du déroulement indiquait que le processus était entamé et en bonne voie.
Le voyage se terminait là. Les Navigateurs pouvaient disposer. Les câbles, conduits, fiches et tubes se retirèrent dans un chuintement hydraulique, alors que le liquide post-amniotique fuyait les cylindres des systèmes de survie artificielle comme les grains d’un sablier percé pour s’écouler dans l’étendue des futurs possibles.


Ils virent les lumières de la providence et ils surent qu’ils avaient trouvé leur étoile d’adoption. L'Exode céda la place à l'Exil.
En vérité, l’humanité pu renaître à la vie d'autrefois.

Epître aux Exilés, chap. 13 versets 61-62