Grain implacable

Nathan Dupertuis


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Il pénétra avec un frisson dans la pénombre rafraîchissante. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pu échapper à la chaleur intenable qui régnait au-dehors.

La Grande Dame de Fer marquait l’horizon au Sud. La tour de métal constituait un repère immuable qui tranchait le ciel comme un poignard. Le Marcheur descendit la pente qui menait dans le lit asséché de la rivière, avec le Gamin accroché à ses basques ; ils arrivaient à présent à l’orée du camp de la Matriarche. Il rappela à mi-voix au gosse de rester à ses côtés, de demeurer discret quoiqu’il advienne. Deux sentinelles Amazones au crâne rasé pointèrent rapidement leurs armes dans leur direction en les apercevant.
- V’là le Vagabond. Part rameuter la bande ! éructa celle de gauche dans un grognement des plus féminins.
Il avait horreur qu’elles l’appellent ainsi. L’autre Amazone se redressa et partit en courant, exhibant involontairement sa poitrine amputée. Il grimaça. Dire qu’elles avaient dû en passer par là afin d’être intégrées dans le clan !
Il patientait dans une tente de toile crasseuse. Le Gamin s’amusait à observer et compter les déformations irrégulières du tissu grossier. Il ne parlait pas, totalement absorbé par cette tâche qui le distrayait et lui permettait d’évacuer son anxiété. D’ailleurs, parlerait-il jamais ? Le Marcheur soupira. Il se mit alors de son côté à observer les quelques objets amassés dans l’atmosphère étouffante de l’espace clos. Un écran fendu, une vieille balle de cuir crevée, ainsi que quelques autres ordures dépareillées, semblables à des reliques d’un passé qu’il commençait à oublier…
La tenture de l’entrée claqua brutalement. Il tressaillit. Le Gamin sauta derrière lui tout aussi soudainement. Au moins, ce gosse avait des réflexes. Trois silhouettes de tailles inégales se découpaient dans le contre-jour. La plus proche, massive, s’avança, apportant avec elle une odeur de sueur rance. Les pieds nus campés dans le sol, elle exhibait fièrement, à l’inverse de ses protégées, sa poitrine énorme. Un semblant de tatouage parcourait la chair autour des mamelons percés d’un anneau, comme pour sacraliser la fonction de leur propriétaire. Il ne pouvait s’empêcher de comparer ce qui faisait l’orgueil de la Matriarche à un amas de chair avariée. Un peu comme une baleine échouée. Le Marcheur frémit de dégoût en entrapercevant les incisions et les cicatrices multiples sur et autour des seins. Les reliquats négligés de sa chirurgie s’étaient élargis et dégradés par manque de soin, tandis que des marques plus récentes et gauches témoignaient des tentatives de renouveler les nombreuses nanopoches de silicone. Répugnant. Il avait beau détourner le regard, il ne parvenait pas à occulter de son esprit l’image de ces deux excroissances monstrueuses en train d’évoluer vers la nécrose. La voix cinglante claqua comme un coup de fouet :
«Alors, chien de Vagabond ! Que me rapportes-tu de tes chapardages ?»
La Matriarche ne se résumait malheureusement pas à deux protubérances gangrénées… Il lança d’un ton qu’il espérait empreint de déférence :
«Le tribut habituel, Grande Matriarche ! Deux poches d’eau, comme convenu...
- Espèce de chacal pelé ! Un jour, je saurai où tu la puises ! Et ce jour-là, tu ferais mieux de ne pas être né...» persifla-t-elle entre ses dents.
Conversation manifestement engagée : premier objectif atteint...
«Qu’as-tu d’autre ?» Il grimaça. Quel rapace elle était !
«Une chaîne en alliage, du polymère de tungstène ; trois doses de carburant hybride ; et aussi une nanopoche...
- Limier !!! grogna-t-elle aussitôt.»
Une lueur de convoitise consumait ses yeux porcins. Le Limier se précipita immédiatement vers le Marcheur. Cette Amazone n’était pas une boule de muscles, mais les médicovirus à effets rétrostéroïdes l’avaient dotée d’une constitution solide et élancée. Les veines parcouraient ses avant-bras comme autant de canaux d’irrigation. Une allure de fauve, ou de molosse, accentuée par son capteur olfactif sur la crête nasale. Tellement féminin ! Le Marcheur ricana intérieurement. C’est avec raison qu’on ne l’appelait pas la Limière ! L’Amazone le délesta sans ménagement de son sac, s’agenouilla, et l’ouvrit au sol. Et le Gamin continuait à s'agripper de toutes ses forces à sa jambe.
La Matriarche avait saisi la nanopoche, et tournée vers l’entrée, elle l’élevait maintenant à la lumière du jour. Les rayons lumineux traversaient tant bien que mal les nanocloisons et se réfractaient à travers le silicone jaunâtre d’une salubrité douteuse. Quant à la dirigeante du clan, elle ne laissait rien transparaître, si ce n’est une fébrilité malsaine à l’idée de pouvoir ajouter une masse supplémentaire de silicone expansé à l’un de ses attributs. Elle finit par minauder :
«Je crois que nous allons trouver un arrangement... La Hyène, bouge ta carcasse immonde hors de ma vue et négocie avec lui ! »
L’interpellée, restée un retrait jusque-là, se retourna et fit mine de repartir vers le magasin. Mais le Limier la bouscula et éclata d’un rire guttural lorsqu’elle mordit la poussière. Il se rapprocha ensuite du Marcheur et le poussa avec le bas de sa lance afin de le conduire au magasin sous un Soleil implacable, pour marchander ses maigres possessions. Le Gamin les suivit comme il put. Une fois arrivé, le Marcheur souleva la toile de l’entrée et déboucha en suffoquant dans l’habitacle surchauffé, écrasé par la chaleur lors de son trajet à l’extérieur des tentes. Le Limier attrapa le Gamin par le bras et le retint dehors. Le Marcheur se retourna aussitôt et hurla. «Bas les pattes !!!» Une rage sans nom l’avait saisi. Le Limier éclata de rire et se contenta de lâcher prise. Le Gamin se précipita à nouveau sur lui, et la toile retomba sur le Limier. Le Marcheur leva la tête. La Hyène s’affairait déjà derrière un comptoir branlant. Sa face était déformée par un implant de mâchoire en cobalt, qui lui donnait une face reconnaissable entre toutes. Elle était plus petite, manifestement mise à part par les autres. Elle avait assisté à l’esclandre et dardait son regard scrutateur sur le tandem improbable.
«Qu’est-ce que tu apportes ?
-Chaîne de polytungstène. Avec deux d’eau et trois de carbu’. J’ai aussi une nanopoche, ta patronne l’a vue. »
Elle éclata de son rire si caractéristique. Ses éclats moqueurs retentissaient à l’improviste, et souvent sans raison. C’était pour ça qu’on l’appelait la Hyène, d’ailleurs. Les modulations aigües qui résonnaient à ses oreilles mirent du temps à s’arrêter. Enfin. Il allait pouvoir parler affaires. Il sortit la chaîne de son sac et la lui tendit. Elle la saisit, et l’examina attentivement, mordit un coup le proto-métal. Elle inclina la tête sur le côté. Chargea:
«Chaîne et eau. Quatre plasto-boîtes.»
Aïe. Ça n’était pas de bon augure...
«Hors de question. Je ne vais pas tenir avec quatre... Et j’ai obtenu bien mieux il y a six semaines ! Pour moins d’eau que ça !
-Tu sais très bien qu’on trouve de moins en moins de plasto-boîtes. Les derniers nomades de la région ont disparu depuis deux ans, pendant la tempête de sable. Et c’est pas avec des cadavres que tu vas commercer ! Baisse de l’offre égale hausse de la valeur. T’es pas au courant, l’intello ?!?»
Elle commençait sérieusement à lui courir sur le haricot en plasto-boîte, là, présentement.
«Très drôle ! Et tu crois...»
Elle l’attrapa par le col par-dessus le comptoir. Petite, mais teigneuse ! Elle éclata:
-Ecoute-moi bien ! Ici, c’est moi qui décide, c’est moi qui choisis, c’est moi qui impose !»
Sa voix se réduisit à un grondement impérieux.
«La Matriarche en a après toi et ta source d’eau. Le moindre écart, la moindre erreur, et tu y passes...»
Le Marcheur la repoussa d’un geste brusque, et hésita quelques secondes. Puis les extrémités de ses lèvres se soulevèrent subrepticement. L’ironie se distilla insidieusement dans son propos:
«Malheureusement pour toi, la Matriarche veut sa nanopoche. Je crois qu’elle y tient... énormément. Tu vas devoir mettre plus si tu veux la satisfaire...»
Elle fronça les sourcils et retroussa légèrement ses lèvres, dévoilant ses canines. Elle feula:
«Six boîtes si tu rajoutes le carburant. Et avec la nanopoche, je t’en donne dix. Non négociable ! Amène ton sac, et ensuite, dégage !»
Il avait obtenu peu. Trop peu. Il avait vraiment besoin de ces vivres. Il serra les dents. Les Amazones tenaient vraiment à l’humilier jusqu’au bout. Comme d’habitude. Il fallait même qu’il vide lui-même son carburant dans la citerne. Il était maintenant à son sommet, à côté de la grande tente. Il desserra le regard devant lui puis l’ouvrit en tenant sa tête à distance. Des vapeurs méphitiques surgirent aussitôt de l’ouverture. L’odeur lui révulsa les boyaux. C’était de la folie ! La moindre étincelle ferait tout exploser ! A côté de la grande Tente, de surcroît... Il s’agissait de carburant synthétique de substitution aux énergies fossiles, conçu pour les usages courants, mais aussi pour les proto-fusées et les propulseurs anti-gravité ! Extrêmement instable, et malodorant ! Il bloqua sa respiration et déversa le contenu visqueux de la première poche, qui dégoulina, comme vomi par son contenant. Très malodorant, en effet... Il fit de même avec les deux suivantes, referma le regard, puis se hâta de descendre du ballon ventru. Cet endroit lui flanquait la chair de poule...
Une bourrasque de vent le cueillit à son arrivée au sol. Encore une tempête de sable qui se préparait. Ils devaient partir maintenant. Les vortex de poussière se révélaient souvent être des pièges mortels...



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Il sentait chaque muscle de son corps le brûler sous les assauts de l’acide lactique et des phytotoxines. L’air sec et ardent qu’il respirait consumait ses poumons. Mais il lui fallait fuir coûte que coûte.
Le Marcheur s’avança entre les murs à demi écroulés, écrasant de vieux livres qui tombaient en poussière. Hobbes ; Siemmel ; Giono ; Arendt. Tant de noms à jamais oubliés. Il ramassa un dossier desséché sur une étagère penchée. BNF-Section Humanités-Réf 109925B78-2063. Un registre papier, à l’époque des supports-silice informatisés... l’idée avait quelque chose de risible ! Cela avait été tellement caractéristique du pays, autrefois, cette défiance désuète parfois obstinée face à l’évolution technologique... Il sourit devant cet artefactvenu d’un autre âge. Le Marcheur jeta la chemise par terre et continua à avancer. Il repéra enfin l’entrée dérobée du passage qui menait en pente irrégulière dans les souterrains. Il pénétra avec un frisson dans la pénombre rafraîchissante. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pu échapper à la chaleur intenable qui régnait au-dehors. Le Gamin se tint à son vêtement, dans son dos. Ils progressèrent sur quelques mètres, s’enfonçant dans l’obscurité. Puis ils débouchèrent dans une cavité sombre de quelques mètres de large. Un lent goutte-à-goutte résonnait lugubrement contre les parois. Le Marcheur se dirigea à tâtons vers un renfoncement et trouva ce qu’il cherchait: une grande cuve métallique encastrée dans le sol. Le bruit d’écoulement provenait de la voûte: une eau sombre et putride suintait depuis les fentes du plafond et retombait goutte après goutte pour s’accumuler dans le fond du bassin. Et dire que c’était le seul point d’eau potable de la région... Quelle misère ! Il posa son sac qui contenait les poches sur le côté et entreprit de se dénuder. Le Gamin s’installa un peu plus loin, sur un rebord de la cavité. Lorsque le Marcheur eut terminé, il entra avec un frisson de dégoût dans le cloaque, puis s’allongea et se cala contre le rebord. Seule sa tête était à l’air libre maintenant. La démangeaison habituelle commença à apparaître sur toute sa peau en contact avec l’eau. Processus de purification. Il détestait cela, mais il fallait bien qu’il rapporte de l’eau potable. Il n’avait pas assez de vivres, les Amazones avaient fait main basse sur les dernières traces de nourriture dans la région: le stock de conserves en plasto-boîtes d’une halle de tri. Elles avaient réuni toute cette nourriture dans leur campement. Il grimaça. La situation était intenable. Il ne pouvait pas faire affaire avec quelqu’un d’autre: il n’y avait pas d’autre âme qui vive dans la région. La seule carte en main qui lui restait, c’était son système filtrant implanté dans son génome par son père. Heureusement, il était le seul à le savoir. La Matriarche avait usé de toutes ses ruses pour savoir comment il obtenait de l’eau potable, débarrassée des polluants biochimiques de quatrième génération. Et il ne donnait pas cher de sa peau dans le cas où elle aurait compris. Mais jusque là, elle avait échoué. Il n’y avait que le Gamin qui était au courant. Le Gamin. Il ne savait pas s’il pourrait le protéger dans ces conditions. Il s’était pris d’une affection muette pour ce gosse sorti de nulle part. Peut-être parce que lui, avec son paternel... Non ! il ne voulait pas y penser. Il fit un mouvement brusque du bras qui réveilla la douleur et le ramena à la réalité. Les phytotoxines s’accumulaient avec l’acide lactique dans ses muscles, résultat de l’épuration de l’eau. Il allait le sentir passer ! A ce rythme de baignade, si le mot était approprié, il n’allait pas faire de vieux os à cause du poison filtré dans l’eau polluée...
Il tourna la tête. Il avait cru entendre un bruit. Il jeta un coup d’œil au Gamin. Sa vision s’était adaptée à la pénombre entre-temps, et il le vit assis, les bras autour des jambes, le menton posé sur ses genoux. Il se balançait d’avant en arrière, le regard dans le vague, régulièrement. Le Marcheur soupira:
«Allez, viens !»
Le Gamin se redressa lentement, comme s’il n’était pas encore revenu complètement de son monde onirique.
«Regarde... L’eau est déjà bien épurée. Ma peau a absorbé les polluants. On va bientôt pouvoir y aller»
Il se redressa et sortit de l’eau. Il revêtit rapidement ses hardes, il allait sécher rapidement, avec la chaleur dehors.
«Tu connais le terme génie génétique ? Non ? Eh bien tu as de la chance ! Je sens venir une énorme migraine à cause des toxines !»
Le Gamin se contentait de le regarder. Muet. Comme toujours. Mais le Marcheur crut distinguer l’ébauche d’un sourire sur son visage, devant ses efforts patauds pour le distraire. Et ça, cela valait tout l’or du monde.
Il sortit la première poche de sa besace, et se pencha sur la cuve pleine. Il commença à la remplir. Il tressaillit brusquement. Vers la sortie de la cavité. Un bruit différent du goutte à goutte. Une pierre qui avait roulé. Il n’eut pas le temps de faire un geste qu’une silhouette se glissa entre lui et la faible lueur du tunnel.
Des pensées fusèrent à travers son cerveau. Ils avaient été repérés. Et cet inconnu avait tout entendu. Tout. La silhouette lança un cri d’alerte, puis brandit un objet fin et allongé. Qui ressemblait à une lance. Le Marcheur lâcha ses poches d’eau et se jeta en avant. Percuta son adversaire au ventre et le projetant contre les aspérités de la paroi. Un bruit de choc étrange résonna lorsque les deux corps entremêlés percutèrent le béton. Son adversaire s’affaissa, et resta au sol, inerte. Le Marcheur relâcha son souffle. L’ennemi avait du recevoir un choc au niveau de la nuque, probablement. Il vit alors la poitrine mutilée. Il sentit le sang quitter son visage. Là, ils étaient encore plus mal. Meurtre aggravé sur agent de la Matriarche. Déjà, les cris des autres Amazones se faisaient entendre au loin. Il s’élança vers la sortie en tirant le Gamin derrière lui. Ils débouchèrent à la surface. Le Marcheur cria:
«Va-t’en ! Cache-toi ! Elles ne doivent pas te trouver !»
Le Gamin ne bougeait pas, tétanisé devant le corps. Le Marcheur se pencha vers lui, et planta son regard dans le sien. Il lui asséna, d’une voix impérieuse:
«Fais ce que je te dis !»
Le Gamin regarda une dernière fois ses yeux, puis se retourna et s’élança entre deux monceaux de gravats de l’ancienne Bibliothèque.


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Une nausée pernicieuse luttait pour prendre le contrôle de son estomac. Il attendit un instant qu’elle passe, puis se décida à ouvrir les yeux...
Il sentait chaque muscle de son corps le brûler sous les assauts de l’acide lactique et des phytotoxines. L’air sec et ardent qu’il respirait consumait ses poumons. Mais il lui fallait fuir coûte que coûte. Attirer les Amazones loin du Gamin. S’il avait réussi à se cacher...
Il courait aux environs de l’ancien centre-ville, sur la Grande Avenue. Il devait ruser... L’ancienne Grande Arche du quartier d’affaires. Il n’avait pas d’autre échappatoire. Depuis la zone effondrée à côté de l’hypercube évidé, il pourrait se glisser dans les anciens tunnels du métro magnétique dont il connaissait les moindres recoins. Ce serait un jeu d’enfant de les semer et de ressortir à l’autre bout de la ville. A condition d’y parvenir…
Il entendait la cavalcade des sbires de la Matriarche au loin, à plusieurs centaines de mètres derrière lui. Si elles ne l’avaient pas rattrapé, il ne réussissait pas à se défaire de ses poursuivantes. La rue devant lui était bloquée par une barricade de carcasses rouillées, d’une quinzaine de mètres de haut. Encore un reste des Grandes Emeutes. Mais ça lui compliquait la tâche. Il grimpa sur la première épave. Agrippa une portière au-dessus. Le métal tordu et déchiqueté menaçait de céder sous son poids à chaque instant. Il tirait sur ses bras, et jouait des jambes le plus rapidement possible, mais la difficulté de l’ascension le fatiguait rapidement. Et il entendait ses poursuivantes se rapprocher inexorablement.
Il se hissa sur un véhicule vieux d’un-demi siècle. Il avait progressé sur les trois-quarts de la hauteur. Il commençait à manquer de souffle. Avec la fatigue, il risquait à tout moment de chuter ou de se blesser sur le métal calciné. Chienne de vie ! Attraper le coin de cette plaque. Caler son pied. La sueur rendait ses mains glissantes. Il ne lui restait plus qu’un mètre avant le sommet. Et, à ce qu’il lui semblait, à peine plus entre les Amazones et lui !
Lorsqu’il se fut hissé en haut du monticule, il se retourna. Les cris des guerrières se faisaient plus proches, plus pressants. Il aperçut du mouvement au pied d’un gratte-ciel effondré, à quatre ou six cent mètres au bout de la rue. Le petit groupe d’Amazones. Elles étaient une dizaine. Il n’avait plus beaucoup de marge. Quelle plaie que la Matriarche ! Plus le temps de finasser. Il redescendit de l’autre côté, presque en chutant, de manière contrôlée. Agripper chaque rebord, s’aider de chaque surplomb, que ce soit avec les mains ou les pieds. Il n’était plus qu’à trois mètres du sol. Encore quelques carrosseries de voitures, et même ce qui devait être un vieil exosquelette. Il se laissa retomber souplement sur la portière de l’un des véhicules, qui était en équilibre sur le flanc.
C’est alors que l’appui de sa jambe droite, une tôle fragilisée par le temps, céda dans un craquement hideux. Déséquilibré, il lança son bras pour attraper un conduit tordu qui émergeait de la muraille métallique ; mais celui-ci ploya aussitôt, le suivant dans sa chute. La hanche du Marcheur heurta un montant de portière, il n’eut pas le temps de sentir la douleur que le sol parvenait déjà à sa rencontre. Il amortit le choc en pliant les jambes comme il le put, mais sa cheville se déroba. Il roula sur le côté en étouffant un cri.
Il vomit une flopée d’injures. Il s’assit sur le béton fissuré de l’avenue, et se pencha sur sa cheville droite. Il réussit à la bouger, malgré la douleur qui lui vrilla le pied. Il rajusta son sac puis se releva tant bien que mal, en examinant les alentours. Il lui fallait un appui. Le tuyau tordu suffirait, à défaut de temps, et d’autre choix.
Il s’éloigna clopinant dans la direction opposée aux Amazones, vers les piliers du monorail. Il ne put s’empêcher de ricaner intérieurement. Quelle ironie pour le Marcheur !
Il n’avait pas pu atteindre l’entrée du métro souterrain. Ni l’accès aux catacombes. À éviter par ailleurs, celles-là. De vieilles émanations de gaz sarin, deuxième du nom, transformaient en piège mortel les galeries de la nécropole depuis les Grandes Répressions. Il se trouvait maintenant dans le parking d’un centre commercial, au quatrième sous-sol. S’il parvenait à trouver un accès au système d’aération, il pourrait peut-être se dissimuler...
Les cris des Amazones résonnaient déjà à l’entrée du quatrième niveau. Il sentait la panique le gagner peu à peu. Lorsqu’il était sur la barricade, il avait cru reconnaître l’une d’elles. Le Limier. Peut-être que dans cette autre section... Oui ! Un panneau technique était visible à sa gauche, à moitié détaché. Carré, hauteur d’homme, un mètre soixante-dix environ. Il se précipita dans cette direction comme il put, manquant de s’écrouler à chaque pas à cause de sa cheville et des monticules de gravats.
Objectif atteint. Maintenant, dégager le panneau. Son sang battait douloureusement à ses oreilles. Mais pourquoi ne cédait-il pas ? Les bruits se faisaient de plus en plus proches. La vis de droite s’obstinait à résister. Ses bras tremblaient, il ne pourrait pas y arriver... Tout au plus une légère courbure. Et il entendait les éclats de voix. Distincts à présent. Il faiblissait. Le panneau se tordit sans crier gare et s’arracha. Il vacilla dangereusement sous la surprise. L’épuisement le gagnait.
Le Marcheur posa le panneau au sol. Il leva les bras et agrippa le rebord. Serra les dents, tira. Encore un peu plus haut. Il y était presque. Ses doigts gourds et endoloris ne réagissaient plus correctement. Il fouillait désespérément la gueule obscure du conduit d’aération avec ses mains pour trouver une prise dans le béton nu et froid. Réprima un cri sous les assauts de la douleur et des crampes. Il s’efforçait de contenir ce sentiment angoissant de se savoir traqué. Soudain, à force de fouailler dans l’obscurité, sa main agrippa une fente minuscule. Il se lança avec ses dernières forces. Retint le gémissement qui menaçait et se hissa dans la bouche, en se traînant dans la couche épaisse de poussière qui avait envahi la gaine. Il progressa en tirant sur ses coudes sur trois mètres jusqu’à un renfoncement obscur, se tourna et s’y cala.
Les échos mugissant des Amazones, la peur panique qui lui nouait les entrailles, sa cheville qui l’élançait d’une douleur lancinante, la fatigue mêlait tout ceci dans un chaos fiévreux. Il était couvert de crasse. Empestait l’odeur âcre de la sueur par tous les pores de sa peau. Ses tremblements fébriles persistaient. Oh, il se doutait bien du sort qui l’attendait s’il se faisait prendre. Au mieux, l’émasculation, avec une vraie boucherie. La Matriarche était connue pour faire dans la dentelle, bien sûr...
Les voix se rapprochaient. Toujours plus. Si jamais ce que les Amazones racontaient sur l’implant olfactif du Limier était vrai, il était fichu à coup sûr. Il se mordit la lèvre. Quel imbécile ! Il aurait dû être plus prudent. Sentir le danger. Il le savait. Il était fautif, et chaque écart aux règles de survie était sanctionné immédiatement. Il ignorait où il pourrait se réfugier par la suite, ni comment il pourrait retrouver le Gamin ; tout ce qu’il lui restait à faire, maintenant, c’était d’attendre qu’elles repartent. Silencieusement.
D’ailleurs, il lui semblait que le vacarme de la poursuite s’était atténué. Non, il s’était atténué. Il se figea dans la pénombre, bloquant sa respiration pour mieux percevoir les sons autour de lui. Un léger fond sonore qui provenait vraisemblablement des niveaux inférieurs, par la rampe en spirale qui traversait tous les niveaux du sous-sol. Il se redressa légèrement. Pas de bruit dans les environs direct. Silence de mort. Un frisson glacé lui traversa bizarrement l’échine. Mais il avait réussi. Pour peu, il en aurait pleuré de soulagement. Il fut pris d’un rire nerveux. Il avait échappé à la Matriarche ! Marcheur 1, Matriarche 0...
Il se glissa vers la sortie du conduit à reculons pour pouvoir mieux ressortir, en grimaçant lorsqu’il poussa sur son articulation blessée. Ses pieds débouchèrent finalement dans le vide. La couche de poussière était tellement épaisse qu’il en avait partout sur ses bras et ses jambes, il y creusait des sillons profonds à chacun de ses mouvements. Sillons profonds. Il sentit le sang quitter son visage. Sillons profonds, parfaitement visibles depuis l’extérieur.
Un cri bestial lui vrilla les tympans. Quelque chose lui saisit le mollet droit et se mit à le broyer, tout en le tirant violemment à l’extérieur. Il n’eut pas le temps de pousser un cri qu’il était déjà projeté sur le sol. Le choc lui expulsa l’air des poumons. Il voulut se retourner en suffoquant, entendit le rugissement aigu du Limier. Sa tête explosa en une myriade d’étincelles colorées, semblable à un ancien feu d’artifice de la Fête Nationale, d’un psychédélisme du plus mauvais goût. Heureusement vite englouti par un trou noir vorace. Néant.
Il regardait le ciel. La lueur faiblarde de quelques étoiles luttait pour traverser le plafond nuageux de nanoparticules fines de pollution. Il fronça les sourcils. Que se pass...
« Vous pourriez avoir l’obligeance de m’accorder ne serait-ce qu’un peu d’attention !» lança une voix en haut sur sa droite. Il tourna la tête vers l’homme à ses côtés. Svelte, les trais aristocratiques, quelques implants oculaires discrets mais de toute évidence onéreux et de technologie pointue qui trahissaient une appartenance à la haute société... un visage qu’il n’aurait jamais cru revoir ; même les souvenirs qu’il avait de lui s’estompaient sous la patine du temps.
« Père ?»
Que diable faisait-il là en tenue de soirée ? Et pourquoi donc était-il si grand ?
- Vous vous égarez trop, ainsi que je l’ai toujours dit. Cela vous mènera à votre perte...
- Mais... Que faites-vous là... Je...
- Votre esprit ne fait que vagabonder, rêvasser, et cela ne fais qu’aller de mal en pis !»
Son père se pencha brusquement vers lui. Il se retrouvait comme un enfant pris en faute, mais le paternel se mit à susurrer à son oreille:
« Il serait préférable que vous daigniez accorder plus de temps à nos visiteurs... Dois-je vous rappeler que maintenir notre rang nécessite une vigilance de tous les instants ?? Nonobstant votre jeune âge, je vous saurais gré de ne pas présenter à nos... invités... des prédispositions dévoyées d’intellectuel engagé, ou de... de...»
Il semblait chercher le mot exact. Il se redressa, une moue de répugnance déforma son auguste face, alors qu’il crachait ce mot comme une glaire régurgitée, qui aurait émergé de quelques tréfonds vulgaires de sa noble personne:
« ...d’artiste... Cela nous causerait, à votre génitrice Sixtine-Isaure Adélaïde, ainsi qu’à moi-même, le plus vif des déplaisirs... »
Ce n’était pas possible... Il avait vécu cela durant son adolescence, sur la terrasse panoramique... Apparemment, les effets du réchauffement climatique ne s’étaient pas faits sentir, et la société n’avait pas encore implosé. Il devait rêver... Il ouvrit la bouche pour tenter de réagir, quand un fracas explosif se fit entendre au dessus de lui, en même temps qu’un éclatement kaléidoscopique envahissait sa rétine. Il releva la tête et distingua les corolles maladives des feux d’artifice qui s’épanouissaient comme des rafflesia nauséabondes en éclairant l'oppressante chape nuageuse. Fleurs de feu qui s’étendaient, jusqu’à envahir tout son champ de vision. Néant.
La voix de son père retentissait avec son dédain patricien tellement caractéristique, par bribes éparses:
«Vous avez toujours été faible...»
«Nous vivons dans la jungle, et dans la jungle, ce ne sont pas les plus forts qui survivent, mais les plus prévoyants...»
«Néanmoins, fils, j’ai décidé de vous faire bénéficier du tout dernier traitement filtrant sur lequel je travaille. Ne prenez pas cela comme une faveur, il s’agit uniquement d’accorder une ultime chance à votre cas désespéré. D’autant plus que j’ai besoin d’un cobaye: ce Code de Déontologie absurde et malavisé m’interdit d’expérimenter sur des êtres humains...»
«Un semi-échec seulement, mais quels progrès inespérés ! Juste quelques effets secondaires un rien gênants dus à l’élimination des polluants qui ne remettent pas en cause mon programme d’étude sur les stations d’épuration. Souriez donc, vous n’êtes pas à la morgue...»
La voix distinguée laissa place à celle d’un prêtre, rocailleuse et hachée, rituelle, empreinte de religiosité:
«Tu es poussière et tu retourneras à la poussière... Ton corps ne sera pas méthanisé, mais offert selon tes ultimes volontés à la science d’augmentation génétique à laquelle tu as tant contribué. Puissent ton épouse, Sixtine-Isaure Adélaïde, ainsi que ton fils, honorer ta mémoire...»


O OO O O
Il avait encore perdu du temps, recroquevillé sur le sol à cause de la douleur, et il avait l’impression que ces migraines allaient croissant. Il s’arrêta le temps d’habituer ses yeux à la pénombre.
Sa nuque était raide, endolorie. Une marche militaire s’obstinait à tambouriner contre les parois de son crâne. Le Marcheur garda les yeux fermés... Depuis combien de temps...?
Manifestement, il était à genoux, la tête penchée en avant. Il essaya de bouger. Peine perdue, ses poignets étaient liés derrière son dos, autour d’un poteau ou d’un pilier. La corde métallique frottait et entamait sa peau enflammée, dès qu’il esquissait un mouvement. Que sa tête lui faisait mal ! Une nausée pernicieuse luttait pour prendre le contrôle de son estomac. Il attendit un instant qu’elle passe, puis se décida à ouvrir les yeux...
Sa vue était brouillée, il ne distinguait encore pas grand-chose dans le patchwork d’ombres et de lumières qui parvenait à son cerveau. Mais il percevait l’étouffante chaleur ambiante. Il releva la tête avec un grognement. Le monde autour de lui devint progressivement plus net. Il devait se trouver sous une tente dont l’entrée était ouverte, la lumière aveuglante devait provenir de là.
Il n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps qu’une silhouette massive surgit sur le pas de l’entrée. Il eut beau plisser les yeux pour essayer de la distinguer, il reconnut la Matriarche seulement lorsqu’un rire suraigu se propagea dans sa masse de chairs mortes et de graisses, comme une onde tellurique au sein des plaques terrestres. Un cachalot à moumoute. Avec un rire de baleine. Tiens donc... Le ricanement s’éteignit sur une toux subite, avec un crachat de sang. Le son strident n’avait fait que renforcer son mal de crâne. Elle l’ignora et se redressa de toute sa superbe, ou plutôt ce qu’il en restait:
«Alors, Vagabond, on a essayé de tuer une de mes protégées ?» Comment ça ? Il avait certainement mal compris... Elle se rapprocha, pas après pas. «Mais surtout, j’ai appris que tu as voulu me cacher... certaines choses...» Ah, non... Il avait très bien entendu. «Pourquoi as-tu voulu me le cacher ?» Tiens, bonne question ! Chaque avancée se répercutait en oscillation adipeuse, qui se propageait comme une onde transversale le long de son corps. «Tu sais très bien que cela ne sert à rien, minauda-t-elle. Rien ne m’échappe, ni à moi, ni à mes petites protégées...» Probablement un dérèglement hormonal, toute cette graisse. À force de jouer avec le feu... «A cause de ton comportement inapproprié, je vais devoir sévir...» Elle passa derrière lui. «Tu sais ce que cela signifie...» Ce n’était pas comme si sa réputation la précédait... Ongles arrachés, scarifications, émasculation, mort lente... Rien que du bonheur en perspective ! Si seulement sa migraine voulait bien passer, il pourrait en profiter pleinement... Il ricana intérieurement. «Mais...» Ah bon, il y avait un mais ? Elle étira ses lèvres couturées dans un sourire sanglant. Pas bon, ça... «Je ne te tuerai pas maintenant, tu vas d’abord m’être beaucoup plus utile...» Il allait passer à la casserole...
Un grand fracas d’éclaboussement retentit lorsque le Marcheur percuta la surface liquide du bourbier. L’eau croupie s’insinua aussitôt sous ses vêtements, dans ses chaussures, jusque dans sa bouche qu’il n’avait pu s’empêcher d’ouvrir. Il s’étrangla à moitié et se mit à tousser. Même le baiser putride du limon était tiède. Il étouffait sous la chaleur, malgré l’ombre projetée sur la fosse du bourbier par une toile épaisse. Il se redressa. La fange lui arrivait en haut du torse, et des nappes d’hydrocarbures flottaient à sa surface. «Et maintenant, nettoie-moi ce trou ! Tu as intérêt à éclaircir cette eau si tu veux survivre !» Il regarda plus haut, en direction de la Matriarche et du Limier, juchés sur le rebord quatre mètres plus haut. Les autres Amazones étaient là également, et riaient de lui. Il crut même reconnaître celle qui l’avait repéré dans la cavité. Elle l’avait vendu... Impossible de remonter seul, ou presque, les parois boueuses étaient instables et glissantes. Evidemment. Et les mitochondries chlorophylliennes sous les pores de sa peau commençaient à entrer en fonction pour filtrer le liquide épais et fétide et à libérer leurs toxines. L’eau commençait à frémir à la surface de sa peau, quittant le brun pour évoluer vers un gris un peu plus clair. Il se rapprocha en pataugeant de la paroi et s’y appuya. Il retint un gémissement. Son épiderme le brûlait. Le système biologique de filtration fonctionnait en surcapacité, il allait s’empoisonner ! Il avait déjà vu plus raffiné comme mode de torture ! Il planta ses doigts dans la terre humide et suintante juste au-dessus de lui, et se hissa. Il laboura la pente avec ses jambes, progressant encore un peu. Une vraie patinoire ! Et qui puait en plus ! Mais la glaise infâme céda sous ses pieds, et il chut lourdement dans la fange.
Un ordre de la Matriarche retentit. Il percevait de l’agitation derrière elle. Elle s’adressa à lui, dévoilant ses dents rougies dans un sourire carnassier: «Holà, Vagabond, tout doux... Sais-tu que nous avons un autre invité ?» Il distingua alors horreur la silhouette qu’on amenait en haut, à ses côtés. Le Gamin.
Cela faisait deux jours maintenant que le Marcheur était dans la fosse. Les battements arythmiques de son coeur expulsaient à chaque contraction les déchets et les toxines dans son système circulatoire, pour atteindre tous les organes. Sa fièvre empirait. Et l’eau s’était à peine éclaircie. Il n’avait rien mangé, mais il se préoccupait d’abord du Gamin, dont il n’avait aucune nouvelle. Il avait seulement compris qu’il était enfermé dans une tente annexe, non loin de celle de la Matriarche. Il devait sortir de là puis s’échapper avec lui. Mais la remontée était impossible. D’ailleurs, personne n’avait jugé bon de le surveiller.
«Alors on profite du bain ?» éclata une voix goguenarde dans son dos. Il se retourna péniblement. Tiens, la Hyène, juchée en haut du talus. Surtout, ne rien répondre. «Attrape cette corde !» Elle lui en lança une extrémité. Elle avait perdu la tête ? Il resta interloqué quelques instants, puis s’avança vers le bas de la paroi où elle gisait et la saisit avant qu’elle ne s’enfonce dans le bourbier. Il demanda, méfiant: «Pourquoi ?» Elle ne répondit pas et tira un coup dessus, il faillit la lâcher. Elle éclata de son rire dément. «C’est bon, c’est bon !» s’exclama-t-il précipitamment. Il noua l’attache autour de son bassin aussi vite que possible, les doigts fébriles ; puis il s’y tint des deux mains. La Hyène commença alors à tirer, arc-boutée. Heureusement, la pente était modérée. La seule chose qui l’avait empêché de sortir, c’était la paroi glissante, sans adhérence. Il parvint finalement en haut, et s’étala dans la poussière, pour rejeter tripes et boyau.
Le Soleil dardait ses rayons implacables au-delà de la portée de la bâche. Le Marcheur se redressa tant bien que mal, et tangua aussitôt. Lorsqu’il se fut stabilisé à grand-peine, il réitéra: «Pourquoi ?». Cette fois-ci, elle ne rit plus. « La Matriarche est mourante, même si elle le cache. Après ce qu’elle m’a fait subir... je voulais te donner une chance, pour rendre le jeu un peu plus équitable... Je quitte le campement. Mais si jamais je retombe sur toi, je n’hésiterai pas à en finir une bonne fois pour toutes...» Elle tourna les talons et s’éloigna dans la direction opposée à celle du camp, avant qu’il ait le temps de répondre.
Il resta abasourdi. Non, il ne pouvait pas y avoir d’explication rationnelle à son comportement. Il renonça à réfléchir plus avant, il n’était pas en état. Ses réflexes reprirent le dessus, il établit les priorités: localiser le Gamin, sortir le Gamin, se sortir du camp avec le Gamin. Les toxines continuaient à saturer sa circulation sanguine, et sa tête l’élançait. Combien de temps encore allait-il tenir ?
L’instant lui était favorable. Les Amazones et la Matriarche, regroupées dans la grande Tente, ne s’étaient pas encore rendu compte de son absence. Elles avaient péché par excès de confiance, et elles allaient le payer... Il s’élança aussi silencieusement qu’il put depuis le monticule derrière lequel il s’était caché et courut vers la tente principale, à l’opposé de l’entrée, en évitant le feu qui rougeoyait, attisé par les bourrasques qui gagnaient en intensité, un peu en dessous. Il y parvint, et se plaqua contre la citerne de carburant hybride qui flanquait la construction. Il dut gaspiller de précieuses minutes de son temps pour retrouver son souffle. Son muscle cardiaque se débattait de toutes ses forces et cognait contre sa cage thoracique. Et son mal de crâne qui empirait ! Les bruits étouffés d’une fête débauchée traversaient difficilement l’épaisse toile de la paroi. Il laissa son regard dériver sur ce qui l’entourait. Comment allait-il pouvoir les empêcher de les reprendre de nouveau, lui et le Gamin ? Il lui fallait un moyen de prendre de l’avance... Le vent qui se levait en forcissant augurait d’une tempête de belle taille. Ça ne pouvait que tourner à son avantage... Ses yeux tombèrent alors sur la vanne fermée du déversoir de la citerne. Il se figea. Un douloureux rictus déforma ses lèvres. Maintenant, c’était son tour.
Le Marcheur fut alors assommé par une migraine foudroyante.
Tu es poussière et tu retourneras à la poussière...


O O OO O
Tout n’était plus que flammes et tempête. Le feu brûlait sa rétine ; le vent hurlait dans ses oreilles une mélopée funèbre.
Il rentra dans la tente, la dernière qui bordait celle de la Matriarche. Il avait vérifié toutes les autres, mais aucune trace du Gamin. La toile tendue gémissait sous les assauts du vent. Il avait encore perdu du temps, recroquevillé sur le sol à cause de la douleur. Il avait l’impression que ces migraines allaient croissant. Les phytotoxines... Il s’arrêta, le temps d’habituer ses yeux à la pénombre. Il retint à grand-peine une exclamation lorsqu’il aperçut le Gamin, attaché comme lui auparavant à un poteau. Il avait des marques de scarification le long des membres, et sa tête baissée oscillait faiblement à chacune de ses respirations sifflantes... Le Marcheur se précipita. Le Gamin l’entendit arriver, et redressa la tête. Des sillons plus clairs striaient la crasse sur ses joues. Il avait pleuré. Sa lèvre inférieure était fendue, et sa tempe droite était tuméfiée.
«Ne bouge pas. Tout va bien se passer. Je suis là. On va...»
«Pourquoi ?» souffla le Gamin.
C’était plus un chuintement léger qu’un murmure audible. Le Marcheur regarda l’enfant, estomaqué. Il crut un instant qu’il avait mal entendu. Mais le Gamin avait parlé. Et ses yeux le dévisageaient, sans vraiment le voir. Le Marcheur ne savait que répondre au questionnement implacable de ce regard gris, hagard. Il le détacha et le souleva comme une plume. Il sortit de la tente et se dirigea vers l’extérieur du camp. Il dépassa les dernières constructions de toiles. Au bout de quelques minutes, le sol asséché s’éleva en pente modérée, comme il entamait la montée de l’ancienne rive, et le Marcheur monta par rapport à l’altitude des tentes. Des larmes se frayaient un chemin sur ses joues crasseuses, mais il les ignora. Il commença alors à tanguer, rattrapé par sa faiblesse, et fauché par les bourrasques de vent. Il tomba à genoux, en reposant tant bien que mal le Gamin. Il avait fourni un trop gros effort sans réfléchir. Il sentait une ultime crise poindre avec ses migraines.
Mais le sang quitta son visage lorsqu’il se rendit compte que le souffle du Gamin s’était arrêté sans qu’il ne s’en aperçoive.
«Non...»
Tu es poussière et tu retourneras à la poussière...
Le vent ne cessait de forcir ; les bourrasques poussiéreuses cinglaient son visage sans merci, mais il n’en avait cure. Ses tempes palpitaient, son monde était en train de s’écrouler.
L’explosion éclata alors loin derrière lui comme un glas funèbre, répercuté en écho dans les dédales de tours de la cité en ruine. Le carburant liquide s’était écoulé lentement depuis la vanne du réservoir qu’il avait ouverte, puis avait fini par atteindre le feu faiblissant. Le Marcheur se redressa, comme un automate, puis se retourna. Les gerbes de liquide enflammé commençaient à retomber, comme les corolles ignées de ses rêves fiévreux. Le sol stérile avait été éventré, là où reposait auparavant la citerne. Le cratère était large de vingt mètres, vitrifié, carbonisé, et brûlait encore par endroit. Des corps gisaient ça et là au milieu de l’incendie, certains démembrés. Il vit des formes enflammées qui titubaient. Un hurlement se fit entendre. Le Limier cramait littéralement, couvert de combustible enflammé, et sa course folle ne faisait qu’attiser ce qui le dévorait. Les rafales de vent aléatoires apportèrent au Marcheur des relents de chair grillée.
Un grondement lointain de fin du monde commença à faire écho au chaos de son être, et alla en s’amplifiant. Son regard se posa sur l’autre rive, bien plus loin que le campement. Une tempête de sable gigantesque roulait au loin et venait vers lui, occupant tout l’horizon au Sud, engloutissant progressivement les ruines éparses des gratte-ciels décadents, Pantagruel immense et purificateur. Plus puissante que jamais, elle fit s’effondrer sous ses tourbillons les derniers bâtiments qui avaient subsisté jusque-là. Elle atteignit alors l’extrémité de la zone dégagée, arborée de spectres desséchés, qui se terminait huit cents mètres plus loin, au pied de la Grande Dame de Fer. La tempête avala progressivement la distance qui la séparait de la Tour hiératique, puis referma son étreinte mortelle sur elle. La ferraille protesta avec fracas. Le pilier Nord céda en-dessous de la première plate-forme dans un mugissement effroyable. Le monument entama la description d’une parabole aérienne, si lente et noble qu’on aurait pu la prendre pour le signe de reddition d’un vieux maître d’armes, témoin d’une autre ère. Le Marcheur vit le sommet de la tour s’abattre dans un fracas lugubre de fin du monde, écrasant les ruines et ébranlant les tréfonds de la ville. L’ultime relique de l’orgueilleuse cité, abattue, disparut dans le vortex de poussière qui se rapprochait du Marcheur.
Tout n’était plus que flammes et tempête. Le feu brûlait sa rétine ; le vent mugissait dans ses oreilles une mélopée funèbre. Il abdiqua, et les demeures de son esprit s'embrasèrent à leur tour. Il tomba à genoux, rejeta la tête en arrière et hurla sa déréliction vers le ciel, alors que la tempête de sable survenait dans le lit asséché de ce qui avait été autrefois la Seine. La fureur des tourbillons se referma sur son cri qui s’était mué en un rire incontrôlé et implacable.
Tu es poussière et tu retourneras à la poussière...