Allway connected

Gaetano Stucchi


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Marcher de chez lui à l’arrêt du télébus, le lundi surtout, après les trois jours du week-end, était pour Léo un vrai plaisir. Son corps gardait encore un peu de la chaleur du lit, recommençait à bouger rapidement, secouant sa paresse intime ; et ses sens inspiraient l’air frais du printemps, quelques rares odeurs naturelles, le bruit léger du vent dans les arbres, la vue du Jet d’eaudans le lointain.
Le parcours en légère descente, court mais agréable, de la colline de Cologny jusqu’au bord du lac ; le bruit silencieux du trafic magnétique; les rares piétons comme lui, qui marchaient vite, le regard perdu vers le bas, dans les mille traces colorées du Goudron Relaxant EKA : tout cela lui donnait l’illusion de flâner librement, sans contrainte de destination ou de temps. L’image lointaine d’une migration quotidienne et beaucoup plus animée lui revenait à l’esprit, du quartier résidentiel à celui des bureaux, peuplée par une foule dense et désordonnée, où chacun était habillé à sa manière, de costumes différents et sans norme : Rome, la ville de sa jeunesse.
Sa marche ralentit brièvement en face d’une grande affiche numérique, qui – à côté des infos sur les parkings publiques, la température, le degré de pollution heure par heure – rappelait aux véhicules en direction du centre ville que « La famille est la base de notre société. Il faut la protéger à tout prix » : sur le visage de Léo l’ombre d’une grimace de préoccupation, que personne n’aurait vue.
Sur le quai, comme chaque matin, la petite foule des passagers inscrits attendait de voir apparaître sur le tableau électronique de l’arrêt les codes numériques correspondant à chacun, avant de monter l’un après l’autre dans le véhicule qui leur était destiné, prendre leur place réservée et se faire déposer sans erreur à leur lieu de destination. Un peu à l’écart du groupe, Léo ne pouvait se retenir d’explorer, d’un regard neutre et sans sympathie, les dos, les têtes, les visages – si quelqu’un se retournait – de ses compagnons de voyage.
Ses yeux s’arrêtèrent plusieurs fois sur les cheveux rouges et courts d’une jeune femme, coupe masculine mais élégante, le cou long et fragile d’un Modigliani, un corps mince et bien dessiné, d’où émane une sensation et une envie de chaleur et d’intimité : présence insolite parmi les habitués de cet arrêt à cette heure-la.
Quand le télébus de Léo arrive, la jeune femme ne monte pas, et lui non plus: il laisse clignoter son code sur le tableau, s’éloigne de quelques pas, s’intéresse à une vieille affiche, faisant mine de plonger dans le clip holographique d’un concert déjà passé. Il essaye en même temps de cacher le voyant rouge sur sa tempe droite, allumé par l’appel répété du bus, qui le réclame à bord. Le véhicule repart sans lui et Léo échange un regard avec la femme, qui esquisse à son tour un sourire: elle s’est peut-être aperçue de sa petite transgression et semble l’apprécier comme une avance silencieuse. Mais un deuxième télébus s’approche et cette fois-ci elle réagit à l’appel du tableau, évidemment son code s’est affiché, son voyant clignote en réponse, elle monte en voiture : lui hésite, puis il monte derrière elle, même si clairement la course n’est pas la sienne et le LED à sa tempe reste muet.
Ce lundi n’était pas une journée comme les autres, ni pour Léo, ni pour les citoyens de Genève. À l’intérieur du télébus, qui revenait vers la ville depuis Hermance, le dernier village de la Côte, les titres du Journal du matin défilaient sur le grand écran A+ à l’avant de la voiture : « Débute aujourd’hui le premier test officiel du nouveau Régime Éthique de la Famille. Genève parmi les cinq métropoles choisies pour cette phase expérimentale. Liberté et transparence dans les relations sexuelles… ». La voix emphatique du speaker, lisant les nouvelles communications du Gouvernement Continental, clouait seulement quelques regards aux images de l’actu.
- Liberté de baiser, enfin ! s’exclama un gros gaillard du fond.
Plus près de l’écran un type aux lunettes souffla sa réponse, à mi-voix :
- Pourvu que ce ne soit pas le bordel généralisé !
Le visage de Léo, assis au milieu, restait impassible, et surveillait sans émotion le déroulement du texte et des plans.
En début de course la plupart des sièges étaient encore vides et les autres passagers faisaient mine de regarder le paysage, quelques sourires du bout des lèvres, comme si ça ne les concernait pas. Les deux ou trois femmes surtout avaient l’air absent, sans réactions ni rougeurs. Sauf la passagère inconnue, qui semblait intéressée par le sujet et en même temps ne quittait pas des yeux, deux sièges plus loin, le profil de Léo. C’est donc elle qui le reconnut la première sur le grand écran, à la table d’une conférence de presse du jour précédent sur le nouveau Régime de Famille: le temps de lui lancer un regard, presque une invitation, plein de curiosité et de complicité, et lui, désorienté par le risque d’une popularité embarrassante, se lève soudain, comme pris en faute, et rejoint la sortie du bus pour descendre au prochain arrêt, n’importe lequel – ce ne sera jamais le sien –, sans se retourner .
Eh oui, Léo Poncet est un haut fonctionnaire, brillant et inutile, du Département de la Culture Globale.
- Tu l’as fait exprès ? Me laisser seul à la réunion du lundi, ce lundi-ci en plus, pour montrer à quel point tu es indispensable: c’est ça ?
- Mais non, je n’ai rien contre toi. Je n’ai pas voulu te mettre en difficulté. Simplement je n’y ai pas pensé... Ou plutôt, oui: mais sur le moment je n’ai pas cru que c’était grave.
Je ne sais pas pourquoi, je n’avais pas vraiment envie de venir m’asseoir au septième étage, d’écouter les discours, toujours les mêmes, de présenter un projet – TON projet – que je ne partage pas...
- Tu vois ? C’est ça, tu te défiles à la première occasion.
De l’autre coté d’un large bureau directionnel, cet homme un peu plus jeune que lui, chemise et cravate impeccables, le dernier modèle de display portable à son poignet gauche, regarde Léo avec un mélange de sympathie et de supériorité. Derrière lui une large baie vitrée ouvre sur la ville et le lac, encadrés comme dans une carte postale, le Jet d’eau au centre du paysage. La même impression de faux, d’un éclat froid et exsangue, domine l’espace intérieur : mobilier impeccable, sièges en cuir et boiseries bien cirées, le grand écran A+ qui occupe toute une paroi, le décodeur personnel en évidence sur la surface luisante de la table.
- Je ne me défile pas, je suis contre l’idée de légaliser l’adultère, depuis toujours, et tu le sais. Depuis toujours.
- Ah oui ! Sauf sauter les candidates les plus jolies, quand tu es nommé dans une Commission de sélection.
- Écoute, Alex, à mon âge la chair est faible, et l’esprit encore plus ! Et pourtant la chose n’a rien à voir avec ma famille, ma femme, mes enfants : je n’ai aucune envie de partager tout ça avec quelqu’un d’autre, même pas avec l’adolescente la plus jolie et vicieuse de la ville.
- On ne va pas recommencer cette discussion ! Tu vas faire ton boulot, même si tu n’aimes pas le projet ! On est bien d’accord ?
Maintenant le jeune homme est moins cordial, le voyant sur sa tempe brille plus fort: il a perdu sa patience, il a rougi un peu et monté le ton de sa voix. Léo fixe le décodeur d’Alexandre, le cœur de toutes ses prothèses, l’outil principal de son pouvoir : il pense peut être qu’on pourrait le casser d’un seul coup, définitivement.
Léo est seul en face d’un autre décodeur, le sien. Son bureau est beaucoup plus petit que celui de son chef, mais tout aussi froid et anonyme. Il vient de connecter au dispositif la prise cachée sous le voyant du côté droit de sa tête : sur l’écran de son ordinateur défilent les images d’une situation, que nous avons déjà vue, sa vision subjective à l’arrêt du télébus ce même matin.
La fille aux cheveux rouges sourit à la camera – à Léo –, avec une subtile insistance, elle hésite à monter dans la voiture, elle se retourne encore une fois... Une voix métallique accompagne la scène : ce sont les pensées de Léo, confuses et silencieuses, enregistrées en même temps que son regard.
« Elle est belle – elle m’invite – ce n’est pas mon bus – je vais me faire piquer – comment elle s’appelle ? comment je peux l’appeler ? – elle a compris qu’elle m’intéresse – je n’ai pas envie d’aller au bureau – que vais-je lui dire ? – si vraiment elle était d’accord... »
Le visiophone sonne et un autre visage de femme remplace sur l’écran le défilé des images « mentales » du matin: Léo n’est pas content de l’interruption, son doigt hésite sur le bouton de la réponse.
À la cafeteria du Département, le distributeur de nourriture vient de lire la carte-déjeuner de Léo, il fabrique vite le plateau sans surprises, avec des bruits étouffés et mystérieux, pendant que lui promène son regard sur la file des collègues qui attendent leur tour. Quelques sourires et gestes d’entente laissent entrevoir les groupes de convives, qui vont probablement partager la table. Parmi eux la femme du visiophone, bien coiffée et habillée, assez classe, dans les limites de l’esthétique bureau: ses yeux légèrement maquillés lancent des éclairs explicites en direction de Léo, un message discret de familiarité et de désir.
Maintenant ils siègent l’un en face de l’autre dans un coin de la cafeteria presque vide, pendant que les robots commencent à desservir: ils parlent tranquillement, ils ne semblent pas pressés de quitter la grande salle, leurs mains se rapprochent et se touchent de temps en temps, puis elles reviennent cacher gentiment leurs LED respectifs, allumés d’un rouge très vif.
- Pourquoi pas aujourd’hui ? Pourquoi tu ne veux pas demander deux heures de permis conjugal ?
- Je crois que c’est le fait de régler la chose avec Isabelle, et les enfants… ça me fatigue, ça me pèse : j’ai l’impression de devoir partager mon plaisir avec elle, avec eux.
- T’as pas envie de moi ?
- Mais oui, bien sûr que oui. Tu peux vérifier ma température, si tu veux.
Léo retire la manche droite de sa veste : au poignet la petite plaque neuronale affiche son message. La mesure de la pression libidinale doit être assez importante, car les lèvres de Claudia s’ouvrent dans un sourire de satisfaction, plein de sous-entendus.
- Mon mari m’a déjà donné son accord, et... enfin, ce serait parfait. On pourrait même rester ici, la chambre-relax est libre à 18 heures, j’ai contrôlé.
- T’as réservé ? Comment tu as fait ? Ta signature ne suffit pas, tu le sais bien. Il faut la mienne aussi.
- Et toi, le Superviseur du Projet Éthique à Genève, tu oserais ne pas signer pour un premier test pratique ?
La femme sourit, tend sa main à nouveau pour caresser celle de Léo et mitiger ainsi l’ironie un peu dure de sa remarque. Elle semble redouter la réponse, la réaction intellectuelle et psychologique de l’homme, dont elle a l’air de bien connaître le goût pour l’indépendance, l’intolérance envers le compromis et la bureaucratie.
- Tu en doutes ? Et l’idée des nouvelles procédures, ça t’amuse ? On devrait accepter la stérilisation temporaire, expliquer qu’on refuse l’assistance du sexologue, qu’on ne veut pas de pilules, ni les greffes provisoires, ni le condom psychologique...
C’est son tour de faire du sarcasme ; et de mettre fin à la discussion.
- Cette routine est vraiment lourde, décourageante... tu le pense, toi aussi ! Je ne crois pas que je vais m’y faire.
La lumière de fin d'après-midi sur le Lac Léman était douce comme toujours et Léo savourait à travers la vitre ses couleurs mauves et dorées. Le trafic, réglé par la Centrale numérique des Transports, coulait sans trop d’embouteillages ni de bruits. Le télébus avançait vite, et bientôt il aurait pu descendre et marcher : un ou deux arrêts avant le sien, car la température était modérée, le vent léger, et le dernier soleil de la journée s’attardait sur les quais, repoussant l’arrivée du soir.
Sur une banquette en face du lac, il crut même voir la tête rouge et insolite de la fille du matin.
Et maintenant Léo s’approche de chez lui, au fond d’une rue calme et résidentielle. Son pas ralentit, son regard retrouve les fenêtres éclairées de l’appartement au troisième étage : il sait que le Système Central de géolocalisation a déjà signalé son arrivée... si à la maison ils ont allumé le récepteur, bien sûr.
- Pourquoi veux-tu attendre encore pour l’implantation de Pierrot ? Il a presque six ans quand même…
Allongés aux deux extrémités du grand canapé, en face du mur-écran et des images muettes de l’actu, sa femme lui parle gentiment : Léo ne réagit pas.
L’ouverture du JT de 20 heures est consacrée au nouveau Projet Éthique pour la Famille, dont la phase expérimentale a démarré le jour même à Genève, comme à Chicago, Sao Paulo, Osaka et Nairobi. Parmi les visages de la téléconférence de presse apparaît aussi celui de Léo.
- C’est toi ?! Pas mal. cette cravate-là.
Ils échangent un sourire un peu complice: elle, c’est la fierté de l’avoir choisie ; lui, la reconnaissance du mari gâté. Et puis Isabelle remet le son, modérément excitée.
Un expert, l’air très inspiré, s’attache à l’explication synthétique du Projet :
« Il ne s’agit pas de modifier notre code moral, nos valeurs, même pas nos comportements publics ou privés : le vrai but du Projet est la transparence, l’effort commun pour que tout ce qui se passe dans notre communauté soit sous contrôle, soit régit par le sens des responsabilités partagé par tous ses membres... Sans besoin de nouvelles technologies, ni d’engins compliqués : les infrastructures de communication d’aujourd’hui sont largement suffisantes pour gérer ce nouveau Code Éthique et tout l’éventail de pulsions et passions, d’instincts et désirs, de rêves et actions, qu’il est censé couvrir... Et si le test de Genève et des autres métropoles choisies produit les résultats espérés... »
Pendant ce discours, un gros-plan de Léo en costume trois-pièces, impassible, pour ne pas dire froid, passe à l’écran très rapidement : dans la pénombre du salon, le corps étendu sur les coussins, en chemise et pantoufles, il y a la même expression sur son visage réel, comme dans un miroir.
Le JT change de sujet, et la femme reprend la télécommande : deux clics, et l’on voit deux images en succession, de Pierrot et puis de sa sœur aînée, chacun au lit dans sa chambre, juste une petite lumière de nuit pour le petit.
- Ils dorment, Juliette est tranquille, si l’on croit son voyant...
La camera s’approche doucement de la tête de la fillette, du LED sur sa tempe droite, qui émet un signal vert très faible.
- Je sais ce que tu veux dire. Tout s’est bien passé avec elle, tu as raison. Cela n’empêche que je suis embarrassé à l’idée de mettre fin, d’une certaine manière, à l’enfance de Pierrot. Comme ça, d’un jour à l’autre. Demain me paraît trop tôt... et dans un an, je le sais, il pourrait être trop tard. Quel est le bon moment pour arrêter l’innocence d’un enfant, sa liberté d’apprendre par les erreurs ?
- Léo, ne fais pas de la poésie ! Il s’agit surtout de le protéger, ton fils.
La main d’Isabelle vient caresser celle de l’homme, ses yeux font la même chose : elle adhère à son corps, tendrement, la tête abandonnée sur son épaule.
- Tu as pensé à tous les avantages, à la tranquillité dont on pourrait bénéficier... nous deux ?
Léo rend la caresse de sa femme, mais son attitude reste rigide, ses yeux figés sur l’image, illuminée à peine, de Pierrot qui dort.
- Ce n’est pas ça… le plus important. Je pense à sa vie future, à l’adolescent, à l’adulte qu’il sera un jour... à ce qu’il pourra nous reprocher. Justement d’avoir voulu le protéger, au lieu de partager avec lui nos doutes, nos incertitudes...
- Tu crois que, si on ne faisait pas ça, on serait des mauvais parents ?
- Oui, je le crois. Parce qu’on aurait manqué de le préparer aux déceptions et aux contradictions qui l’attendent. On l’aurait laissé grandir dans l’illusion du bonheur et de la liberté, bercé par les règles rassurantes de notre Système Central.
- C’est donc toi qui décide de lui ouvrir les yeux en avance ? Á quel prix ? En lui proposant quel projet de vie ? Aura-t-il la force de faire une famille, comme nous l’avons faite ?
- Je ne sais pas. Mais je préfère en tout cas retarder son implant, quelque temps encore... Toi et moi, nous savons combien la vie individuelle peut paraître inutile dans ce monde presque parfait. Lui, il ne le sait pas encore. Et je n’ai pas envie qu’il le découvre trop tard sur sa peau !
- Tu es vraiment si malheureux avec moi ?
Dans le regard d’Isabelle, un dévouement et une tristesse intime, qui viennent de très loin.
Plus tard dans la nuit, Léo sort en pyjama d’une chambre à coucher de l’appartement : dans le noir Isabelle est allongée nue sur le grand lit, endormie. Il ferme la porte derrière lui et s’éloigne sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, avec un gros bâillement silencieux. Plus loin il ouvre à peine deux portes, l’une après l’autre, et contrôle le sommeil de Pierrot et puis celui de Juliette, avant de rentrer dans sa chambre, au fond du couloir.
L’aube, l’heure du demi-sommeil et des rêves anxiogènes dont Léo a l’habitude depuis quelque temps. Ce matin-là, il débarque à la gare du rail transcontinental, avec Isabelle, Juliette et Pierrot : ils rentrent un peu stressés, mais heureux, de vacances, ou d’un voyage d’agrément. Ils partagent tous les quatre l’euphorie du retour d’ailleurs et le bonheur d’un chez-soi rassurant. Léo et Isabelle ramassent les bagages sur le quai : mais il manque quelque chose, la petite valise avec les dossiers professionnels, le visiophone portable, d’autres objets personnels, importants... Il doit vite revenir la chercher dans le compartiment qui était le leur, pendant que tous les nouveaux passagers se pressent pour monter, parce que le train va repartir tout de suite.
Il ne la trouve pas, ni près des sièges qui étaient les leurs, ni à coté. Il questionne les gens autour de lui, sans résultat. Il se fâche devant l’indifférence d’un voisin, qui n’a rien vu, ne se souvient de rien. L’angoisse dégénère dans un début de bagarre. Et le train démarre... Léo se précipite à la fenêtre et voit s’éloigner l’image de sa femme et ses enfants sur le quai. Le visage d’Isabelle est triste, un malheur sans surprise domine son expression, comme une habitude de longue date de l’abandon. Un subtil sentiment de déjà-vu accompagne ce gros-plan.
À demi éveillé, Léo s’agite dans les draps froissés, avec un vague souvenir de ce rêve, qui va s’effacer dans quelques instants.
Le matin est gris et Léo est déjà à l’arrêt du télébus, l’air pas très convaincu, le regard inquiet, qui semble surveiller le ciel chargé de pluie, mais en réalité explore sans cesse le groupe de ses potentiels compagnons de voyage, comme s’il guettait l’apparition d’une jolie tête aux cheveux rouges. Et soudain, la voilà, en minijupe légère et flottante, l’image du printemps attendu et pas encore arrivé. Elle vient directement vers lui, prépare peut être un salut, le début d’une conversation banale, qui pourrait amener à n’importe quelle suite, immédiate et hâtive, ou prudente et à long terme.
- Bonjour. Avez-vous décidé quel sera votre bus aujourd’hui ?
Le sourire de la femme est décidemment attirant et Léo ne peut pas cacher son intérêt. Ils montent ensemble dans le bus et vont s’asseoir l’un à coté de l’autre, dans les sièges du fond. L’échange de répliques conventionnelles débouche vite sur la possibilité de se revoir quelque part, peut être le jour même, en fin d'après-midi. Ou le lendemain, après le bureau en tout cas.
- Vous aussi, vous aurez un bureau qui vous attend… des collègues pas toujours sympa…
- Bien sûr, mais après 16 heures... je suis libre comme un enfant... et très intéressée à discuter du nouveau règlement avec quelqu’un qui en connaît tous les détails !
- Je vous ferais volontiers des exemples pratiques, mais je ne suis pas sûr de pouvoir me libérer aujourd’hui. Le temps nécessaire, j’entends.
Le corps de la femme est tourné vers lui, son genou presse doucement la cuisse de Léo: un parfum subtil, mais pénétrant vient de sa peau claire et traverse le tissu léger de sa robe.
L’homme a envie de la toucher.
- Mon adresse numérique, vous la voulez ou non ? Autrement je suis tous les jours au Relax de la Côte, jusque à 17 heures : j’ai besoin de me recharger après le travail, et en général je suis seule dans le sauna mixte. Même si je ne le suis pas, les accompagnants ne sont pas un problème... encore moins avec le nouveau Régime, n’est-ce pas ?!
- Exact. Même si vous êtes mariée.
- Je ne le suis pas.
- Moi oui.
Il est descendu encore une fois à un arrêt quelconque du bus qui n’est pas le sien. Juste un geste assez discret pour saluer la nouvelle amie, qui poursuit son itinéraire planifié : bien qu’ouvertement excité, il l’a laissée à bord avec le plaisir subtil de retarder l’accord pour un contact plus intime. Le clignotement de son voyant, qu’il n’arrivait plus à cacher suffisamment, était devenu embarrassant et le regard de certains passagers montrait un désir évident d’enquêter. En plus l’entente implicite de se revoir de toute manière lui avait donné un sentiment de sécurité, comme une première satisfaction érotique, et l’envie habituelle de déguster chaque moment de cette histoire naissante : un épisode après l’autre, jusqu’à la conclusion probable et attendue.
Léo marche dans la rue, l’air d’un enfant qui a fait l’école buissonnière, évidemment soulagé par la décision de ne pas se presser d’être au bureau. Peut être à cause des premières gouttes de pluie, il se laisse avaler par les hologrammes d’une galerie commerciale, et puis par les vitrines en A+ d’un magasin d’outils électroniques, dont il parcourt distraitement les rayons. Il considère avec nonchalance quelques nouveautés : un détecteur d’agressivité à 50 mètres, une prothèse auditive X 10 (capable de capter un dialogue à 2 km de distance)... Puis il s’arrête devant un objet tout simple, un cache-voyant en titane, très discret, qui adapte sa couleur à la peau de l’utilisateur et peut masquer tant la lumière que le carillon d’une alarme de géolocalisation. Il retourne l’objet dans sa main, hésite explorant le plafond du magasin pour identifier d’éventuelles caméras de surveillance, glisse le petit disque métallique dans sa poche ; et en même temps, l’air décidé, il va vers le vendeur au guichet d’infos.
- Bonjour monsieur.
- J’ai une question. Concernant les implants.
- Dites-moi.
- J’ai vu au rayon que vous en avez de beaucoup plus modernes que le mien.
La main de Léo fait signe vers sa tempe droite
- Oui, c’est vrai. Il y en a de très performants.
- J’imagine. Des très chers aussi – le vendeur a l’air d’esquiver la remarque avec un geste de regret. Mais je voulais vous demander s’il y a des modèles qu’on puisse éteindre soi-même, en cas de besoin...
- Ah non, ça n’existe pas, cher monsieur. Mais vous pouvez par contre éteindre, pour ainsi dire, le voyant... le couvrir avec un petit dispositif , qui a été conçu exprès...Vous les trouvez juste en face des implants...
- Oui, j’ai vu. Mais ce n’est pas la même chose !
- Je suis d’accord avec vous. Malheureusement le Système Central, auquel tous les implants sont reliés, est le seul qui peut vous déconnecter.
Le ton de voix légèrement relevé, la grimace souriante et complice du vendeur, qui semble s’adresser à une audience virtuelle, au public de tous les clients, montrent que la demande de Léo n’est pas si rare.
Léo sort du magasin les mains vides, un dernier regard à la vitrine, et il s’éloigne tranquillement.
- Monsieur ! Un instant, s’il vous plaît.
Un frisson froid dans le dos, le sursaut du cleptomane qui vient de se faire repérer. L’homme, qui vient le rejoindre avec des pas rapides, est plus grand et plus jeune que lui, habillé d’une grisaille assez formelle et anonyme, des yeux clairs, un regard direct, peut être inflexible, bien qu’étrangement prudent et respectueux.
- Je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter votre interrogation au vendeur. Et je voulais vous dire que je vous comprends très bien.
Pause. Pendant que Léo reprend le contrôle de ses émotions, l’inconnu continue, la voix basse, l’attitude circonspecte, s’assurant qu’aucun des passants n’a l’intention d’écouter leur dialogue.
- Je suis avec vous et je solidarise avec votre préoccupation.
- Merci, monsieur.
Léo reste méfiant, surtout quand l’homme lui file avec un geste presque furtif une carte de visite.
- Si vous avez vraiment besoin de sortir du Système, gardez cette adresse : c’est un laboratoire privé, avec des tarifs raisonnables, qui peut couper votre connexion sans faire trop de demandes.
Il n’a pas envie de lui serrer la main, large et solide, mais il le fait quand même.
- Merci.
- Bonne chance.
Le boss est encore une fois en train de l’engueuler : ils se sont levés, l’un en face de l’autre, peut être sur le point de sortir ensemble du bureau de Léo.
- Tu ne penses pas que tu pourrais mettre un peu d’ordre dans ton agenda ? Tu peux très bien prendre tes pauses, mentales ou érotiques – ce n’est pas mon affaire, ni celui du Département –, quand tu veux, avec qui tu veux… Même ici, dans la maison, tu le sais mieux que quiconque !
- C’est pas ça. Je n’ai pas besoin de pauses. Et je m’en fous de tirer un coup avec les collègues disponibles. Si jamais dans la chambre-relax, réservation une semaine à l’avance... parce que mon bureau il n’est pas aussi grand que le tien...
Le jeune homme rougit un instant, son voyant est rouge ardant et sa contestation devient plus formelle.
- Tu fais ce que tu veux, où tu veux, mais l’important est que tu le déclares au Système et que tu restes géolocalisable.
- Tu sais ce que c’est, une pulsion ? Tu penses qu’on peut les programmer ?
- Non, il n’y a pas besoin de le savoir en avance. Suffit que tu respectes les règles, que tu déclares les choix que tu fais, que tu utilises tes droits... au lieu de t’éclater en cachette !! C’est ça le Projet Éthique... que tu aimes tellement !... On va juste en discuter à la petite réunion que j’ai convoquée. Viens, on nous attend.
La salle de réunion F du Département de la Culture Globale n’est pas plus grande que le bureau du Directeur, mais encore plus anonyme et dépouillée. Deux personnes sont déjà là : Claudia, la femme de la cafeteria, qui fait signe à Léo de s’asseoir à côté d’elle; et l’expert du Projet Famille, déjà vu et entendu à la télé, qui étale devant lui un dossier volumineux et menaçant.
- Excusez-nous pour le petit retard, on peut commencer. Le professeur Siritzki veut nous proposer un point très important pour la communication du Projet dans les jours et semaines qui viennent. C’est-à-dire pendant toute la période du test. Un nouveau message adressé surtout aux sceptiques – un regard rapide vers Léo est inévitable –, un argument fort et prioritaire, si j’ai bien compris... Professeur...
- Merci M. le Directeur. Vous vous souvenez de la question qu’on s’était posée au début du Projet ? Qu’est-ce qu’il y a de mal dans les pulsions sexuelles ? Pourquoi doivent-elles être confinées dans le secret, dans la clandestinité ? Pourquoi ne peuvent-elles pas faire partie de cet univers de la transparence, qui fait le bonheur de notre société et dont nous sommes si fiers ?
La réaction de Léo ne se fait pas attendre. Avec un sourire tranchant, qui mêle sarcasme et lassitude, amertume et suffisance, il ose interrompre la rhétorique de l’expert. La discussion est tout de suite déclenchée, et ce n’est pas la première fois que les deux positions s’affrontent.
- Bonheur ? Fierté ? Avant tout je mettrais un bémol là-dessus. Et pour répondre directement à vos questions, eh bien l’érotisme, le désir, le sexe, c’est du privé, du personnel, de l’intime : quelque chose qui a besoin du secret, de l’obscurité, de la liberté la plus totale. Comme chacun de nous doit rester libre d’être égoïste et méchant, de pratiquer le mensonge et la trahison, de protéger son mystère et son coté noir du regard diabolique des autres...
- Une vision très originale de l’individu et de l’humanité. Plutôt asociale et anarchiste, cher Poncet ! Et surtout pas très utile pour organiser la vie quotidienne de nos communautés ! Je voudrais continuer, si le Directeur le permet...
- Absolument, Professeur. Je vous prie de présenter l’ensemble de votre proposition, sans vous arrêter sur des polémiques qui ont peu à voir avec nos tâches et responsabilités.
Les concepts, les opinions, les mots s’échauffent vite. Le boss est irrité, Claudia est préoccupée : d’autant plus que personne ne semble lui demander son avis en tant que Responsable de la Communication. On voit qu’elle voudrait soutenir Léo, du moins le défendre des ironies croisées des autres. En même temps ses déclarations extrémistes l’embarrassent de plus en plus : elle a donc du mal à s’identifier aux positions de son ami et ne peut certes empêcher que le Directeur fasse avancer le raisonnement en positif sur le Projet.
- ...et nos mécanismes sophistiqués de contrôle social, à quoi servent-ils si l’on n’arrive pas à contrôler aussi l’éros et le sexe ?
- Exactement, M. le Directeur. La vie de la famille, que nous avons mise à la base de notre société, doit pouvoir coexister avec la vie érotique individuelle ; et la seule manière est de soumettre les deux univers au même régime de transparence.
Léo fait un geste de capitulation, spectaculaire et parodique.
- Je vois que la décision est déjà prise. Donc ce n’est qu’un problème de communication.
La collègue mise en cause essaie d’avoir son mot à dire, sans beaucoup de succès.
- Il faut pourtant que le message à faire passer soit totalement clair, que les problèmes de fond ne soient pas cachés sous des questions de com...
Léo se lève, il a compris que le combat avec ses interlocuteurs est perdu.
- Je m’excuse de vous quitter. Mais j’ai une dernière curiosité à propos du Projet : et si quelqu’un, une partie des citoyens, refusait de laisser contrôler ses activités sexuelles ? S’ils refusaient l’implant ?
C’est à l’expert de lui répondre, sur le visage une expression de triomphe à peine masquée.
- Pas grave. Le comportement d’un individu pas connecté sera vu de toute manière par les autres, sera identifié, contrôlé...
- Espionné, vous voulez dire.
- Si quelqu’un veut rester à l’intérieur de notre monde communautaire, dans son milieu professionnel, dans sa famille, il doit accepter que sa vie soit enregistrée et réglée par le Système Central : pas simplement sa vie publique, mais celle plus intime aussi, ses désirs, ses pulsions, son inconscient...
Le regard de Claudia accompagne Léo qui s’en va: on voit qu’elle voudrait le suivre, lui dire quelque chose, surtout, on lit dans ses yeux la crainte de ne plus le revoir. La crainte d’un adieu définitif, brusque, sans appel, sans tendresse.
Léo est seul à nouveau, dans son bureau, devant le décodeur allumé. Sur le petit écran défilent les images, les dialogues, les mots intérieurs de la matinée. Le genou de Claire – c’est le nom de la jeune fille du télébus – qui insiste contre sa jambe, la pression rapide de ses doigts sur son bras. Sa voix aux vibrations excitées : « ...j’ai besoin de me recharger après le travail, et en général je suis seule dans la sauna mixte. Même si je ne le suis pas, les accompagnants ne sont pas un problème... ». Le ton métallique et anonyme du speaker synthétique, qui verbalise en même temps les pensées de Léo, n’arrive pas à refroidir la tension érotique du moment enregistré, au contraire. « ...son corps est tiède... le parfum très bon… enivrant… et si je posais la main sur sa cuisse ? Je suis sûr qu’elle ne réagirait pas... je pourrai sentir sa chair, sa chaleur, à travers le tissu… c’est de l’organdi, je crois... ». Tout à coup l’image de Claire nue apparaît sur l’écran, allongée sur un lit défait – une chambre d’hôtel ? –, les jambes ouvertes sans pudeur, elle sourit à quelqu’un : à Léo, puisque c’est une vision crée par son imagination – et lue sans pitié par son décodeur ! L’homme a un sursaut, visiblement touché par ce dévoilement de son désir.
Il pousse vite le bouton de l’avancée rapide, et maintenant le dispositif montre les images de son vol dans le magasin d’électronique, en accéléré : jusqu’à sa sortie dans la rue et à son visage figé, mais plus résigné que paniqué, alors qu’il croit avoir été pincé par un surveillant. Dans son expression nous reconnaissons une espèce de plaisir douloureux, qui remplace la satisfaction hâtive et fugace, engendrée par l’acte de transgression. Ce même air fataliste et fatigué est imprimé sur le visage réel de Léo, lors qu’il éteint l’appareil et s’abandonne sur le dossier de son fauteuil. Il pense à quoi ? À qui ?
Le ciel est gris en fin d’après midi, il fait lourd, quelque goutte de pluie. Léo parcourt la promenade sur la rive droite du lac Léman et descend dans le tunnel qui traverse la baie de Genève : un panneau holographique signale que 100 mètres plus loin se trouve l’accès sous l’eau à l’établissement de bien-être Relax.
Il est entré, automatiquement accueilli par la musique ultrasonique du Centre, qui est censée produire un soulagement immédiat sur les neurones des riches visiteurs. L’effet est visible tout de suite dans l’allure souple et légère de Léo : il marche sur le tapis magenta des couloirs silencieux, jusqu’à la salle du bar, plongée dans la lumière bleue que l’eau du lac renvoie à travers les larges baies vitrées. Quelques poissons artificiels circulent à l’extérieur. Claire est là, au centre de cet aquarium, à demi étendue sur un petit canapé noir et enveloppée dans un peignoir de la même couleur, ce qui fait ressortir la blancheur de sa peau, laissée généreusement découverte. Sur la petite table à coté d’elle, le verre de son drink rouge cerise, à moitié vide.
- Bienvenu M. Poncet. Ce n’est pas trop tard. De mon point de vue, j’entends.
- Je n’étais vraiment pas sûr de pouvoir passer. Un fonctionnaire public n’est pas toujours maître de son temps. Ni libre de faire tout ce dont il a envie.
- On est tous libres dans notre société. En public et en privé. Libres et sous contrôle, de plus en plus, n’est-ce pas ?... Vous voulez qu’on aille bavarder dans la sauna mixte, ou vous préférez une chambre de détente ?
La chambre est assez petite et dans la pénombre, éclairée d’une lumière faible et bleuâtre, qui vire au rouge, au jaune, au blanc, selon un rythme irrégulier. Un grand lit occupe presque tout l’espace : sobre, pour ne pas dire minimaliste, dans ses lignes essentielles et géométriques, il rappelle plutôt un matelas de gym qu’une alcôve. Léo est nu, il s’approche de Claire, la libère lentement de son peignoir, lui caresse les seins, les épaules, les hanches, ses mains s’arrêtent longuement sur différents endroits du corps de la femme. Il est très ému : rien n’existe. Il l’entraîne doucement vers le grand lit, ils s’allongent sur les draps clairs.
- Et alors, monsieur est content de sa proie ?
Léo s’immobilise à l’instant. Mais ce ne sont pas les mots soufflés par sa partenaire qui l’ont bloqué. Une idée inattendue lui est passée par la tête. Peut être parce que le voyant de la femme est en train de palpiter d’un rouge écarlate ; et le sien doit faire autant. Ou parce qu’il se souvient d’une phrase de Claire, quelque minute plus tôt : « Non, il n’y a pas de chambres protégées, pas d’écrans anti-connexion : même ici, c’est interdit. De quoi tu as peur ? »
Toujours est-il qu’il se relève et prend les mains de la femme dans les siennes
- Je te propose de faire un jeu. On pourrait faire l’amour sans dire un mot et les yeux fermés, comme si on était aveugle et muet. Comme deux inconnus.
- Tu crois que ça va amener un plaisir différent ? Spécial ?
- Peut être. J’ai envie d’essayer en tout cas. Et je me suis dit que toi, vu qu’on ne se connaît pas vraiment, tu aurais pu être d’accord...
- Je suis d’accord.
Dans les yeux de Claire rayonne un désir partagé. Elle se laisse tomber à la renverse sur le lit, écarte ses jambes; et ses lèvres aussi dans un sourire de complicité, en même temps enfantine et vicieuse. Une image déjà vue. Un long instant, puis elle baisse ses paupières, pendant que l’homme se courbe sur elle.
Le soir, très tard, Léo rentre chez lui. Dans le grand appartement, les lumières sont éteintes. Évidemment Isabelle et les enfants dorment déjà. L’air fatigué, mais une expression décidée sur sa figure, il s’affale dans le canapé : juste à coté, le boîtier du géolocalisateur clignote gentiment son signal de bienvenue, le rayon d’un petit LED jaune, qui dessine son profil et perce l’obscurité du salon.
- Je n’ai pas eu de message pour ton retard.
Le reproche d’Isabelle n’est pas méchant. Elle est apparue du couloir, dans son pyjama blanc, silencieuse et bien éveillée : elle semble plutôt préoccupée que fâchée.
- Désolé, j’étais dans une réunion réservée. Il est tard, va te coucher. Moi je suis crevé, mais je dois quand même finir un memo.. et je ne sais pas combien de temps ça va me prendre. On se parle demain matin, au petit déjeuner.
Elle aurait voulu s’approcher, mais la réplique de Léo l’a gelée. Elle se retire, déçue ; mais sur la porte lui lance une dernière phrase, sans beaucoup d’espoir.
- Tu te caches de moi ? Ce n’est pas nécessaire..., tu le sais depuis longtemps. Même avant ton Projet, ça n’a jamais été nécessaire.
- Je sais, je sais. Mais je ne te cache rien. Si j’avais pu, ça ne m’aurait pas coûté cher de déposer un message dans le Système.
- ...et tout aurait été réglé... aussi bien si c’était une femme...
Le sourire d’Isabelle est neutre, sans jalousie ni ressentiment. La seule chose qu’elle exige est de savoir : la seule chose que son mari lui refuse.
Au fond de la nuit, Léo est en face de son terminal mobile, en train de taper un message rapide pour sa femme : « Isabelle, excuse-moi, je dois sortir plus tôt que prévu. Je pars en mission dans la matinée. Il se peut que ça dure quelques jours. Je t’embrasse. »
Il l’envoie et tout de suite connecte son implant à l’appareil. Une fois identifié, il demande l’accès à sa bio-archive personnelle : l’opération prend un peu de temps et l’attente fait monter son impatience et sa nervosité, comme s’il craignait d’être surpris en pleine action illégale. Enfin les images arrivent et Léo court vite à travers son enfance, l’école, la jeunesse, le mariage, les succès professionnels: juste une sélection large, et pas encore éditée, de toute sa vie, assurée par un rédacteur inconnu ou automatisé, sur la base des accélérations neuronales, qui auraient pu souligner les moments forts de son existence. Il est évidemment pressé d’arriver à l’enregistrement de son dernier après-midi, l’aventure au Relax.
Et voilà, Claire à la peau claire, son sourire excité, ses gestes dociles et fébriles en même temps, leurs voix : « Je te propose de faire un jeu... un plaisir différent ? Spécial ?... .J’ai envie d’essayer en tout cas... Je suis d’accord. »
Puis le corps allongé et sans défense de la femme, ses yeux écarquillés qui se ferment ; mais la voix mentale de Léo, métallique et méconnaissable, continue son monologue : « Mon Dieu, comme elle est belle – voilà, elle ne regarde plus, elle m’attend – ses mains – elle a envie, sa peau brûle – si je touche là – elle frémit, elle répond – comme c’est chaud dedans – et si je fais ça ? – elle résiste – pas vraiment – eh oui, elle aime aussi... ».
L’écran est noir, animé seulement par les soupirs et gémissements du couple qui se mêlent aux mots synthétiques et sans visage du discours mental de l’homme (ou de la femme ? un discours sans signature ? le commentaire d’une voix anonyme ? les interférences du Système ? l’inconscient collectif qui parle ?)
Sur le visage de Léo un sourire triste et déterminé : il fouille dans ses poches, il sort la carte de visite de l’inconnu du magasin d’électronique, il se lève lentement.
Il reste immobile un instant, avant de se rassoir, ouvrir un tiroir, prendre un papier à lettre et une enveloppe, sur laquelle il écrit à la main « pour Pierrot ».
L’aube. Léo monte une rue tranquille de la vieille ville, à la main un gros sac de voyage en cuir, qui laisse imaginer un déplacement de plusieurs jours. Il traverse la Place de la Cathédrale déserte, cherche visiblement une adresse précise. Sa voix-off l’accompagne, comme s’il relisait dans sa tête la lettre à Pierrot : « Mon cher enfant, papa veut t’expliquer pourquoi tu n’es pas encore implanté, tu n’as pas la petite lumière sur ta tête, comme maman et Juliette et nous tous. Avant que tes camarades à l’école ne te posent des questions trop insistantes, ou désagréables, ou pire, qu’ils se moquent de toi. Tu entendras bientôt parler de « liberté » : un mot que tu connais déjà, mais dont nous n’avons jamais discuté ensemble. C’est bien que tu saches que le sens de ce mot n’est pas facile à cerner...».
Sur une porte cochère une plaque en laiton assez discrète avec l’inscription « FUTUR-lab ». Léo sonne et attend. Sa voix continue : « Autrement dit, il y a une fausse et une vraie liberté. Alors comment les distinguer ? Tu verras que faire n’importe quoi, ou avoir tout ce qu’on veut, mais soumis à l’autorisation et au contrôle implacable des autres et des machines déléguées à la surveillance universelle, eh bien, ce n’est pas de la vraie liberté ! ».
Léo est assis en face d’un homme plus âgé que lui, blouse blanche impeccable, un beau visage ridé et bien bronzé, des yeux perçants, encadrés par des lunettes rondes à écailles.
- Ne vous énervez pas. Je veux simplement m’assurer que vous êtes bien conscient des conséquences de votre décision.
- Je vous ai dit quelle est ma position professionnelle : pensez-vous que je puisse ignorer à quels ennuis je vais m’exposer ?
- Je ne pense pas principalement aux effets publics ou institutionnels. Vous allez avoir des problèmes en famille, si votre épouse et vos enfants sont implantés.
Léo fait signe que oui, avec une grimace douloureuse.
- Vous serez sorti des réseaux sociaux, votre file dans l’archive du Système Central sera interrompu... Dieu sait s’il y aura jamais un monteur pour s’en occuper et éditer une fiche biographique comme il faut...
Le ton du chirurgien électronique est de plus en plus pressant : il veut vraiment tester la détermination de son client.
- Pas de fiche, pas d’identité numérique, pas de mémoire de vous.
- Je m’en fous, docteur. Mon identité individuelle n’est pas une question de quelques images et informations, montées dans une vidéo de trente minutes : ce qu’on appelle un « buffet froid » dans le jargon des journalistes. Ce type de document, cette idée de résumer la vie d’une personne comme pour une « nécro » à la télé ou pour agrémenter ses funérailles, m’a toujours dégoûté.
C’est au tour de Léo de s’échauffer.
- J’en ai marre d’être réduit à une unité démographique, qu’il faut surtout gérer, classer, autoriser... Alors que les choses les plus importantes que j’ai vécues étaient des moments éphémères, intenses, secrets... mes seuls moments de liberté !
Son interlocuteur sourit : il a compris et il solidarise avec lui.
- Allons-y, docteur ! Enlevez-moi cet implant et... n’en parlons plus.
- L’opération prendra quelques heures. Et je vous conseille de rester tranquille, un peu caché, si vous voulez... Sans rentrer chez vous, ni avoir des contacts avec votre milieu, vos proches, vos connaissances... pour une petite semaine au minimum. La réinsertion ne sera pas facile, je vous préviens.
Léo soulève son sac volumineux pour que de l’autre coté du bureau le médecin puisse le voir.
- C’est prévu. Je ne sais même pas si j’aurai envie de...
Pierrot, un bel enfant de plus ou moins six ans, joue avec des petits copains dans un toy garden public sur la rive du Lac Léman : ses cheveux blonds sont coupés très courts, ils laissent découverts son front, ses tempes, son cou, où il y pas de traces de prothèses quelconques. Sa mère Isabelle et sa sœur ainée Juliette sont plus loin, sur une banquette ombragée : la femme a dans ses mains un magazine illustré, qu’elle feuillette distraitement ; l’adolescente est plongée dans un livre de poche épais, qui a l’air de la passionner.
De temps en temps Isabelle contrôle inquiète son display portable au poignet, elle tape quelque chose dessus: ce n’est pas l’heure qu’elle surveille, mais l’arrivée d’un éventuel signal depuis le Système Central, probablement un message à propos de son mari absent depuis longtemps. Elle tourne la tête vers le quai, le trafic silencieux des véhicules téléguidés ; puis de l’autre côté, vers la foule des promeneurs piétons, qui eux aussi semblent des automates ultramodernes. Comme si elle s’attendait à voir apparaître la silhouette de Léo.
Par contre un homme s’arrête à une certaine distance, à moitié caché derrière les arbres et les voitures parquées, le regard fixé dans leur direction. Et une voix bien connue termine sa lecture : « ...et donc, mon enfant, soit fier de ta liberté, de ne pas être comme tous les autres, de ne pas avoir de patrons et de contrôles autres que ta conscience.
Ton père, qui t’aime bien... et qui peut-être un jour reviendra te chercher et t’emmener avec lui ».
Pierrot reconnaît Léo de loin, il a beaucoup changé, l’air plus vieux, le costume froissé, les cheveux ébouriffés, la barbe non rasée : ils échangent un geste. L’enfant court vers lui en silence, comme s’il l’avait attendu depuis toujours. Ils s’éloignent ensemble main dans la main, sans qu’Isabelle et Juliette s’en aperçoivent. Le coucher du soleil sur les Alpes à l’arrière-plan est si lumineux qu’on le croirait une aube.