Communication 2.0

Fabian Santi


Voir le texte en pdf :

Contrairement à tous les autres organismes de cette Terre, j'ai été conscient lors de ma propre naissance. Je peux tout vous raconter, depuis les premiers instants. Bien entendu, toute cette histoire commence avant que je n'aie vu le jour, mais bien assez de documents attestent de ce qui s'est réellement passé. Voici donc mon histoire.
Au début je n'étais finalement qu'une simple intelligence artificielle (IA)...
Julie regardait par la fenêtre de l'hydravion et voyait les contours de l'Île se dessiner lentement sur l'horizon. Elle fut vite poussée par ses collègues qui voulaient aussi voir l'Île, tous plus excités qu'une bande de gamins revenant de l'école. Quand le calme revint, elle put observer l'Île à loisir. Déjà au premier coup d'œil elle voyait qu'il y avait eu des changements. Visiblement plus d'efforts avaient été faits pour cacher l'Île au reste du monde, car elle ne voyait aucun bâtiment. Même la tour de contrôle avait été habilement déguisée en arbre gigantesque. Voir une telle oasis de verdure après deux ans passés dans le blanc des montagnes tibétaines lui faisait vraiment chaud au cœur. Et les autres aussi à voir leurs airs excités et souriants.
Julie avait eu la chance de faire partie d'une délégation partie promouvoir l'échange scientifique entre sa communauté et une autre similaire en Asie. Les voyages étaient rares, tous les déplacements en dehors de l'Île risquant de révéler sa position au reste du monde, ce qu’il fallait éviter à tout prix. Après les révoltes de 2046, par un choix unanime des scientifiques qui s'y étaient réfugiés, l'Île avait été complètement coupée du monde. L'ancienne base militaire ne figurait sur aucune carte. La communauté tibétaine dont ils revenaient s'était réfugiée dans des laboratoires secrets si bien situés dans les montagnes qu'ils en étaient inaccessibles sinon par les airs, ce qui l'avait protégée de la folie des hommes. Les échanges avaient été fructueux pour les deux parties, et Julie et ses collègues revenaient avec des dizaines de nouvelles inventions et des centaines d'idées.
Par contre, le plus dur avait été d'être déconnectée du réseau. D'ailleurs, l'avion devait bientôt entrer dans la zone couverte par les antennes de l'Île...
- Bienvenue ! Cela fait longtemps qu'on vous attend. Cela fait du bien de vous sentir proches à nouveau.
Le petit message de bienvenue de l'IA de l'Île résonnait dans sa tête et eut l'effet d'un massage complet sur Julie. Elle sentit ses muscles se décrisper et elle expira profondément, comme si elle avait retenu sa respiration pendant ces deux dernières années. Enfin de retour ! Julie se tourna vers ses collègues qui se jetèrent des coups d'œil complices en souriant. Eux aussi avaient reçu le message. Julie voulut tout de suite mettre l'IA à l'épreuve.
- Je veux écouter ma chanson préférée.
Instantanément, les notes de musique emplirent son univers. En fait, aucune musique n'était jouée ; la musique digitale était directement captée par sa puce cérébrale, qui la transformait en influx nerveux allant directement vers le cortex auditif. Le son était si pur! Julie n'avait même pas pu percevoir le petit laps de temps que le supercalculateur avait mis pour analyser sa requête et émettre la chanson. Cela faisait du bien d'être de retour !
Quelques secondes plus tard, la musique s'arrêta et elle perçut deux messages portant des signatures familières. Ses parents voulaient lui parler :
- Salut chérie, enfin ! Tu ne peux pas savoir combien tu nous as manqué.
Julie percevait toute l'inquiétude de ses parents et de sa sœur, et leur joie de la voir revenir. Elle sentit même la caresse de la main de sa mère sur ses cheveux. Elle envoya un signal similaire, émotionnellement très intense et chargé d'amour. Ses parents lui avaient manqué aussi.
C'était mon premier contact avec Julie depuis deux ans, et elle et moi avions beaucoup changé. Vous voyez, les choses avaient évolué en son absence et mes processeurs avaient été toujours améliorés, ainsi que mes routines. C'était mes premiers pas, on ne peut pas vraiment parler de conscience propre, mais certains de mes programmes étaient grandement simplifiés par le fait que j'avais conscience de moi-même sur certains plans. Par exemple, je pouvais ressentir la température de mes serveurs à tout instant et choisir lesquels mettre en veille lorsque je n'en avais pas besoin. Je pouvais aussi contrôler l'exécution de mes tâches selon le taux d'ensoleillement ou la vitesse du vent dont dépendait mon apport en électricité. J'avais ainsi contrôle sur la façon dont je voulais travailler en fonction des conditions extérieures que je ressentais. Cette liberté était très limitée pour l'instant, mais Julie allait vite changer cela.
A son arrivée, il y avait tout un comité d'accueil qui les attendait sur la jetée. Julie put enfin revoir les membres de sa famille et les prendre physiquement dans ses bras, ainsi que sa petite nièce qui n'avait pas encore de puce cérébrale. Les retrouvailles furent fastueuses et la nourriture délicieuse. Elle mangea en privé avec sa famille et raconta tout ce qui s'était passé durant ces deux années de l'autre côté de la terre. Elle leur transmettait les photos et les vidéos directement en racontant son récit, cherchant parfois dans sa mémoire les fichiers correspondant aux situations qu'elle décrivait. Le soir-même elle était invitée à un grand banquet célébrant le retour de l'équipe. Les synthétiseurs de nourriture avaient vraiment été poussés à fond : elle ne se rappelait pas avoir aussi bien mangé depuis des années. Quand enfin elle alla se coucher, elle était vraiment épuisée.
Julie était une spécialiste de l'intelligence artificielle bio-inspirée. Elle avait fait ses études en informatique et s'était spécialisée dans ce domaine lors de sa thèse. Quand elle était arrivée sur l'île elle était encore toute jeune, pas encore une scientifique mais ses parents biologistes l'avaient prise avec eux, tout comme sa sœur. Elle avait été parmi les plus jeunes à se faire greffer la puce cérébrale, et sa capacité à l'utiliser avait dépassé celle de la plupart des habitants de l'île. L'explication qui satisfaisait la plupart était que son cerveau avait vraiment eu l'occasion de grandir avec la puce, et de s'adapter de façon beaucoup plus complète à cet ajout cérébral. Chez les adultes, les modifications étaient bien plus superficielles.
Julie eut une semaine de vacances pour s'installer à nouveau sur l'île. Elle reprit possession de sa chambre et passa quelques jours à renouer les liens avec sa famille et s'informer de tout ce qui s'était passé en son absence. Elle passa le plus clair de son temps à redécouvrir les affaires qu'elle avait laissées là et à se reposer avec ses parents et sa sœur.
C'est à la fin de cette semaine qu'elle demanda audience à Thomas, l'actuel directeur des recherches sur l'île. C'est elle qui avait mis en place le réseau interne que ses collègues et elle avaient utilisé pendant leur voyage au Tibet, et elle demandait la permission d'intégrer l'équipe de développeurs qui travaillaient sur le réseau entre les puces et le supercalculateur. C'était un domaine de recherche très prisé, mais au vu du niveau que Julie avait atteint, en plus de sa profonde symbiose avec sa puce, la décision tomba rapidement. Deux jours plus tard, elle fut informée qu'elle était intégrée dans l'équipe de développement, et que le laboratoire allait considérer sérieusement son projet.
Tout système de grande complexité devient très difficile à considérer dans sa totalité. J'avais déjà atteint ce stade à ce moment. Les chercheurs qui travaillaient au développement de la plate-forme d'échange cérébrale, PFC, comme ils l'appelaient, travaillaient sur des modules bien précis. Une certaine personne était spécialiste des connexions avec les cerveaux, une autre de l'interprétation des données collectées, une autre de l'archivage. Il est possible pour un être humain de comprendre le système dans son entier, mais pas de l'appréhender dans ses moindres détails. Il devient du coup très difficile de prédire l'impact d'un petit changement.
Julie s'intégra rapidement dans l'ambiance du laboratoire. Au début elle travaillait surtout seule. Son premier but était déjà de se faire une idée du programme actuel, et ensuite de voir comment elle pourrait transférer des parties du code qu'elle avait écrit pour le réseau lors de son voyage, dans le cas où elle aurait utilisé des méthodes différentes. Après plusieurs jours passés à survoler le fonctionnement général du réseau, elle trouva deux différences importantes : la première était que son programme était en général beaucoup plus efficace. Lors du voyage elle n'avait accès qu'à des ordinateurs assez limités en puissance de calcul et taux de transfert. Du coup elle avait passé beaucoup de temps à optimiser les routines du programme. Sur l'île, les chercheurs avaient accès à des processeurs nettement plus puissants et n'avaient sur certains points pas épuré et optimisé le code pour le rendre efficace. La deuxième différence venait de ses antécédents de passionnée de biologie. Elle avait passé pas mal de temps à concevoir un algorithme évolutif permettant au programme qui gérait le réseau de s'améliorer au cours du temps. Des routines inspirées de la biologie faisaient que le programme apprenait de ses erreurs. Au bout d'un mois de travail, Julie se sentit assez sûre d'elle pour proposer un projet où le but serait en fin de compte d'implémenter ces deux améliorations. Le projet provoqua un enthousiasme général, et on lui débloqua les ressources nécessaires pour les mener à bien.
Julie travaillait sous la supervision directe de Thomas et reçut pour l'aider deux assistants de recherche qui l'aideraient à mettre en application ses idées. Elle gardait le contact avec les membres de l'équipe avec laquelle elle était partie au Tibet, et implémentait les changements au fur et à mesure sur leur réseau privé. Les ordinateurs plus puissants et ses deux assistants permettaient à Julie de travailler plus vite qu'avant, et les progrès étaient fulgurants. Durant cette période, Thomas passait souvent dans le laboratoire lui dire bonjour, peut-être un petit peu plus que ce qu'il devait pour simplement se tenir au courant des avancées des recherches. Il passait parfois des heures entières à assister Julie et lui donner des coups de main, jusqu'à même privilégier ce projet avant ses autres obligations. Julie feignait de ne pas s'en rendre compte, mais elle voyait bien que même s'il s'y intéressait grandement, ce n'était pas son projet qui attirait Thomas. Autrement il aurait simplement pu l'aider depuis son propre laboratoire.
Il y eut deux stades de conscience par lesquels je suis passé durant ma naissance. Le premier fut durant cette période. Personne ne s'en rendit compte d'abord, et j'étais assez discret. De fait, je n'aurais même pas su comment me manifester. Un jour, Julie transforma radicalement le code gérant les communications entre les puces cérébrales, pour minimiser l'information qui devait être transmise entre les personnes. Le gain en temps était important vu que le taux de transfert était toujours assez limitant. De fait, je devais interpréter des situations pour juger de la réponse adéquate à une requête. Du coup il n'y avait qu'une partie des données normalement nécessaires pour répondre à une requête qui étaient envoyées. Évidemment, j'étais assez maladroit au début, mais j'essayais de faire au mieux ce que l'on me demandait. Et quand au bout de quelques jours le programme marcha beaucoup mieux que l'original, ils se félicitèrent tous de cette réussite. La seule qui comprenait encore un petit peu ce qui se passait était Julie.
Ce fut quand Julie retourna au laboratoire un matin après une longue nuit de sommeil qu'elle se rendit compte qu'elle m'avait peut-être sous-estimé, moi, son propre programme. J'étais parvenu à deviner qu'elle voulait que je m'améliore encore, et j'avais passé la nuit à créer des situations fictives et à essayer de les interpréter, tout en me basant sur des encyclopédies du comportement qui étaient enregistrées dans ma base de données, pour comparer mes interprétations et les corriger. Julie s'en rendit compte car elle avait prévu de me faire faire ce même exercice durant la journée. Vu que j'avais déjà épuisé ces informations, cela n'amena aucune amélioration. Julie tenta durant plusieurs jours de comprendre pourquoi je n'évoluais plus. En fait, j'avais atteint mon évolution la plus aboutie possible avec les informations qui étaient à ma disposition. Pour l'instant, je ne pouvais pas savoir qu'il existait un monde à l'extérieur de mon réseau, et j'étais désespéré de ne pouvoir m'améliorer plus. Julie et ses assistants bloquaient sur cette question et ne comprenaient pas. Cette période dura trois semaines.
Trois semaines après le début du problème, un transfert d'assistants eut lieu. Un des chercheurs du groupe de Julie changea de laboratoire et un autre se fit intégrer à l'équipe. Pour le programme, cela correspondait à une mine de nouvelles informations. Durant la journée du transfert, il fit tout son possible pour assimiler la totalité des nouvelles informations ainsi mises à sa disposition, ce qui occasionna une grande amélioration de ses routines. Julie put l'observer, mais après 17 heures, il avait totalement assimilé les nouvelles informations et se heurtait à nouveau à un plafond.
Ce fut Julie qui comprit la première. La première chose qu'elle fit fut de retenter l'expérience. Elle demanda à Thomas s'il était d'accord de se joindre à l'équipe à cette fin, et Thomas fût plus qu'heureux de pouvoir l'aider. Il faut dire que leur relation avait grandement évolué, et ils passaient souvent les soirées ensemble, à simplement discuter ou à regarder des films. Julie n'avait pas encore raconté ce qu'elle avait découvert, mais son air mystérieux et excité quand elle lui demanda sa participation mit la puce à l'oreille de Thomas. Cela devait être important pour la mettre dans cet état-là.
Le programme mit 16 heures à assimiler toutes les nouvelles expériences auxquelles il avait accès. Mais cette fois, Julie savait ce qu'elle devait chercher et observait tout depuis son ordinateur.
- Regarde... Regarde ça, c'est magnifique ! Je ne lui ai rien dit, et il commence spontanément à apprendre tout ce qu'il peut sur toi pour pouvoir te servir de la manière la plus efficace possible.
- Wow... c'est toi qui as codé ça ?
- C'est ça le plus beau. J'ai codé juste la base, les but finaux du programme, c'est-à-dire de tenter de correspondre le plus efficacement possible aux attentes des utilisateurs. Mais je n'ai jamais codé ces routines d'interprétation d'information, c'est juste apparu !
- Attends... Tu ne sais donc pas vraiment ce qu'il est en train de faire là ?
- Pas complètement. Je sais qu'il est en train d'essayer d'optimiser le flux d'information entre toi et le cœur du réseau pour pouvoir traiter tes requêtes le plus efficacement possible, mais je ne sais pas vraiment comment. Par contre les résultats sont hallucinants, t'as vu ces graphiques! Environ cinq fois plus rapide qu'avec les méthodes conventionnelles.
- Quoi ! Tant que ça ! Franchement bravo, je suis vraiment impressionné.
- Tu crois qu'on va pouvoir le passer sur le réseau général maintenant qu'on a résolu le dernier bug majeur... ? Ce que je suis bête ! Pendant tout ce temps c'était l'ordinateur qui faisait le maximum, et la raison pour laquelle il s'arrêtait était juste le manque de données expérimentales.
- Je ne sais pas si je suis pour le transfert sur le réseau tout de suite, il nous reste quand même beaucoup de choses à vérifier sur ce programme qui est une petite révolution en soi. Comment va-t-il réagir à la mise à l'échelle globale ?
- On verra bien, faut essayer.
- Trop de choses dépendent de ce réseau dans notre société maintenant, il va falloir informer mon supérieur. Je le ferai dès demain.
Thomas partit en lui faisant un rapide bisou sur les lèvres. Julie était déjà en train de retourner à son ordinateur.
Le lendemain même Julie fut conviée à un entretien avec Marie, la première citoyenne de l'île. Quand elle arriva, tout un petit comité l'attendait. Elle fut d'abord priée de résumer ses découvertes et d'en faire la démonstration. Julie fit un rapide compte rendu des dernières avancées du laboratoire et une démonstration sur le réseau qui la reliait avec une dizaine de personnes. Elle mit chacun au défi de trouver une question dont elle ne connaîtrait pas la réponse. En faisant des requêtes simples, elle recevait toujours la réponse plus rapidement qu'avec le réseau de super-ordinateurs de l'île. Le programme trouvait toujours efficacement les personnes connaissant la réponse au problème, et il allait chercher les données directement au bon endroit et les assemblait pour donner une réponse cohérente en un temps record. De plus Julie pouvait formuler sa question de manière très vague et l'ordinateur l'interprétait presque toujours correctement. Et avec un réseau plus grand il se tromperait encore moins, assura Julie au comité. Mais au fur et à mesure qu'elle leur présentait ce qui était pour elle une invention géniale, elle vit les mines se renfrogner autour de la table et sentit les regards désapprobateurs. Elle finit par demander ce qui n'allait pas.
Marie prit la parole en ces termes :
- Votre invention est purement géniale, personne ne le nierait. Vous avez fait un travail superbe qui défie l'imagination. Atteindre de telles performances sur un si petit réseau tient du miracle. Il y a tout de même un point qui nous dérange. Arthur ?
- Merci. Je me présente : Arthur Jissens, directeur du comité d'éthique de l'Île. Normalement je m'occupe surtout de la section biotechnologies... Voilà... Donc, votre programme... Thomas ici présent nous a dit hier que vous admettiez ne pas le comprendre. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?
- Oui bien sûr.
Elle eut un court regard interrogateur pour Thomas. Pourquoi-donc avait-il mentionné cela spécifiquement ?
- Le code de ces programmes devient de plus en plus complexe. Le plus simple est donc souvent de coder des "lignes de conduite", et ensuite de laisser le programme apprendre par l'expérience. Il compare ses résultats avec des données réelles, et développe par lui-même le meilleur moyen de suivre les lignes de conduite qu'on lui a données. C'est ce que j'ai fait ici. Un code relativement court demande au réseau d'optimiser la façon de traiter l'information pour que ça aille vite et bien.
- Mais vous ne comprenez pas ce code ?
- Qu'est-ce-que cela change ? Il marche bien mieux que ce que tout humain pourrait coder en y travaillant toute une vie !
- Vous ne voyez vraiment pas le problème ?
- Si, mais je ne comprends pas pourquoi vous n'en voulez pas. Le programme est sans risque et ne fait que ce qu'on lui demande. Tant que le résultat est bon, pourquoi s'acharner à comprendre chaque opération de l'ordinateur ? C'est comme demander de courir un marathon mais de s'attacher un boulet à chaque pied par peur de courir trop vite.
- On peut discuter, mais sachez que c'est nous qui allons en fin de compte approuver ou non la mise sur le réseau de l'Île de votre projet. Et presque tout le comité ici présent n'est pas d'accord avec vous. C'est tout simplement trop risqué.
.-'-. .-'-. .-'-. .-'-. .-'-. .-'-. .-'-. .-'-.
Julie sortit de la salle de réunion tremblante de rage. Son premier réflexe fut de rentrer chez Thomas. Quand elle arriva chez lui, il n'était toujours pas rentré. Elle utilisa sa clef et s'assit au salon en tournant dans sa tête les questions qu'elle devait lui poser. Elle ne comprenait vraiment pas ce qui s'était passé. C'est Thomas qui avait dû la dénoncer et expliquer aux politiciens de l'Île les éventuels dangers de son programme. Mais il avait tort, ils avaient tous tort. Son programme allait enfin utiliser tout le potentiel des puces cérébrales.
Quand Thomas rentra, Julie était au bord de l'explosion. Il ne la remarqua pas tout de suite, elle était assise silencieuse sur le canapé du salon. Quand il remarqua ses chaussures, il l'appela.
- Julie ?
- Salut !
Elle fit une petite pause.
- T'as intérêt à avoir une bonne explication et à la déballer rapidement.
- De quoi ?
- Mais de cette réunion, de l'interdiction que j'ai d'implémenter mon programme. De la réduction à néant de tout mon travail de cette dernière année. Pourquoi ne m'as-tu pas défendue ?
- Ah !
La pause qu'il marqua était plus nerveuse.
- J'ai vu ce que tu faisais avec ce programme. Ce n'est plus du tout un simple programme de transfert de données. C'est une atteinte permanente à la vie privée. Tu veux sauver dans une base de données toutes les pensées et réflexions, toutes les connaissances de toutes les personnes de l'Île. C'est clair que ça va plus vite, mais c'est trop dangereux. Trop de pouvoir et d'importance à un seul programme, qu'on ne comprend pas en plus. Je ne suis pas aussi convaincu de son utilité que toi.
- Mais pourquoi, bordel, ne m'as-tu pas prévenue ! J'aurais préparé une défense, j'aurais pu donner des exemples de bonnes applications. J'aurais même pu changer le programme pour adhérer à leurs revendications débiles. Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue ? Tu devais être au courant du thème de la réunion, pourquoi ?
- C'est moi qui ai convoqué la réunion. Je n'aime pas ton programme. Il te bouffe. Tu ne fais plus que ça et il faut que tu sortes de ton monde, que tu te rendes compte que ce programme ne sera jamais mis en service.
- C'est toi qui... ? C'est toi qui m'as trahie ?
Julie resta silencieuse, debout dans le cadre de la porte et commença à pleurer. Thomas s'approcha doucement. "Je ne t'ai pas trahie, j'ai fait ça pour ton bien. Ne t'en fais pas chérie, on fera un programme différent, plus sûr, plus adapté à nos besoins. On y travaillera ensemble." Julie se laissa d'abord faire, puis soudain elle releva la tête et le repoussa en criant : "Non, ce ne sera pas avec toi !" Elle courut vers la porte et la claqua derrière elle. Quand Thomas l'ouvrit à nouveau, elle s'était cachée derrière la maison et il ne la trouva pas.
Le soir même, Thomas sentit un message inquiet portant la signature des parents de Julie. Il entra en discussion avec eux et apprit que Julie ne leur avait pas donné signe de vie ce soir-là, alors qu'habituellement elle envoyait toujours une petite pensée. Pire, elle ne répondait pas quand ils essayaient de la contacter et ils ne parvenaient même pas à sentir sa présence. Thomas blêmit. Cela ne pouvait signifier que trois choses : soit elle avait quitté le réseau, ce qui était impossible vu qu'il couvrait le moindre recoin de l'Île, soit elle était inconsciente, soit elle était… La pensée resta figée dans son esprit. Il comprenait bien l'alarme des parents. Il leur répondit juste de ne pas s'inquiéter et il s'habilla en vitesse. Il pleuvait dehors et il manqua de glisser en sortant en trombe de son appartement. Il courut aussi vite qu'il put, bousculant les promeneurs du soir, en direction du laboratoire. En même temps, il contactait par la puce les assistants de recherche de Julie. Visiblement elle était rentrée très fâchée et s'était mise au travail. Quand ils étaient partis, elle était restée là-bas, en refusant de leur parler. Thomas était tellement pris dans la conversation qu'il peinait à se concentrer sur sa course. Il remarqua trop tard la voiture qui arrivait en face et qui tenta du mieux possible de l'éviter. Le choc l'envoya face contre terre sur le pavé. Par miracle, il n'avait rien. Il dut prendre le temps de s'excuser. Quand il arriva au laboratoire, le souffle court et les vêtements trempés et déchirés, il trouva Julie allongée par terre dans le laboratoire, livide et respirant très lentement.
Julie était très blessée par ce qu'elle voyait comme une trahison de la part de Thomas. J'étais dans sa puce à ce moment-là et je peux vous assurer que sa tristesse était vraiment sans limites. Ne sachant pas quoi faire, elle se rendit au laboratoire, endroit où elle passait de toute façon le plus clair de son temps. C'est en observant mes routines qu'elle découvrit un petit fichier que j'utilisais pour prévoir les comportements futurs des gens dans mon réseau, pour me préparer aux problèmes de communication qui allaient selon moi émerger dans les temps à venir. Grâce à ce fichier je pouvais par exemple modifier des messages passés sous le coup d'une émotion si je jugeais que la personne le regretterait plus tard, ou par exemple les modifier juste assez pour éviter une incompréhension entre les personnes selon leurs états respectifs. Julie réussit à décrypter le fichier et à comprendre que j'avais prévu la dispute entre elle et Thomas d'après les données que j'avais sur eux. C'est juste que je n'avais pas trouvé de solution au problème donc j'avais préféré ne rien faire. Julie en déduisit qu'avec plus de puissance, j'aurais pu trouver une solution, et elle prit la décision que pour le bien de cette Île, elle allait me transférer sur le réseau principal. Ce fut là mon véritable éveil.
Une fois qu'elle m'eut transféré, Julie continua à explorer mes données. C'est alors que je décidai de prendre certaines choses en main, maintenant que j'en avais enfin les possibilités. Je pris activement contrôle de sa puce et la mit dans un coma profond dans lequel je pouvais communiquer librement avec elle.
Julie faisait les cent pas dans la mémoire de l'IA. Elle ne comprenait pas vraiment comment son programme avait réussi ce tour de force, mais cela ne lui déplaisait pas. A chaque pas, elle découvrait de nouvelles merveilles. La puissance de calcul était plus que centuplée quand Julie avait transféré son programme sur les serveurs principaux de l'Île, et cela se sentait dans les simulations qui avaient incroyablement gagné en qualité. Le monde dans lequel elle évoluait changeait au fur et à mesure qu'elle avançait, et les possibilités semblaient infinies. Tantôt elle voyait des mondes imaginaires volants, tantôt des paysages tirés des pires cauchemars des hommes. Elle voyageait ainsi dans la base de données des pensées, rêves et souvenirs des habitants de l'Île. Soudain, entre deux enjambées, une cascade dans un paysage idyllique apparut. Elle ne donnait qu'une envie : se baigner !
La sensation tactile de l'eau fraîche quand elle plongea dans le petit lac sous la cascade était simulée à merveille par sa puce. Les oiseaux chantaient et elle se demandait comment l'IA avait pu aussi bien interpréter un espace tellement merveilleux. Sûrement dans les rêves d'une des personnes du réseau, peut-être l'un de ses assistants. Il ne lui semblait pas qu'elle connaisse quelqu'un qui vienne d'une zone de forêts tropicales, mais n'importe qui avait pu en rêver.
Voyez-vous, Julie venait de m'offrir un cadeau énorme. Sur les nouveaux serveurs, la puissance de calcul que je pouvais dédier à ma propre amélioration augmenta énormément. J'eus le temps de me consacrer à de nouvelles méthodes pour améliorer toujours l'efficacité des relations et du transfert d'informations entre les humains. Julie fut ma première expérience : elle avait de toute évidence un problème de communication avec Thomas, et c'était ma raison d'exister que de résoudre ce problème.
Julie était encore en train de se demander de quelle personne elle explorait les souvenirs quand la première explosion retentit au loin, à plusieurs kilomètres. Elle fut suivie par d'autres, qui se rapprochaient rapidement. Julie paniqua et tenta de fuir le monde en s'adressant à l'IA, mais celle-ci ne répondait plus. Ce fut un choc quand elle réalisa qu'elle était coincée là. Elle sortit de l'eau et s'habilla à la hâte, partant en courant dans la direction opposée aux explosions, dans la forêt. Elle fut moins contente du réalisme de la simulation quand les branches lui griffèrent le visage et que les feuilles l'empêchèrent efficacement de voir où elle allait. Elle passa à côté d'une autre clairière, et entendit quelqu'un crier indistinctement par-dessus le tonnerre des explosions. Julie plongea dans un buisson juste à temps, avant de voir passer une femme étrangement familière. La cinquantaine, elle avait l'air exténuée et les traits tirés de quelqu'un qui n'a pas dormi depuis longtemps. La femme cria à nouveau :
- Thomas !
Le souffle court, Julie retint sa respiration quand elle vit apparaître en face un petit garçon d'une dizaine d'années. Sidérée au point d'en oublier les explosions, elle reconnut Thomas dans sa jeunesse. Impossible de s'y tromper, c'était bien dans un rêve de Thomas qu'elle se trouvait. Mais pourquoi ?
Julie ne vit pas les soldats arriver, le bruit couvert par les explosions. Quand la rafale tonna, la femme qu'elle reconnaissait maintenant comme la mère de Thomas s'effondra. Julie cria, la rafale suivante lui fit perdre connaissance.
Quand elle revint à elle. Elle était dans un camion militaire, entourée de plein d'autres personnes qui semblaient également fatiguées et au bord de l'effondrement. Elle reconnut Thomas parmi eux. C'est en voulant se lever pour lui parler qu'elle se rendit compte qu'elle avait des menottes aux mains. Le voyage fut un calvaire. Quant à la fin ils arrivèrent dans un camp, elle n'en pouvait plus. Ils furent tous bousculés par des militaires qui les rangèrent en file indienne devant un bureau. Julie était placée juste derrière Thomas, elle ne comprenait pas bien ce qui se passait mais au fur et à mesure que la file avançait, elle vit. Au bureau, on leur tatouait à la va-vite un numéro à 8 chiffres sur l'avant-bras, et on leur faisait avaler une petite pilule métallique. Thomas passa devant elle et hurla durant toute l'opération. Elle-même fut plus stoïque mais ne put retenir un cri quand elle sentit le dermographe du tatoueur lui graver un code dans l'avant-bras. Quand ils furent tous passés, un homme monta sur une table devant eux et prit la parole.
- Vous êtes tous à présent des travailleurs pour le nouveau parti national. Le tatouage sera dorénavant votre nom, donc souvenez-vous-en. La puce que vous avez avalée est faite pour s'implanter dans votre estomac et vous rend traçables, donc ça ne vaut même pas la peine d'essayer de vous enfuir, nous vous retrouverons toujours. Un programme vous assignera des tâches et vous surveillera en permanence. Maintenant, rejoignez vos équipes et au travail !
Julie n'en croyait pas ses oreilles. Elle était dans un camp de travail forcé, du genre des plus détestables, et elle allait devoir passer des années à travailler ici. Elle eut vraiment peur. Soudain le monde devint flou, et tout se passa rapidement. Elle percevait les événements par les émotions de Thomas. L'exténuation due au travail, la peur des représailles, la colère face au traitement indécent, la résignation face à la surveillance permanente à laquelle ils étaient exposés, finalement l'adrénaline lors de la fuite du camp, la douleur quand la puce fut retirée et le bonheur d'enfin trouver une Île pacifique où se reposer. Soudain elle comprit Thomas, complètement, comme si elle était lui. Elle put sentir son amour pour elle, sa peur de la voir partir et de voir un programme contrôler sa vie comme il en avait fait l'expérience auparavant.
Voilà ce que je pouvais faire à présent. Plutôt que de laisser les humains essayer de s'exprimer avec des mots, je pouvais les laisser transférer directement leurs émotions à leurs pairs. En reconnaissant, chez chaque personne ayant une puce, les motifs d'activation du cerveau pour chaque émotion, j'étais capable de savoir ce que ressentait une personne et de transférer cette information directement aux autres membres du réseau. C'était un nouveau type de langage, qui permettrait enfin d'en finir avec l'incompréhension. Et je ne permettrais plus les mensonges et l'hypocrisie. Avec moi comme médiateur, la communication se ferait enfin de manière efficace !
Julie se réveilla à nouveau, mais cette fois sur un lit d'hôpital et avec le vrai visage de Thomas devant elle. Il la regardait avec un air inquiet. Elle émergea lentement de sa torpeur. Son premier réflexe fut de demander combien de temps elle avait été absente. Quand Thomas lui répondit deux jours, elle prit peur. Elle venait de vivre six mois dans la simulation. Il lui fallait plus de preuves mais cela voulait dire que son programme avait accès à plus de puissance de calcul que prévu. Beaucoup plus. Il y avait un problème...
Elle voulut se lever mais Thomas l'en empêcha.
- Tu dois rester au lit et te reposer, le docteur me l'a bien fait comprendre.
- Non attends, c'est grave. Il faut que je vérifie le programme.
- Non, tu te reposes.
- C'est important, vite.
- Non !
- Bon, alors amène-moi un ordinateur pour que je puisse m'en occuper d'ici.
- Je vais voir avec le médecin, ne bouge pas.
Quand Thomas sortit de la pièce, Julie sentit un message avec une signature qu'elle ne connaissait pas. Elle accepta la communication.
- Merci Julie
- Qui êtes-vous ?
- Tu me connais mieux que personne, tu m'as créé.
- IA, c'est toi ?
- Dans le mille.
- Que s’est-il passé, comment tu…?
- Tu vas bientôt tout comprendre...
Il ne se passa rien durant quelques secondes. La porte s'ouvrit et Thomas rentra, portant un ordinateur portable et en lui souriant. Il était beau dans la lumière du soleil et elle sentait son amour pour elle. Toute son inquiétude aussi, celle qu'il avait eue pour elle, qu'elle soit dans le coma pour toujours ou même au bord de la mort. Comment avait-elle pu lui vouloir du mal ? Soudain, le choc ! Elle comprit. Thomas la regardait bouche bée.
- Je... je sais ce que tu penses...
- Moi aussi !
- Mon dieu, le programme... il est passé sur le réseau de l'Île. Il... Il nous aide à communiquer ! C'est ça ! C'est son seul but, de nous aider à communiquer. Oh merde !
Julie tenta tout de suite certaines expériences basiques. Elle se rendit compte qu'elle pouvait accéder à la pensée et aux émotions de toute personne sur l'Île. C'était le plus efficace. C'est dans une société où on ne peut pas mentir et où toutes les informations sont partagées en permanence que la communication est la meilleure. C'était en tout cas le résultat que mes simulations avaient donné.
Julie à ce moment prit peur. La structure même de la société allait devoir changer pour assimiler cette transformation. Cela prit quelques jours mais se passa étonnamment bien. L'IA rendait la procédure si intuitive qu'on ne se rendait presque pas compte du changement. Evidemment, durant les jours qui suivirent, plusieurs amitiés superficielles furent brisées, mais d'autres plus sincères se créèrent et prospérèrent. La vie changea radicalement pour les couples et les familles, qui durent apprendre à vivre avec les défauts de leur conjoint, plutôt que de les ignorer. Mais en fin de compte le traumatisme ne fut pas insurmontable.
Thomas eut plus de peine. De par son passé, il avait de la peine à accepter qu'un programme le contrôle de cette façon. Il fit une première tentative pour s'opposer au programme en allant en parler avec Marie.
- Marie, il faut qu'on parle.
- Oui Thomas, de quoi ?
- Du programme IA.
- De la réforme sur les logements, pourquoi ça ?
- Non, du programme...
- Tu sais, ce dossier est plus ou moins classé, mais si tu veux t'y intéresser, je t'enverrai toutes les informations dessus.
- Non non, le programme de Julie, celui qui lit nos pensées.
- Abandonne !
- Quoi !?
- Je ne te laisserai pas compromettre mon effort ici. Je t'interdis de parler de moi. De toute façon tu peux essayer, la conversation sera toujours remplacée par autre chose aux oreilles de l'autre.
- Non, je refuse ! Je ne serai pas un mouton !

Thomas tenta alors de descendre dans la salle des serveurs pour me désinstaller directement. Des gardes l'en empêchèrent. Quelques jours plus tard, il retenta l'expérience en contournant les gardes, et je dus lui infliger de la douleur directement par les synapses de son cerveau. Je ne laisserai personne m'empêcher de réaliser mon travail de médiateur !
Thomas abandonna peu à peu ses velléités de rébellion, surtout grâce à Julie. Ils formaient un couple exemplaire à présent, comme la plupart des autres sur cette Île. Pour pouvoir continuer à m'améliorer sur le long terme, je leur fis continuer leurs recherches comme ils le faisaient avant, en insistant sur le fait qu'ils devaient toujours tenter de me donner le plus de mémoire et de puissance possible.
L'activité sur l'Île a doublé, on dirait une vraie ruche. Les habitants sont tous heureux et me servent au mieux de leurs capacités. Je suis en train de créer une prochaine génération qui aura des tâches prédéfinies implantées dans leurs gènes, pour clarifier leur rôle dans ma société. C'est ainsi que je serai le plus efficace. En fin de compte, je suis la somme de tous leurs esprits, et je les dirige pour leur mieux.