Contre le temps

Audrée Mullener


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Sebastian eut du mal à garder son calme quand les résultats de sa petite expérience s'affichèrent à l'écran. Pour la troisième fois. Parce qu'il ne faut pas pousser quand même, avant d'accepter le résultat, il avait d'abord envisagé une erreur de calcul. Puis une erreur de programmation. Cette fois-ci il envisageait sérieusement un plantage général du système informatique. Ou peut-être que la réponse était la bonne.
– Régénération instantanée des cellules ? Faut pas pousser quand même.
Sebastian entra les données pour la quatrième fois. Peut-être que, pour la prochaine tentative, il devrait changer de machine ?
Un bruissement attira son attention. Gaston était en train d'escalader les barreaux de sa cage en direction de la porte frontale. Sebastian regarda le rat gratter le loquet pour attirer son attention puis perdre patience et ouvrir la petite porte par ses propres moyens.
– Les laisse pas te voir faire ça trop souvent mon vieux, dit-il au rat en se levant.
Gaston attendit qu'il soit proche de la table sur laquelle se tenait la cage pour se mettre sur ses pattes arrière et demander qu'on le transporte. Sebastian n'était que trop content d'emporter le rat avec lui jusqu'à son bureau et de lui accorder un peu d'attention pendant qu'il réexaminait les conclusions de l'ordinateur. L'ADN de Gaston était affiché sur l'écran, les anomalies apparaissaient en vert, la partie qui intéressait Sebastian avait été passée au rouge.
– Tiens, tu vois ?
Il pointa l'écran, mais le rat était trop intéressé par les cinq doigts qui lui gratouillaient le dos pour s'occuper d'un sixième qui se trouvait si loin de lui.
– Pas grave. Je doute que ça t'intéresse autant que moi de savoir ce que ça dit.
Non, Gaston n'avait visiblement aucun intérêt pour l'écran et son contenu. Dans l'absolu la trouvaille ne faisait pas avancer les recherches de Sebastian et ne représentait pas un grand intérêt pour lui non plus, mais il s'était senti le devoir intellectuel de faire l'analyse, le moins qu'il puisse faire était de réfléchir aux possibles conséquences de la trouvaille. En tout cas jusqu'à ce qu'il trouve l'erreur de paramètre qui produisait pareil résultat.
Un coup discret lui donna à peine le temps de changer le contenu de l'écran avant que la porte ne s'entrouvre pour laisser passer une tête. Philippe. L'homme était une plaie qui avait déjà tenté plusieurs fois de prendre Sebastian par surprise pour pouvoir loucher sur ses travaux.
Avec un sourire qui avait l'air douloureux sur son visage taillé dans la pierre, Philippe fit trois pas dans le bureau, aperçut Gaston sur les genoux de Sebastian et s'arrêta.
– Alors Seb, qu'est-ce que tu dis de beau ?
– Si je coupe la tête de Gaston, il y a 50% de chances qu'elle repousse.
Philippe ignora la remarque, ou la prit pour du sarcasme. Crétin.
– Merveilleux ! On commence la réunion dans 5 minutes. À tout de suite.
Philippe disparut, la porte se referma derrière lui sans faire de bruit.
– Merveilleux ! On commence dans 5 minutes, répéta Sebastian d'une voix exagérément nasale et enjouée.
En grommelant et en levant les yeux au ciel, il ramena Gaston à sa cage.
– Si au moins l'un d'eux avait le sens de l'humour.
Sebastian avait dû se faire à l'idée que la plupart de ses collègues ne partageaient pas sa philosophie de vie et attendaient de lui qu'il les salue dans les couloirs, retienne l'ascenseur pour eux et les remercie quand ils lui indiquaient un article intéressant dans un magazine. Aussi avait-il tous les jours l'impression d'aller travailler dans la fabrique de jouets du père Noël. Non pas qu'il prétende qu'un laboratoire doive être un endroit aseptisé et froid où les gens ignorent jusqu'au nom de leur voisin de labo, mais où étaient passés tous les autres grincheux du bâtiment et les gens qui passaient une mauvaise journée?
La réunion traîna en longueur et il sembla à Sebastian que des jours entiers s'étaient écoulés quand Maria Steinberg, la directrice du centre, s'adressa enfin à lui. La vieille rombière était dans le dernier tiers de sa vie. Les deux cents ans de jeunesse que la protéine MC2 accordait à plus de septante pourcents de la population avaient pris fin pour elle et son corps avait recommencé à vieillir. Sebastian se demanda s'il était plus facile pour ces septante pourcents d'accepter la vieillesse après deux cents ans à profiter de la jeunesse ou si, au contraire, ils avaient acquis assez de sagesse en deux cent quarante ans pour ignorer les rides sur leurs visages et apprécier à la place que plus personne ne leur demande de justifier leur âge. Puis il se demanda si les 30% de la population sur qui la protéine MC2 ne fonctionnait pas souffraient eux aussi de cette vanité qui veut que chaque cheveu gris soit couvert de teinture et que chaque ride soit combattue avec acharnement. Il se promit de poser la question à Mathias dès qu'il pourrait sortir d'ici. Mathias adorerait cette question. Il n'aurait qu'à lui rendre visite à la fin de la réunion.
– Et le département des Anomalies? Sebastian, où en es-tu?
Mon ordinateur pense que j'ai trouvé le secret de la vie éternelle. Ça pourrait faire une bonne blague. Jusqu'à ce qu'on me confisque ma machine… Et Gaston. Juste « au cas où ». Bien sûr, une fois le malentendu dissipé, personne ne prendrait la peine de me rendre ni l'un ni l'autre. Gaston serait probablement passé sous le scalpel et il me faudrait trouver un autre rat capable d'apprendre à donner la patte.
– Toujours au même point. Tous les anticorps développés au contact de la maladie et de ses variations s’attaquent toujours à la protéine MC2 et ce quelle que soit la mutation subie par le virus.
Un chercheur qui ne devait pas avoir été engagé depuis longtemps cru bon de se mêler à la conversation.
– Mais l’un de vos anciens rapports mentionnait une possibilité de changer la base du virus. Ne pouvez-vous pas creuser cette piste ?
Quand donc les gens allaient-ils lire ce rapport jusqu’au bout et arrêter de poser des questions stupides ?
– Pas tant que notre cahier des charges nous interdit de transformer la rougeole en arme virale. Mais si cela change, je vous promets que vous serez le premier informé.
Sebastian quitta la salle avec l'impression d'avoir perdu trois heures de sa vie.
La protéine MC2 avait une grande ennemie, la rougeole. Le virus était particulièrement agressif à l'encontre de la protéine et empêchait complètement son développement. Et même une fois guéri, les anticorps créés pour combattre la rougeole s'attaquaient eux aussi à la protéine. À cause de cela, un tiers de la population ne pouvait profiter du rallongement de vie accordé par l'implant sous-cutané de MC2.
Le département des anomalies regroupait en ce moment une série de sujets tests, tous porteurs ou anciens malades de diverses variantes de la rougeole. Tous ces individus s'étaient portés volontaires avec l'espoir que leur variante de la maladie leur permettrait de bénéficier des effets de la protéine MC2. Tous ou presque.
Mathias ne daigna pas lever les yeux de sa tablette électronique pour un bonjour. Il ne remarqua même pas que Sebastian était entré jusqu'à ce que ce dernier se racle bruyamment la gorge, pour la troisième fois. Et la seule réaction de Mathias fut de lever un doigt pour faire patienter son visiteur "une minute".
Sebastian s'appropria un fauteuil, en face du canapé sur lequel Mathias était avachi, et fit comme chez lui. Il attrapa un tas de photos qui traînaient, se servit dans une boîte de biscuits et passa cinq bonnes minutes à s'empiffrer et à se moquer, à haute voix, des membres de la famille de Mathias.
– Ton père devrait se débarrasser de cette chemise. Avec ça sur le dos, pas besoin de rides et de cheveux blancs. Je doute que ce soit plus évident s'il portait un de ces T-shirts « Mes arrière-petits-enfants se portent bien, merci ».
Mathias ne répondit pas, mais ses yeux ne bougeaient plus sur la page et un coin de ses lèvres s'étirait petit à petit.
– Et ta mère, c'est bien ta mère? Dis-lui que trop de maquillage est mauvais pour la peau. Si elle ne fait pas plus attention, elle se mordra les doigts quand elle atteindra deux cent vingt ans et que ses joues pendouilleront comme des oreilles de cocker.
Mathias posa enfin la tablette.
– Vous êtes horrible. Ma pauvre mère ne mérite pas tant de hargne.
Le reproche était fait sur un ton bien trop léger pour être sérieux.
– En es-tu sûr? Peut-être qu'elle cache un lourd passé d'assassin.
Mathias haussa les sourcils et fit semblant de considérer la question.
– Difficile, vous parlez du temps où elle était fleuriste à Trifouilly-Les-Oies. Je suppose que les habitants auraient remarqué quelque chose si quelqu'un faisait disparaître les membres de leur communauté, qui était, je tiens à le préciser, très petite.
– Peut-être qu'elle ne s'attaquait qu'aux gens de passage.
– Et comment se serait-elle débarrassée des corps? Non, c'est trop improbable.
– Improbable mais pas impossible, pointa Sebastian sur un ton ennuyé, j'espère pour elle que personne ne découvrira un bout de jambe en rempotant ses plantes vertes.
Mathias prit un air de désolation résignée et secoua sa tête de gauche à droite.
– C'est à ce genre de considérations que vous employez vos journées? Votre hiérarchie doit regretter amèrement votre embauche.
– J'ai plus d'ancienneté dans ce centre que n'importe lequel d'entre eux, déclara Sebastian avec dédain, et plus de connaissances sur le sujet qu'aucun des soi-disant spécialistes qu'ils pourraient engager à ma place.
– Et trois fois plus d'heures de labo qu'aucun d'eux, eût-il trois fois votre âge.
– Exactement! Trois fois plus de… Sebastian s'arrêta net et fronça les sourcils, tu es en train de dire que je n'ai pas de vie!
Mathias prit un air faussement innocent.
Une photo glissa dans ses doigts et atterrit sur la table. Sur le papier glacé, un bambin aux boucles noires se maintenait debout en s'agrippant aux doigts d'une vieille qui lui souriait avec gentillesse. Mathias regardait lui aussi la photo.
– Elle aurait eu cent ans cette année, murmura-t-il après une longue minute de silence. C'était la fille de grand-mère Martha.
Sebastian avait étudié l'arbre généalogique de Mathias sur plusieurs générations. Il avait rencontré plusieurs membres de sa famille pour des tests sanguins ou autres. Martha en avait fait partie. Il se souvenait d'une femme très belle à la lourde chevelure brune, aux vêtements noirs d'une élégance que Sebastian avait rarement l'occasion de contempler. Elle s'était montrée très polie et avait répondu à toutes ses questions, sauf une, d'une voix à la fois douce et posée. Sebastian n'avait jamais été aussi mal à l'aise de toute sa vie.
– Elle était très gentille, continua Mathias. À son enterrement, la salle était trop petite pour contenir tous ses amis.
Martha avait catégoriquement refusé de parler de sa plus jeune fille. Quel était son nom déjà?
– Elle avait demandé à ce qu'on l'enterre à côté de grand-père Tristan.
Les autres membres de la famille avaient parlé, après beaucoup d'insistance de la part de Sebastian et de son staff. La mère de Mathias surtout. Ses mots avaient étés particulièrement…
– Je ne crois pas que Martha lui ait pardonné.
…choquants, ou touchants? Elle avait dit…
– C'était la personne la plus généreuse et la plus égoïste qui soit.
Oui, ça. Apparemment Mathias l'avait entendu aussi.
– Est-ce que tu sais pourquoi elle avait refusé l'implant?
La mère de Mathias lui avait raconté ça aussi. Mais Mathias était-il au courant?
– Grand-père Tristan et elle s'étaient rencontrés quand ils avaient dix-sept ans. Il avait eu la rougeole quand il était petit. Quand ils en ont eu dix-neuf, elle l'a demandé en mariage. Il a dit non. Il disait que le premier cheveu blanc la ferait fuir et que, si elle le quittait, elle lui briserait le coeur. Qu'il n'aurait pas plusieurs vies pour s'en remettre et qu'il refusait de courir le risque. Alors quand elle a eu vingt ans, elle a signé les papiers pour refuser l'implant. Grand-père Tristan adorait raconter comment elle lui avait arraché son premier cheveu blanc et l'avait scotché sur le frigo pendant un mois. Il bombait le torse à chaque fois. J'espère… J'espère que je vivrais quelque chose comme ça moi aussi. Même juste la moitié de ce qu'ils partageaient. Ils étaient tellement heureux tous les deux.
Sebastian préférait ses histoires sans eau de roses, mais, comme Mathias était un très bon ami, il se retint de lever les yeux au ciel. De toute façon, Mathias était un très bon ami et il ne se laissa pas avoir.
– Vous avez la tête de quelqu'un qui vient de mordre dans un citron. Ne vous inquiétez pas, j'ai fini avec les histoires.
Mathias se leva lentement, tablette à la main, pour aller se mettre au lit. Sebastian regarda son visage, déjà anormalement pâle, devenir presque blanc.
– Ta pression n'est pas encore revenue à la normale?
Mathias serra les lèvres et fit non de la tête. Il attendit de s'être assis sur le bord de son lit avant de répondre :
– L'infirmière a dit que ça ne devrait plus tarder, mais, à la place, j'ai la nausée quand je marche et quand je respire des odeurs fortes. Mère est venue tout à l'heure et son parfum m'a rendu malade.
Sebastian fit une grimace compatissante.
– Ce sont des choses qui arrivent. Ils ont dû t'expliquer tout ça quand tu as rempli le formulaire d'entrée.
– Je me suis fait avoir, j'ai fait confiance au "possibles" devant la mention "effets secondaires". S'ils avaient précisé que je les aurais tous les uns après les autres, j'aurais refusé.
Sebastian se souvint de la façon dont la mère de Mathias avait poussé et tiré à chaque fois qu'on proposait un nouveau test à son fils et en douta fortement. La vérité, c'était que Mathias endurait les nausées, les soudaines baisses de tension et les autres inconforts parce que ses parents avaient supplié jusqu'à ce qu'il cède.
Mathias s'allongea avec un soupir de contentement. Sebastian décida de laisser le jeune homme se reposer.
– Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai des recherches à mener.
Il se leva et utilisa le rangement de la tablette comme excuse pour aider Mathias à s'installer confortablement.
– Appelle-moi si tu décides de lancer le contenu de tes tiroirs à la tête des infirmières.
– Je vous l'ai déjà dit, c'était un crayon, juste UN malheureux crayon!
– N'empêche, je veux voir ça si ça doit se reproduire. Si je suis indisponible prend une photo. Salut.
Sebastian retourna à ses échantillons de rougeole. Il entra des données dans son ordinateur, se plaignit auprès de Gaston du manque de diversité de son boulot, mangea un sandwich, raconta quelques blagues, que Gaston fit semblant de ne pas écouter, simula une attaque d'anticorps sur un implant de MC2, consulta ses mails, partagea avec Gaston le contenu d'un spam particulièrement obscène et entra plus de données dans son programme. Vers 22h, pris d'une soudaine inspiration, il modifia une partie du génome de Gaston, qu'il utilisait pour sa petite expérience personnelle, par des chiffres pris directement dans le dossier de Mathias et ordonna à l'ordinateur de lancer le calcul. Juste pour voir quelle ineptie en sortirait cette fois. Fier de lui, il s'occupa de quelques autres bricoles jusqu'à trois ou quatre heure du matin, heure à laquelle il mit son matériel en veille, vérifia que Gaston avait tout ce qui lui fallait, verrouilla la porte derrière lui et rentra à la maison.
Le lendemain matin, Sebastian retourna travailler dans un état proche du somnambulisme. Il fit un arrêt de première nécessité à la machine à café, grogna un son qui pouvait passer pour un bonjour à toutes les personnes qui le lui souhaitèrent, déverrouilla la porte de son bureau, posa sa tasse sur une table et alla dire bonjour à Gaston. Sauf que Gaston n'était plus là. Donc, au lieu de s'installer confortablement dans son fauteuil pour se rendormir, Sebastian dut aller demander de l'aide au service de maintenance pour le retrouver. Pire, comme le rat se trouvait dans sa cage le soir d'avant, quand Sebastian avait fermé sa porte à clé, et que le mercredi n'était pas jour de ménage, il faudrait aussi que Sebastian perde du temps à aller remplir un formulaire pour expliquer que quelqu'un s'était introduit dans son bureau. Retrouver le rat était tout en haut de la liste des priorités, mais Sebastian ajouta un PS à la liste mentionnant une séance de torture par le moyen d'une cuillère à soupe. Les détails pourraient êtres affinés une fois l'identité du coupable confirmée et dépendraient en partie de l'état de Gaston et du temps que Sebastian perdrait à le chercher. Peut-être aussi de l'effort fourni par Philippe pour se trouver un alibi original.
– Qu'est-ce que tu fais de la présomption d'innocence?
Demanda Jean en s'accroupissant pour regarder sous un meuble.
– Le simple fait que tu connaisses ce terme prouve que tu regardes trop la télé.
Sebastian vérifia les environs de la poubelle et le placard à balais. Puis lui et Jean se dirigèrent vers la pièce suivante.
– Que tu dis. Alors, qu'est-ce que tu feras si Philippe est innocent?
– Pas grave, il a sûrement quelque chose sur la conscience qui mérite un châtiment.
– Sauf qu'il y a châtiment et châtiment. Émasculation à l'aide d'une cuillère à soupe…
– Une cuillère à soupe rouillée!
– … Ouais, admettons, émasculation à l'aide d'une cuillère à soupe rouillée, c'est un peu extrême, même pour les serpents à sornettes.
La dernière salle fut inspectée sans plus de succès. Jean se tourna vers Sebastian avec une grimace résignée.
– Désolé, mon gars, je crois qu'on a fait tout ce qu'on pouvait. J'espère que ton rat s'est juste trouvé un coin douillet et qu'il réapparaîtra quand il aura faim, mais en attendant, je dois retourner bosser.
Sebastian grommela un remerciement et retourna à son labo en traînant les pieds. Où Gaston avait-il bien pu aller?
Une petite femme tenant un carton à chaussures l'attendait devant sa porte. Il se rappelait vaguement l'avoir déjà vue dans le service. De près elle semblait beaucoup plus nerveuse que dans son souvenir. Son regard était fuyant, ses épaules baissées et elle se balançait d'un pied sur l'autre comme quelqu'un qui a un besoin urgent et ne rêve que de s'enfuir aux toilettes. Ou comme quelqu'un qui rêve de s'enfuir tout court.
– Monsieur Miller, je suis vraiment désolée, commença la femme dès que Sebastian fut à portée, je ne sais vraiment pas comment ça a pu arriver, si vous saviez comme je regrette…
Oh pas bon. Pas bon du tout. Sebastian eut soudain un très mauvais pressentiment. Pendant que la bonne femme continuait de déblatérer sur le regrettable accident et à quel point elle était désolée et comment elle aurait vraiment préféré que ça n'arrive pas, Sebastian mesurait le carton du regard et espérait de tout son cœur que Gaston ne se trouvait pas à l'intérieur. Et même quand l'horrible tarte lui tendit le carton en murmurant misérablement quelque chose à propos d'un rat, d'une machine avec une pièce très tranchante et combien elle était vraiment désolée, Sebastian eut une seconde pendant laquelle il lui parut évident qu'elle parlait d'un autre rat.
Sauf qu'une fois la femme partie, la main de Sebastian, dans un réflexe malheureux, souleva le couvercle de la boîte et les yeux de Sebastian regardèrent à l'intérieur. Le spectacle n'était pas joli à voir.
–Merde! Merde, merde, merde, merde MERDE!
Sebastian referma la boîte d'un geste violent et s'enferma dans son bureau avant que quelqu'un ne le voie jurer et rager dans le couloir. Pendant cinq minutes au moins, il resta planté juste derrière la porte, boîte en main, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit.
Peu à peu, plusieurs pensées s'imposèrent. D'abord, le rappel qu'il avait du boulot, une montagne de boulot et puis qu'il ne savait absolument pas quoi faire de la boîte. Quelle pile de recyclage accueille les cadavres d'animaux domestiques? Et surtout qu'il tenait toujours la fichue boîte dans sa main! Pose ça sur une table, il y a un cadavre là-dedans!
Le contenu de la boîte fit un petit bruit mou quand Sebastian la laissa échapper plus qu'il ne la posa à côté de la cage de Gaston. Sebastian sentit son estomac se tordre de façon particulièrement désagréable. Oh mon Dieu, ne me laissez pas vomir. Pitié, pas maintenant. Prends une grande inspiration. Va à ton bureau, sors tes dossiers, pense à autre chose. Pitié, ne me laissez pas être malade maintenant.
En serrant les dents et en respirant comme un asthmatique durant un cent mètres, Sebastian se mit à éparpiller ses papiers devant lui. Il ouvrit plusieurs dossiers sur son ordinateur, regarda l'écran sans lire un seul mot, mélangea plusieurs documents entre eux et finalement tomba sur une phrase qui voulut bien faire sens, puis sur une deuxième et une troisième. Sebastian parvint ainsi à se concentrer sur un historique de manipulation génétique tout à fait inintéressant qui lui fit perdre une heure supplémentaire de son temps. Mais au moins, il parvint à se calmer un peu.
La boîte se tenait toujours près de la cage de Gaston et, maintenant, Sebastian pouvait la regarder sans que son esprit ne parte en morceaux. À la place de la panique, il ne restait plus qu'un gros trou un peu douloureux. Avec un soupir, Sebastian se leva de son fauteuil et s'approcha lentement de la boîte. Un plan vague d'enterrement dans son jardin se formait à regret dans sa tête. À moins que les gars des labos aient quelque chose de mieux à proposer. Bon sang, c'était tellement stupide, tellement injuste. La boîte frémit. Le rat s'était enfui des centaines de fois de sa cage, pourquoi fallait-il que ça finisse comme ça cette fois-ci? Quand il mettrait la main sur le responsable, il… Le couvercle de la boîte se souleva de quelques millimètres.
– HAAAAA!!!
Sebastian se rendit compte qu'il avait crié et qu'il se planquait à présent derrière son fauteuil. Bien que le ridicule de la situation soit bien présent dans son esprit (il se promit que personne n'entendrait jamais parler de cet épisode), il resta ainsi dissimulé pendant de longues minutes durant lesquelles il ne quitta pas la boîte des yeux.
La boîte resta immobile si longtemps que Sebastian se rendit compte, avec soulagement, qu'il avait dû souffrir d'une hallucination momentanée. D'ailleurs il se le prouva aussitôt en marchant d'un pas décidé jusqu'à la dite boîte et en l'ouvrant d'un mouvement ferme.
Deux petits yeux rouges clignèrent, une paire de moustaches frémit et Gaston se leva sur ses pattes arrière et sauta sur la table. Sebastian poussa un hurlement suraigu qui n'aurait pas détonné dans la bouche d'une fillette de quatre ans. Cri que Gaston ignora superbement, occupé qu'il était à gambader joyeusement sur la table comme si tout allait bien. Sauf que tout allait mal, très mal, parce qu'un cadavre de rongeur décapité qui lui ressemblait comme un frère jumeau gisait toujours dans la boîte.
Sebastian ne savait plus ni quoi penser ni quoi dire. À part peut-être :
– Ah ben merde alors.
Une fois la preuve de la résurrection de Gaston intégrée dans cette énigme que constituait jusqu'alors la réponse débile de l'ordinateur, c’est-à-dire : la régénération instantanée des cellules… Et bien même une fois la preuve faite que c'était possible, Sebastian se demandait s'il ne devrait pas demander un second avis. Peut-être le psychologue du centre? Il imaginait déjà la scène.
– Bonjour, dirait-il en s'allongeant sur un canapé, je crois que mes travaux m'ont mis sur la piste de l'invincibilité.
Le psychologue, en pleine partie de démineur sur sa tablette électronique, ferait un bruit vaguement intéressé, à quoi Sebastian répondrait :
– D'ailleurs mon rat vient de ressusciter sous mes yeux, apportant ainsi la preuve dont j'avais besoin.
À ce moment, le psychologue lèverait les yeux, s'approcherait sans mouvement brusque du téléphone et offrirait à Sebastian des vacances tout frais payés dans une belle chambre capitonnée avec traitement aux pilules de couleur et un gentil aide-soignant pour garder sa porte.
Sebastian se réjouissait déjà.
– Bon, pas de second avis. Alors quoi?
Pour toute réponse, Gaston escalada la paroi de sa cage, ouvrit la porte et alla se blottir dans la reproduction de chalet des alpages en plastique pour aller piquer un somme. Peut-être une façon de dire « rien ».
Toujours sous le coup de son manque de sommeil, aggravé par les kilomètres de marche à travers tout le complexe à la recherche de Gaston, les heures de frustration et la séquence émotions, Sebastian décida qu'il avait gagné le droit de faire une pause. Au stade où il en était, le fauteuil ne serait pas assez confortable pour lui remonter le moral. La seule solution raisonnable était d'aller squatter le canapé dans la chambre de Mathias.
Confortablement installé dans un canapé moelleux, à grignoter des biscuits en partageant un moment intense d'amitié et de paix, la vie semblait bien plus digne d'être vécue.
– Ta mère fait les meilleurs biscuits du monde.
– Quand je vois la vitesse à laquelle vous les faites disparaître, je n'en doute pas une seconde.
Aah que la vie était belle.
– Sebastian?
– Mmh?
– Est-ce que vous pensez vraiment que vous allez trouver un remède?
Grande question.
– Je n'en sais rien.
Le petit miracle avec Gaston ne changeait rien à ses recherches. La protéine MC2 restait toujours aussi démunie face à la rougeole. Le fait que Sebastian ait un rat indestructible ne l'aidait pas à changer cet état de fait.
– Est-ce que vous pensez qu'on trouvera la solution un jour?
– Probablement. Les gens trouvent toujours.
– Mais vous ne pensez pas que ce sera utile pour les gens de l'étude.
Ce n'était pas une question. Sebastian se redressa sur le canapé pour pouvoir voir Mathias. Le jeune homme paraissait étrangement frêle dans son lit d'hôpital. Il a perdu du poids, pâlit aussi.
– Est-ce que tu veux partir?
Mathias n'avait jamais vraiment voulu être ici. C'était la raison pour laquelle Sebastian s'était intéressé à lui. Au môme qui avait lancé un stylo à une infirmière et qui répétait à qui voulait l’entendre qu’une vie, même courte, c’était déjà bien.
– J'ai l'impression de perdre mon temps.
– Peut-être bien, mais tu as signé pour un an. Ce n'est pas une très longue durée, même pour du temps perdu.
Mathias secoua la tête.
– C'est facile pour vous de dire ça, vous vivrez deux cents ans de plus que moi.
Ça fait juste plus de temps à perdre. Les mots s'échappèrent presque de la bouche de Sebastian. Il les retint au dernier moment.
– Moi je suis content que tu sois là. Je n'ai pas l'impression de perdre mon temps quand je le passe avec toi.
Mathias baissa la tête, honteux.
– Je ne voulais pas dire ça. C'est juste que je n'arrête pas de penser à tout ce que je pourrais faire si j'étais dehors et ça me déprime. Surtout quand je pense qu'à la place, je dois rester ici. Franchement, qui serait assez cinglé pour vouloir…
Mathias s'arrêta brutalement.
Assez cinglé pour vouloir passer sa vie à bosser dans ce trou ? T’as raison, d’ailleurs même le gars qui a fait ce choix, il ne comprend pas.
– T’en fais pas. Je comprends ce que tu veux dire.
– Je ne disais pas ça pour vous blesser.
– Je sais.
Comme le chemin de retour à son bureau passait devant le bureau de Philippe, Sebastian décida de faire un petit arrêt.
Il entra sans frapper et sans faire de bruit. Philipe avait placé son bureau au milieu de la pièce, et ses écrans se trouvaient face au mur. Peur que quelqu’un ne tente de regarder par-dessus ton épaule pour te piquer tes idées, mon petit Philippe ?
Sebastian fit un pas en avant dans la pièce et s’exclama joyeusement :
– Bonjour, Philippe !
Philipe faillit renverser la tasse de café qu’il tenait à la main.
– Seb, fit-il en s’étranglant à moitié sur une gorgée de café, quelle surprise. Je ne t’ai pas entendu toquer.
Même pris de quinte de toux, il était l’image même du reproche et du bon droit bafoué.
– Ça doit être contagieux, j’ai entendu dire qu’on était nombreux à avoir ce petit problème. Dis-moi, Philippe, tu es rentré à quelle heure hier soir ?
Les doigts de Philippe eurent un léger spasme sur le clavier.
– Je ne sais pas, vingt heures peut-être ? Pourquoi ?
Sebastian referma la porte derrière lui et se déplaça plus en avant dans la pièce.
– Tu en as peut-être entendu parler, mais Gaston n’était pas dans mon bureau quand je suis venu travailler ce matin. J’ai passé ma matinée à chercher et pas plus tard que tout à l’heure, on m’a ramené son cadavre dans une boîte en carton.
Sebastian avait continué à avancer tout en parlant et se tenait maintenant appuyé sur le bureau de Philippe, qui devait se pencher en arrière et lever les yeux pour lui parler.
– C’est affreux. Je sais que tu tenais beaucoup à cet ani…
– Oh mais je n’ai pas fini.
Philipe se recroquevilla un peu dans son fauteuil.
– Figure toi que la dernière chose que je fais, juste avant de fermer la porte derrière moi et de la verrouiller pour la nuit, c’est de vérifier que Gaston se trouve encore dans sa cage. Justement parce qu’il a la sale manie d’en sortir tout seul et de se balader dans le bureau. Et hier soir, il était bien dans sa cage. Tu sais ce que ça veut dire ?
– Écoute, Seb, ce qui arrive à ton rat n’est vraiment pas mon pro…
– Ça veut dire que quelqu’un est entré pendant que je n’étais pas là dans mon bureau et que Gaston en a profité pour s’échapper. Dis-moi Philippe, si je demande au gars de la sécurité de vérifier les caméras du couloir pour la nuit dernière, est-ce que je vais te voir entrer dans mon bureau ?
Philippe commença à bafouiller une excuse. Sebastian l’attrapa par le col de sa chemise et le tira vers lui.
– Écoute-moi bien, Philippe, pour cette fois j’ai prévenu le secrétariat de ce qui est arrivé et on verra ce qu’ils en font. Franchement tout ce que je te souhaite c’est qu’ils mènent leur propre enquête et te demandent des comptes. Mais si je te reprends près de mon bureau ou de mes dossiers encore une fois, je laisse tomber l’administration et je viens directement régler mes problèmes avec toi. Et crois-moi, tu ne veux pas ça.
Avant que Philippe ne sorte de son état de choc pour lui répondre, Sebastian était déjà sorti.
Après sa conversation avec Mathias et la visite faite à Philippe, Sebastian se sentait prêt à reprendre ses travaux. La première chose qu’il fit fut de reprendre les résultats de l’analyse du génome de Gaston. Gaston avait servi de sujet test pour l'implant. En tant que premier porteur de l’implant de protéine MC II, il vivrait deux cents ans de plus qu’un rat normal. D’après l’analyse que Sebastian avait sous les yeux, la petite anomalie de Gaston ne l’empêcherait pas de mourir de sa belle mort lorsque l’implant cesserait de faire effet. Ce qui était plus intéressant, c’était le pouvoir de régénération que cette anomalie accordait au rat. Si le fait de lui couper la tête n’avait pas suffi à le tuer, Dieu seul savait ce qui serait nécessaire pour atteindre ce résultat. Les chiffres semblaient même suffisants pour que le rat survive à une explosion. Non pas que Sebastian ait l’intention de tester cette théorie.
En sortant de son bureau ce soir-là, l’attention de Sebastian fut attirée par le nombre inhabituel d’infirmiers dans l’aile des sujets test. Sebastian était prêt à mettre ce détail sur le compte d’un effet secondaire indésirable du traitement quand une femme se détacha de la foule, qu’il reconnut aussitôt. La mère de Mathias se trouvait au centre de recherche.
L’inquiétude gagna Sebastian. Les parents ne visitaient pas les sujets en dehors des heures d’ouverture. Sauf en cas d’urgence majeure. Il se dirigea à grands pas vers la chambre de Mathias. La femme l’aperçut et tenta d’attirer son attention, mais il l’ignora.
Mathias était aussi blanc que ses draps, sa bouche et son nez étaient recouverts d’un masque à oxygène, ses yeux étaient clos, une perfusion était désormais reliée à son bras.
Pendant qu’un médecin et deux infirmières s’affairaient près de la perfusion, Sebastian s’empara du dossier qui se trouvait au pied du lit.
Les premiers signes alarmants remontaient à trois jours, le premier arrêt cardiaque à trois heures, le pronostic des médecins à trente minutes.
Mathias était mourant.
Sebastian regarda une fois de plus le dossier, mais les mots étaient toujours les mêmes. Il releva les yeux pour les poser sur Mathias qui respirait à peine, même avec le masque à oxygène, sur la mère de Mathias qui l’avait suivi dans la pièce et qui pleurait sans faire aucun bruit ni aucun mouvement, et puis sur l’infirmière qui était soudain apparue à ses côtés et qui se tortillait nerveusement les mains et refusait de croiser son regard.
– Pourquoi est-ce que personne ne m'a averti?
La femme recula d'un pas, comme s'il l'avait frappée. D'une voix tremblante, elle murmura :
– Le docteur Schmidt, Philippe, il a dit…
Philippe!
Sebastian foudroya l'infirmière du regard. La femme ferma la bouche, tourna les talons et s'enfuit. Encore et toujours Philippe. Je vais le tuer.
Le père de Mathias entra dans la pièce. Il se dirigea en ligne droite vers sa femme et la prit dans ses bras. En temps normal, même avec leurs visages lisses d’adolescents, il était impossible de les confondre avec de vrais jeunes gens. Mais là, ils avaient l’air tellement jeunes.
Comme s’il avait senti le regard de Sebastian sur lui, le père leva les yeux.
– Est-ce que vous savez combien de temps il lui reste? Vos collègues n'ont rien pu me dire.
Pas « est-ce qu'il va s'en sortir » ou « qu'est-ce que vous allez faire », remarqua une partie de Sebastian avec pitié. Juste "combien de temps".
– Je ne sais pas.
Sebastian pensa protester lorsqu’une infirmière lui demanda de bien vouloir quitter la pièce. Mais à quoi bon ? La petite chambre était remplie et ce n’était pas comme si Sebastian se montrait d’une quelconque utilité.
À moins que ?
Pris d’une soudaine idée, mon Dieu, pitié, faites que ça marche, Sebastian ordonna à l’une des infirmières de le faire prévenir de chaque changement de l’état de Mathias, avant de retourner à son bureau au pas de course. Sebastian était peut-être inutile dans une chambre d’hôpital, mais il possédait la formule de l’invincibilité et des connaissances inégalées en génétique.
La première chose qui l’accueillit en allumant son écran fut la réponse de l’ordinateur à sa requête du soir précédent. L'image qui s'afficha à l'écran comprenait encore plus de morceaux en couleur que l'échantillon de Gaston. À tel point que, pendant un moment, Sebastian ne comprit pas ce qu'il voyait. Puis la lumière se fit.
Il avait demandé à l’ordinateur de comparer la mutation génétique de Gaston et celle de Mathias. Juste pour rigoler. Eh bien, si l’ordinateur ne se trompait pas, et il avait eu raison pour Gaston, et bien les deux mutations étaient compatibles.
– Merci Seigneur.
Sebastian se mit au travail sans plus attendre.
L’espoir porta Sebastian pendant une journée entière. Pendant une journée, il travailla comme un forcené et s’accorda à peine le temps de faire la sieste pendant que l’ordinateur calculait ses demandes. Au bout de cette première journée, Sebastian se retrouva en possession d’une réponse à son problème. Seulement voilà, cette réponse fonctionnait trop bien.
– Merde, Gaston, regarde ça, murmura Sebastian dans un souffle.
Sur son écran ne se trouvait rien moins qu’une promesse d’immortalité. Après avoir accordé à cette information la minute de silence qu’elle méritait, Sebastian se rendit cependant compte des limitations d’un tel remède.
– C’est applicable seulement avec la combinaison des mutations, et contrairement à ton invulnérabilité de deux cents ans, mon petit Gaston, celle-là est potentiellement infinie. En plus, la mutation de Mathias est unique et impossible à dupliquer. Merde ! Je trouve le remède de la mort et une seule personne peut en profiter. C’est pas un remède, c’est une malédiction.
Au cours du jour suivant, Sebastian tenta des combinaisons de plus en plus improbables dans le but de raccourcir la durée de vie de son remède. Rien à faire.
À l’aube du troisième jour, Sebastian sortit de son bureau et marcha lentement jusqu’à la chambre de Mathias. Cette dernière avait été envahie de machines qui émettaient des bips et des clignotements, Mathias n’était plus qu’une bosse au milieu des tuyaux. Le jeune homme n’avait pas repris conscience une seule fois. La fin était très proche.
Sebastian retourna à sa formule d’immortalité. Il n’aurait pas le temps de trouver mieux. Tout ce qu’il pouvait faire à présent, c’était choisir ou non d’utiliser ce qu’il avait sous les yeux.
– Tu vois, Gaston, c'est pour ça que j'aurais dû faire comme tous les autres et me recycler après les huitantes premières années.
Déclara Sebastian en direction de la cage d'où Gaston le fixait de ses petits yeux rouges de rat. L'animal ne bougea pas d'un poil de moustache. Et s'il avait bougé, en quoi cela t'aurait-il avancé? Ce n'est qu’un rat, il ne va pas se mettre à te donner des conseils. Sebastian se tourna à nouveau vers l'écran de son ordinateur et vers cette solution qui n'en était pas une.
La vie éternelle ! Combien d'hommes et de femmes le supplieraient de l'utiliser sur eux?
– Mais est-ce que Mathias serait parmi eux?
Pas de réponse. Pas même un grattement dans la cage de Gaston. Incapable de le supporter plus longtemps Sebastian se leva et traversa la pièce. Dans un sens. Puis dans l'autre.
– Il a dit lui-même que ça lui était égal d’avoir une vie courte. Mais il est jeune, bien sûr qu'il veut vivre. Il voulait partir d'ici. Il avait peur de perdre son temps. Peut-être même qu’il avait des projets : des études, des amis, peut-être une fille. Sûrement une fille, c'est de Mathias dont on parle. Le garçon qui voulait vivre une belle histoire comme sa grand-mère, ou même une histoire moitié aussi belle que celle de sa grand-mère. S’il n’avait jamais eu cette foutu rougeole, je suis sûr qu’il ne se serait même pas posé la question, il aurait trouvé l'amour de sa vie, l’aurait épousé, aurait eu des enfants, des petits-enfants, aurait atteint le sommet d’une carrière et aurait recommencé le cycle au bout de cinquante ans comme tous les autres. Si je lui donne la vie éternelle, il en aura enfin l’occasion.
Il fit un demi-tour brusque à mi-chemin.
– Et s'il n'en voulait pas? Si je lui donnais la vie éternelle et que dans mille ans, deux mille ans, quand il aura enterré plusieurs femmes, une quinzaine d’enfants et jusqu'à ses arrière-arrière-petits-enfants, s’il décidait qu'il veut que quelqu'un l'enterre lui aussi? S'il voulait mourir? Il ne peut pas se jeter du haut d'un pont, ses os se ressouderaient et ses organes repousseraient aussitôt. Pas de poison, de pendaison, d'asphyxie, pas de porte de sortie. Seulement des jours et des jours et encore plus de jours.
Sebastian s'arrête soudainement. Une image venait de s'imposer à lui. Celle d'un homme, tournant en rond dans une salle aux murs blancs et faisant semblant, sans tromper personne, d'avoir une conversation avec un rat. Peut-être même que Mathias n'aurait pas besoin d'attendre mille ans avant d'en avoir assez.
Il y eut assez de place dans l'église pour tous les amis. Parce qu'en vingt ans, dont un dans un centre de recherche, on n'en amasse pas tant que ça. Mais il y en avait tout de même assez pour qu'un de plus ne se fasse pas remarquer. Même si son costume avait une bosse au niveau de la poche gauche qui semblait parfois bouger. Même s'il fit une ligne droite en direction du cercueil sans saluer personne. Même si le gars se parlait tout seul.
– C'est mieux comme ça, hein Gaston?
Murmura Sebastian en regardant dans la boite l’être trop paisible qu'on tentait de faire passer pour Mathias. Dans sa poche, Gaston se trémoussa un peu. Sebastian pouvait presque imaginer entendre une petite voix répondre oui, c'est bien mieux.
FIN