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Sunday, October 14

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    Mortelle gourmandise
    Patrice Fumasoli
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    pdf : {Grain_implacable.pdf}{Mortelle_gourmandise.pdf}
    Emmanuel Kahn, la cinquantaine fatiguée, bière synthétique à la main, peignoir ouvert, maillot de corps humide et malodorant, végète dans son luxueux salon, en authentique symbiote de morphocanapé. Ses yeux éteints fixent le visage dur de la célèbre journaliste Christine Kent, virtuellement présente par la grâce de l’holovision. Il est question d’un homme politique célèbre, candidat pressenti à la Présidence de l’Union. Une femme plantureuse remplace soudain l’austère journaliste, révélant à son regard morne l’intérêt d’une technologie qui rend si bien les trois dimensions. « C’est dégoûtant, ce vieux Monsieur a voulu me violer, vous vous rendez compte, moi qui n’était venue que pour faire le ménage... » L’esprit embué d’alcool d’Emmanuel Kahn ne saisit que des bribes déformées du spectacle de sa propre chute. « Scandale, un puissant tente de violer une honnête travailleuse, une honte pour notre pays. » Le sourire carnassier du politicien Aaron Slump, son rival et grand gagnant dans cette affaire... puis plus rien. Emmanuel est un politique, un homme censé pouvoir plier le monde à sa volonté. Son appartement polymorphe hors de prix matérialise cette faculté que tout président de l’Union se doit de posséder. Son esprit peut modeler son intérieur. Ce soir, exit le plafond à l’apparence de ciel bleu à deux soleils, les murs qui donnent sur un horizon verdoyant, les parterres d’extravagantes fleurs préhistoriques qui faisaient les délices de la jet-set. Place à une mer déchaînée et un ciel d’orage. Emmanuel dérive, amer.
    *
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    Emmanuel pense alors tout naturellement à Normann Schreier, LA star du moment. Plus son esprit se concentre sur l’acteur célèbre, plus le corps convoité se matérialise au-dessus de lui. Stature, musculature proéminente, chevelure abondante, sourire ravageur : un double lumineux de Normann Schreier contemple maintenant Emmanuel. Soudain, le clone de lumière fond sur lui pour fusionner dans une pluie d’étincelles. Emmanuel peut alors observer le résultat dans le miroir accroché au-dessus de lui. Incroyable, me voici devenu une star, pense-t-il. Soudain, un deuxième double lumineux informe apparaît au-dessus de lui. Puis un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième minuscule et inhumain. Après d'interminables secondes, l’essaim fond brusquement sur lui dans une déflagration lumineuse. Peu avant de sombrer dans l’inconscience, Emmanuel entend le Dr Keelat jurer abominablement.
    *
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    héritée du sommeil.
    Réchauffé
    sommeil.Réchauffé par le
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    arrivé ici ? »
    Il
    Il court à
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    son apparence coutumière.
    « Mieux
    coutumière.« Mieux vaut se
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    dans le miroir.
    Emmanuel
    miroir.Emmanuel se frappe
    *
    Quelques jours ont passé. Une femme fatale avance rapidement dans le jour déclinant sur le trot-roulant du quartier des hôtels de luxe. Lèvres rouge sang, robe fourreau, talons acérés. Les passants se retournent, et des « C’est Christine Kent, la célèbre présentatrice ! » fusent. Un ouvrier la siffle même. Emmanuel sourit, l'illusion est parfaite. Il attrape de justesse la sortie, handicapé par des chaussures inhabituelles hautes. Le voici sorti du tourbillon du trot-roulant. Il ouvre son sac à main, en extrait une petite capsule qu’il met dans sa bouche. Il lève les yeux et contemple le « Stratos », l’hôtel à l’architecture la plus extravagante de la ville. Le « bâtiment » est composé d’une myriade de bulles-chambres volantes aux parois de verre-écran. La physionomie de l’établissement varie continuellement au gré des caprices des clients, et une allure de molécule vibrante se dégage de l’ensemble.
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    Emmanuel commande l’atterrissage de la bulle d’un geste précis. La descente commence aussitôt. En moins de deux minutes, le sol est atteint. Emmanuel avance, tourne la tête peu avant de traverser la membrane pour lancer un baiser assassin à sa victime, puis sort. La chambre décolle peu après pour reprendre son ballet aérien.
    *
    ...
    à quelque chose ?
    C’est
    chose ?C’est ainsi que
    ...
    d’accueillir ses « clients ».
    « clients ».— Et c’est
    ...
    sous la pupille ?
    Titita
    pupille ?Titita est intarissable.
    ...
    deux, au moins.
    moins.— Vous devriez
    ...
    un gros pourboire !
    La
    pourboire !La loge est
    ...
    pinceaux à ultrason.
    ultrason.— Vous avez
    ...
    qui pleure d’ailleurs…
    Une
    d’ailleurs…Une demi-heure plus
    ...
    plus souvent transparentes...
    Son
    transparentes...Son attention est
    ...
    du rideau végétal.
    végétal.— Bienvenue dans
    ...
    à l’embrasser fougueusement.
    Vingt
    fougueusement.Vingt minutes plus
    ...
    sur le morphosiège.
    morphosiège.— C’est incroyable
    ...
    tourne, mon chéri.
    Emmanuel
    chéri.Emmanuel sourit. Slump
    ...
    plus fous.
    Ma surprenante
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    son torse d’emprunt.
    Une
    d’emprunt.Une heure plus
    ...
    2, 1, 0...
    0...— Bienvenue dans
    ...
    lance immédiatement l’interview.
    l’interview.— Monsieur Slump,
    ...
    l’Union, n’est-ce pas ?
    Emmanuel
    pas ?Emmanuel fixe le
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    de millions d’holoviseurs.
    d’holoviseurs.— Mme Kent,
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    faveurs des médias.
    médias.— Merci de
    ...
    votre holocam personnelle.
    Aaron
    personnelle.Aaron Slump ne
    ...
    belle  et…féminine !
    Emmanuel
    !Emmanuel s’amuse beaucoup.
    ...
    pas encore finies.
    Aaron
    finies.Aaron Slump voudrait
    *
    La police fait irruption dans le studio juste après la pause publicitaire. Le faux Slump regarde avec malice la journaliste vedette s’évanouir sous le coup de l’émotion. Deux inspecteurs s’avancent vers lui, neurofouets sortis et chargés. Emmanuel tient à ce que les nanocaméras ne ratent pas une miette du naufrage d’Aaron Slump. Il hurle, pleure, supplie à genoux, propose de l’argent aux policiers pour le laisser fuir. Un inspecteur fait claquer son neurofouet qui l’atteint en pleine poitrine. Emmanuel perd douloureusement connaissance, fier de sa performance digne d’une star de l’holovision.
    (view changes)
    11:01 am
  2. page Grain-implacable edited ... Grain implacable Nathan Dupertuis ... en pdf {Grain_implacable.pdf} {Grain_implacable.p…
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    Grain implacable
    Nathan Dupertuis
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    en pdf {Grain_implacable.pdf} {Grain_implacable.pdf}
    O OO O O
    Il pénétra avec un frisson dans la pénombre rafraîchissante. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pu échapper à la chaleur intenable qui régnait au-dehors.
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    11:01 am
  3. 11:00 am
  4. 10:57 am
  5. page Primigenius edited Primigenius Michaël Claude Voir le texte en pdf : {Primigenius.pdf} Deux mile ans avant notre…
    Primigenius
    Michaël Claude
    Voir le texte en pdf : {Primigenius.pdf}
    Deux mile ans avant notre ère, le glas du dernier mammouth sonnait sur l'île de Wrangel dans l'actuel océan Arctique, au nord-est de la Sibérie.Mammuthus primigenius, ou Mammouth laineux, se laissa piéger par le réchauffement climatique qui fit fondre les glaces et augmenter le niveau des eaux. La colline où il avait élu domicile fut entourée d'eau et devint sa derrière demeure terrestre. L'espèce allait s'éteindre, après deux générations survivantes, à cause d’une terrible famine.
    Je détache mes yeux de la plaque explicative du musée et j'aperçois une jolie brune qui regarde avec attention la même vitrine que moi. Elle a les yeux rivés sur ce géant aux poils longs. Elle a des joues roses, un petit nez retroussé, des cheveux lisses au carré qu'une sorte de casquette mao kaki écrase. Elle est plutôt grande, porte de grosses chaussures de marche qu'elle a négligemment laissées délacées, et de longues chaussettes en laine blanche qu'elle a tirées jusqu'aux mollets. Un bermuda vert et un pull jaune recouvrent le reste de son corps. Elle me fixe un instant, l'air étonné. Certainement étonnée de ne pas être seule dans ce musée qui n'intéresse plus personne aujourd'hui. Je réalise au même moment que mes habits tombent en lambeaux et que mes chaussures sont détrempées, je comprends mieux son étonnement. Je lui lance un sourire gêné. Cette fille a quelque chose de spécial avec son allure désinvolte, j'aimerais tant lui parler.
    ― Alors, on s'intéresse à la paléontologie? me lance-t-elle.
    ― Oui, enfin, non, juste amateur, je n'y connais pas grand-chose. Son ton direct me surprend, rares sont les filles qui osent parler à un inconnu, et encore moins à un clochard.
    ― Ça c'est sûr, c'est pas sur l'omniram que tu trouveras quelque chose. Les seules informations connues sont ici au muséum et à mon laboratoire.
    ― Tu es scientifique, je devine?
    ― Oui, Luna, paléontologue, fait-elle en me tendant la main, je suis spécialisée dans ces grands pachydermes de la préhistoire. Peut-être cela t'intéresserais de faire un saut à l'institut que je te montre mes recherches?
    ― Je te suis, moi c'est Jim. Je lui relâche la main.
    Nous quittons la salle aux mastodontes, nous étions apparemment les seuls visiteurs du musée. Le gardien ne lève pas les yeux de ses mot-croisés lorsque nous passons près de sa loge, une forte odeur de café nous accompagne vers la sortie. La soif me revient. Dehors, le soir tombe sur la ville, quelques lampadaires éclairent la rue d'une lueur jaunâtre. Luna sautille sur le bitume, elle semble ravie d'avoir trouvé quelqu'un à qui montrer son travail. Elle tournoie autour de moi en m'entraînant tout au bout de la rue.
    Le bâtiment de la faculté de Paléontologie est d'un petit gabarit, deux étages seulement. Il présente une façade Art Nouveau large de cinq fenêtres. Chaque ouverture se détache par un cadre fin qui ondule telle une branche de lierre. Le portique d'entrée au centre est flanqué de quatre minces colonnes d'acier qui s'élèvent en spirales. Au-dessus, un fronton rouillé où l'on a perforé en lettre gothique « Institut de Paléontologie ». Grâce à une source lumineuse placée derrière elle, l'enseigne est bien visible de nuit, lettres de lumière suspendues dans les airs. Nous entrons dans le bâtiment et arrivons dans un petit vestibule qui offre deux chaises en osier dépareillées, ainsi qu'une table basse qui semble désolée d'être là. Sur cette table, un prospectus de voyage avec un train, je crois reconnaitre la locomotive du transsibérien avec son corps de chauffe noir et ses bielles rouges. Nous passons dans un hall de taille moyenne.
    Son laboratoire se situe au deuxième étage. Dans le coin droit du hall, nous empruntons un étroit colimaçon en fer forgé qui s'élance sur cinq mètres de haut. Le métal résonne sous nos pieds et la structure tremble sous notre poids. Luna, devant moi, gravit la trentaine de marches deux par deux. Je lui emboîte le pas, elle est toute excitée. Nous parcourons la passerelle qui longe la double hauteur du hall. À ma gauche, des portes vitrées gardent de grandes monographies qui semblent dater d'un autre siècle. Nous marchons trop vite, je n'arrive pas à retenir un titre. Mon regard laisse les livres pour fixer le vide donnant sur le hall en-bas, le sol est un carrelage à damiers rouges et verts. Plutôt étrange.
    Elle ouvre la porte au bout de la rambarde. Nous voilà dans son laboratoire. Une vingtaine de mètres carrés, un haut plafond duquel tombent des lampes à différentes hauteurs. Des lampes d'observation. L'une d'elle, allumée, émet une lumière rouge. Je vois un œuf gros comme une brique de lait, qui semble être bien au chaud. Il est entouré de paille.
    ― C'est une couveuse, j'y maintiens en vie un embryon d'autruche à écaille, déclare Luna.
    ― Je ne connaissais pas le modèle « à écaille »?
    ― Normal, c'est pour mes recherches, un croisement de deux ADN bien distincts, un volatile et un reptile. Ils sont tous les deux ovipares, donc il y a des chances de succès.
    ― Mais quel est l'intérêt de cette expérience?
    ― C'est une commande d'un propriétaire fortuné qui désire avoir un animal de compagnie un peu spécial, me répond-t-elle.
    ― Je vois...
    ― Oui, parfois il faut accepter de sortir un peu de sa ligne de conduite. C'est la seule manière de trouver les fonds afin de réaliser de grands projets qui n'intéressent plus personne, lance-t-elle dans un air d'orgueil désabusé.
    ― Je suis bien de ton avis, et quel est ton grand projet qui ne trouve aucun intéressé? demandé-je avec une curiosité prononcée.
    ― Viens, je vais te montrer.
    Elle me prend le bras et me guide vers le fond de la salle, mur de livres, encyclopédies et revues scientifiques. Elle porte la main à son cou et attrape la fine chaîne en argent qui soutient une minuscule clef rouge qui semble faite en cuivre. Elle enfonce la clef à l'endroit même d'un croisement de deux rayonnages de la bibliothèque. Une colonne de livres s'enfonce, pivote autour d'un axe et dévoile un passage vers l'arrière. Nous pénétrons et Luna referme le mécanisme derrière elle.
    ― Surtout ne parle à personne de ce que je vais te montrer.
    ― Justement, pourquoi tiens-tu à partager ça avec moi, on ne se connait que depuis dix minutes et déjà tu sembles vouloir me livrer des secrets?
    ― Oui, je dois être un peu inconsciente, ou bien disons que tu m'inspires quelque chose de bon. Les yeux ne mentent jamais et les tiens me mettent en confiance. Dans ma vie, j'ai toujours suivi ma première impression car elle m'a toujours bien guidée.
    ― Tu me flattes, je tâcherai d'être à la hauteur.
    Elle tourne une ampoule qui pend au-dessus de nous, deux tours et un léger grincement et la lumière fut. Elle saisit une boite en polystyrène blanc, l'ouvre en tirant le couvercle et en extrait un second récipient cylindrique bleu ciel d'une trentaine de centimètres de diamètre. Elle en dévisse le couvercle, une fumée blanche et givrée s'en dégage, certainement de l'azote liquide. Entre les volutes de glace, je devine une énorme masse rose pâle. La chose semble plus ou moins sphérique et parcourue de profondes sinuosités qui s'entremêlent sur sa surface.
    ― Un cerveau de Mammuthus Primigenius en parfait état de conservation, me dit Luna.
    ― Comment l'as-tu obtenu? C’est incroyable!
    ― C'est un collègue de Sibérie orientale, le docteur Ivanov, nous avons correspondu durant de longues années sur nos recherches. Il y a une semaine, je reçois ce paquet accompagné d'une lettre manuscrite. Il me disait qu'il sentait que la vie le quittait jour après jour depuis ces derniers mois et m'a envoyé sa précieuse découverte afin que je continue son travail. Je suis donc aujourd'hui certainement la seule scientifique de la planète à posséder un cerveau de ce dernier mammouth.
    Je sentais que Luna était fière de s'être vue confier un tel objet, mais je ne comprenais pas ce qu'elle comptait apprendre dans cet amas de chair.
    _
    Neuf heures plus tôt, la même journée. Je regarde la vue morne depuis ma chambre. Il est midi, nous sommes un lundi, mais personne ne semble vivre ici. Ni véhicule, ni piétons. La ville est vide ainsi que je l'ai toujours connue, je suis de cette génération qui n'a plus besoin d'emprunter l'extérieur pour travailler et survivre. Les façades de verre et d'acier de la Praille se regardent sans rien dire, une couche de brume stagne au niveau du vingt-septième étage. Ce soir j'ai une soirée. Lola veut que je vienne. J'irai, ça lui fait plaisir. J'allume mon holordinateur, je regarde mes e-mails, j'ai reçu du travail. Derrière les lignes de textes, le soleil couchant apparait sous la chape de brouillard. Je vois le stade de Genève, bunker en ruine qui laisse suinter sa sève rouillée le long de sa structure en béton. Plus loin la patinoire construite dans un bois qui s'enchevêtre, modèle réduit du stade olympique de Beijing, je sais aussi qu'il y a une montagne en arrière-plan, le Salève, mais ça fait bien longtemps que les nuages nous ont privés de la vue de son sommet.
    Je bâcle mon travail en trente minutes. Puis je parcours mes fichiers par automatisme. J'entre dans le dossier « Mes images » puis dans « Famille ». Je sélectionne « Baptême Jérémy», deux cent-cinquante-huit images que je fais défiler d'une légère flexion de mon index droit. C'était il y a vingt-six ans, je vois mes parents, je suis dans les bras de ma mère, puis dans ceux d'un homme en veston noir. Il tient un scalpel dans la main droite. Il m'incise le haut du crâne. Je pleure. Il m'insère une petite pièce métallique rectangulaire sous le cuir chevelu. Toute la famille m'entoure, oncles, tantes, parrain, marraine et cousins. Moi, toujours dans les bras du maître de cérémonie. Je ferme la visualisation et le dossier en tapant deux fois l'index contre mon pouce. J'entends Lola qui rentre et part prendre une douche.
    Lorsque nous sommes prêts, nous prenons l'ascenseur et nous montons au trente-troisième étage. Je frappe à la porte de droite. Un inconnu ouvre avec un large sourire. La soirée a déjà bien commencé. Un appartement, le même que le nôtre mais avec une meilleure vue, au-dessus du brouillard permanent. Lola part rejoindre ses amies. Je reste seul. Éric, jeune cadre dynamique et propriétaire des lieux, vient me saluer.
    ― As-tu fais la nouvelle mise-à-jour omniram?
    ― Non, pas eu le temps de me connecter à la borne, lui répondis-je honteux.
    ― C'est dommage il y a une pléthore de nouveautés! Mais je vois que du monde arrive, je te laisse, profite du buffet!
    Seul, de nouveau. Je mange un canapé en m'asseyant dans un autre. Je m'ennuie, je tente de capter une conversation. Deux filles discutent, la vingtaine.
    ― Tu as lu la nouvelle théorie des cordes?
    ― Oui c'est captivant ces minuscules filaments qui vibrent de manière asynchrone.
    ― Je pense que c'est une piste pour enfin relier les deux mondes micro et macroscopique. La théorie du tout se dévoile, et nous faisons partie de cette découverte. C'est excitant!
    ― Ouais, l'interaction faible s'insère parfaitement dans l'équation de la gravitation universelle. Il suffit d'admettre un mode vibratoire basé sur un algorithme quantique.
    ― Et sinon tu vois, Kinshasa, douze millions d'habitants, plus grande ville du monde francophone depuis la décroissance des anciens pays riches, ils viennent d'obtenir un serveur omniram. Quel bonheur de voir que même l'ancien tiers-monde n'est plus mis à l'écart.
    ― C'est vraiment beau de voir que nous sommes sur la voie d'un monde en paix.
    Foutaises, j'en ai assez entendu. Je me lève, je vais à la salle de bain. Je me regarde, me touche le crâne. Je voudrais me déconnecter. Je ne veux plus dépendre de cette machine qui cherche les réponses à ma place, je ne peux plus continuer à vivre avec cet implant. Je suis un esclave et je suis impuissant, il est en moi depuis toujours. Aucun médecin n'est autorisé à ouvrir le crâne d'un patient. La loi l'interdit.
    On frappe à la porte, une voix hurle. Elle me dit de sortir. C'est eux, la brigade de contrôle, elle a lu mes pensées négatives. Ils cognent plus fort, la porte bouge. Je regarde autour de moi. Au plafond, une grille d'aération. La porte vibre, ils cherchent à la défoncer. Un lavabo, je grimpe dessus et me suspends à la grille. Elle lâche sous mon poids. Je me relève et retente. Ça y est! Je me faufile dans le plafond. Je rampe. La porte vient de céder. Grognement de l'agent. Un objet ricoche dans le conduit juste derrière moi. Je retiens mon souffle. Les yeux me brûlent. J'avance à tâtons. Je me presse, sans savoir où je vais. Soudain le sol se dérobe sous mes coudes. Je tombe la tête en avant que je protège entre mes bras.
    La cuve à ordures. Je suis indemne. Juste une douleur à la tête. Je dois trouver de l'aide. Je sais que dans les égouts des quartiers nord vivent des marginaux. Les Oublares, je me rappelle avoir lu un article sur eux. Ils sont considérés comme la pire vermine de la ville mais personne ne les a jamais rencontrés, ils font partie des légendes urbaines. Mais comment y aller sans me faire suivre? Surtout, penser à côté, pense à une autre destination, il faut un leurre. J'irai donc autre part, ou pas. Arrête de penser, ne cherche plus, vas-y. Utilise ton instinct et non ta mémoire. Je rentre chez moi, excusez-moi.
    Je parcours des kilomètres dans les égouts de Genève sans me retourner, en ne suivant que mon instinct animal. Je suis en méditation afin de plus émettre de pensées qui me trahiraient. Le conduit de la canalisation mesure trois mètres de diamètre, par endroit il y a des conduits plus petits qui trouent la paroi, la majorité d'entre eux sont complétement bouchés par de la terre, plus aucune eau n'y circule. Il doit y avoir une vie étrange dans ces conduits hors d'usage. Je perçois le bruit régulier d'un filet d'eau qui vient du fond d'une cavité. Une demi-douzaine de rats en sort en trombe et partent loin devant moi. Je ralenti le pas, je suis exténué. J'entends des voix, qui se font de plus en plus proches, j'arrive dans ce qui doit être une base. Les Oublares sont des hors-la-loi, personne ne veut avoir affaire à eux, pas même la police. Ils vivent en dehors du système et n'ont jamais été baptisé par la toute puissante omniram. J'avais depuis longtemps envie de les rencontrer. Un petit chevelu trapu en manteau noir vient à ma rencontre, l'air énervé, il me crache au visage.
    ― Toi! Repars, tu n'es pas le bienvenu ici. Il lève son poing au-dessus son épaule.
    ― Attend, laissez-moi me planquer chez vous, ils sont à ma poursuite!
    ― Je ne veux pas de problème, va-t-en, et emmène tes tracas avec toi. Ici, nous ne demandons rien à personne et nous n'aidons personne en retour. Nous restons en famille. Va voir ta famille.
    ― Écoute, j'ai pas le temps, cache-moi et après tu me demanderas ce que tu veux!
    ― Bon, planque-toi chez moi, tu n'es pas le premier à qui je sauve la mise. Il crache une deuxième glaire, contre le plafond, qui retombe lentement en une longue et maigre stalactite.
    J'évite cette fine colonne baveuse et cours me précipiter dans la première cavité. A l'intérieur, trois Oublares me fixent, outrés par mon intrusion. Le petit chevelu arrive derrière et calme la situation. Ils soulèvent un vieux tapis moisi qui dissimulait une trappe. Je me glisse à l'intérieur de cette excavation et j'attends. Dehors, des pas résonnent depuis le sud, frappant l'eau stagnante des égouts. Ils sont tout près, des cris, des injures, des meubles se renversent. Je me sens mal, mal d'avoir dérangé cette communauté, tout ce saccage est de ma faute.
    Lorsque le calme est revenu, je sors timidement de ma trappe, je cherche mon hôte, le petit chevelu, parmi les débris des habitations et les cadavres des agents. Il me regarde l'air fier, fier d'avoir réduit mes poursuivants en cendres. Je m'excuse, je lui explique que c'est à cause de la puce. Il ne dit rien. Je m'assieds par terre.
    ― Je ne supporte plus cette société là-haut qui se prétend cultivée, où chacun s'est fait implanter cette puce. Celle qui vous connecte à la mémoire collective. Celle qui s'occupe de réfléchir pour vous, qui met toute l'information du monde à portée de cerveau. Celle qui vous répond avant même que vous ne commenciez à enclencher votre mémoire naturelle. Celle qui a anéanti toute pensée critique, toute définition déduite par une expérience personnelle. Cette puce qui a globalisé les mémoires. Je suis en train de fuir cette société de la mémoire de masse. Fuir cette facilité qui me détruit, qui annihile ma personnalité. J'ai bien tenté de me l'arracher, j'ai cherché un médecin capable de réaliser cette opération, mais mon cerveau sous l'emprise de la puce n'a pu répondre à ma demande et m'a juste envoyé trois inspecteurs de la mémoire.
    ― Je connais ton histoire, ma femme vient de là-haut, une fuyarde elle aussi. Je l'ai recueillie comme toi dans les égouts, elle était blessée. Je l'ai directement mise sous la trappe, celle que tu as aussi utilisée. Ce renfoncement isole comme une cage de Faraday, aucune onde ne peut en sortir ni y entrer. Elle a vécu comme ça, enterrée sous mon salon pendant des semaines. Un jour, je descends pour lui apporter à manger et passer du temps avec elle. Elle gisait sur le sol, la tête maculée de son propre sang. Elle avait tenté de s'arracher la puce à mains nues. Mais nul ne peut enlever sa puce sans perdre la vie. Tu dois vivre avec là-haut ou vivre ici-bas enfermé dans une cage, je ne mettrais plus ma communauté en danger. Choisi.
    ― Mais raconte-moi comment c'est de vivre libre comme toi sans l'omniram?
    ― C'est bien, tu peux te fier à ton cerveau, à ton vécu, tu possèdes ta propre interprétation. Tu es un libre-penseur. A chaque question dont tu sais avoir la réponse au fond de toi, tu peux avoir confiance en ton cerveau, il mettra le temps nécessaire, peut-être trois jours voire plus, à te livrer la réponse, la tienne, celle qui découle de ta vision du monde. Le cerveau naturel est le symbole de la liberté individuelle. Nous, Oublares, sommes fiers d'en être encore dotés. Nous sommes les derniers représentants de l'homme qui pense, l'Homo sapiens. Vous, les Homo omnisapiens, n'êtes pour nous que des entités vides, sans jugement personnel, vous reposant sur une connaissance généraliste sans vécu propre.
    Abasourdi par ce récit, je salue la tribu des égouts et je m'en vais, sans me retourner, apeuré et esseulé. Je remonte le courant des égouts, je fuis sans but. Je dois quitter cette ville. Partir loin en espérant que la distance me rendra inatteignable. Je marche sans répit durant trois longues heures, plein nord. Mes pieds constamment humides me font mal, mes mollets tremblent de fatigue, je suis à bout de force. Mon genou droit lâche, je m'étale dans l'eau boueuse, tente de me relever mais mes bras ne répondent plus. Ma vue se brouille, je sens mon corps devenir lourd, je m'enfonce dans les dix centimètres de liquide jaunâtre, je ne retiens plus rien.
    Mes yeux s'ouvrent. J'ai dû dormir. Combien de temps? Je n'en sais rien. Je reste allongé et je fixe l'intrados du conduit d'égout, mes yeux forcent le haut de mes orbites pour étendre leur champ de vision. Je perçois une lueur descendre du plafond, dix mètres derrière moi. Je me tourne, me redresse et trois rats maigrichons surgissent de mon pull pour filer en emportant quelques lambeaux. Je me précipite vers le puits de lumière. C'est un accès vers la surface. Je peux l'atteindre, je saute de toute mon long. Mes mains s'agrippent à l'anneau de métal de la bouche d'égout et je me hisse à la surface.
    Je suis dans une salle poussiéreuse, remplie d'animaux empaillés. Une sorte de réduit, pourquoi ont-ils laissé la lumière allumée? Je l’éteins en sortant de la pièce. Je suis bien dans un musée d'histoire naturelle. Je ne sais pas dans quelle ville je suis, mais tout semble être d'une autre époque ici. Je passe par la salle d'astronomie, Pluton est encore indiqué comme la dernière planète de notre système solaire comme on le croyait à la fin du vingtième siècle. Je continue et arrive dans la salle de la préhistoire, les mammouths du Pléistocène. J'adore ces créatures, si seulement elles vivaient encore.
    _
    Luna me toise de haut en bas, parcourant chaque pli de mes habits. J'ai honte, elle doit me prendre pour un vagabond.
    ― Mais tu es en haillons? Je n'avais même pas fait attention. Je te parle depuis des heures de mes recherches, mais je ne sais rien de toi!
    ― J'ai passé trois jours entiers à marcher dans les égouts pour fuir les agents de la mémoire, ma puce omniram leur sert de balise, mais j'ai l'impression d'être assez loin à présent.
    ― Je pourrais t'enlever la puce si tu le désires? me demande-t-elle.
    Elle a l'air d'être bien équipée dans son laboratoire, je vois plein d'ustensiles de chirurgie qu'elle doit sûrement utiliser lors de ses dissections. J'accepte et m'allonge sur un vieux divan dont les ressorts effleurent le cuir. Elle me passe un masque sur le visage, je m'endors en douceur.
    Le réveil n'est pas des plus doux. Mon crâne me fait mal, derrière l'oreille droite je sens une intense pression, comme si mon cerveau était à l'étroit. Je reste allongé, Luna vient à mon chevet.
    ― Ce n'était vraiment pas aisé de t'enlever la puce, Jim, elle était piégée dans ton cerveau. Greffée sur ton hippocampe dans ton système limbique. En voulant l'arracher, je t'ai retiré la moitié de cet hippocampe, siège de la mémoire. Je ne savais pas quoi faire, c'était irrécupérable. J'ai donc pris la liberté de te greffer un nouvel hippocampe. Le seul que j'avais sous la main, celui dans l'azote liquide.
    ― J'ai, j'ai, donc, une partie de cerveau de mammouth? bafouillé-je.
    ― Oui, et tu es libre à présent! Tu ne fais plus partie du système omniram. Tu peux te déplacer où tu le désires et en prime tu viens d'hériter d'une mémoire de pachyderme. Mon opération était parfaitement menée, je suis vraiment fière de moi. Je me réjouis de voir l'évolution de ta nouvelle mémoire.
    ― Cobaye pour une folle, c'est bien ma veine. Tu me vois autant réjoui que toi!
    ― Allez, tout va bien se passer, maintenant que nous sommes les deux seuls dans cette ville sans puce, nous devons faire équipe et nous protéger l'un l'autre. Je dois partir dès ce soir pour la Sibérie, une expédition sur l'île de Wrangel. Tu viens avec moi, tu pourras être très utile sur place.
    ― Donc tes belles paroles sur la liberté étaient du vent?
    ― Non bien sûr, fais ce qu'il te semble bon pour toi, je ne peux pas t'obliger. Mais je te fais l'honneur de te proposer de m'accompagner dans cette expédition vers l'inconnu, sur les traces des derniers mammouths, tu devrais m'être reconnaissant.
    Le soir même, nous sommes dans l'avion, nous nous envolons pour Fairbanks en Alaska. Nous roulons quatre-cents kilomètres en motoneige direction nord-ouest pour atteindre la mer des Tchouktches. Nous prenons le large et trois-cents kilomètres de brise-glace plus à l'ouest, nous posons le pied sur l'île de Wrangel. Le bateau s'en va, il reviendra nous chercher dans deux semaines.
    L'île est vierge de toute activité humaine, la toundra s'étend à perte de vue avec quelques zones enneigées. Nous sommes en juillet, c'est la douce saison, deux degrés Celsius au plus chaud de la journée. Une chouette harfang nous suit depuis notre arrivée, elle se demande sûrement quelle espèce nous sommes. Luna m'indique le pied d'une montagne, c'est ici que des ossements de mammouths auraient été découverts. Nous décidons d'installer notre camp de base ici, au pied du versant sud du mont Sovetskaïa, au sud de l'île. Je déplie la structure croisée de la yourte et je l'enrobe d'épaisses couvertures. Luna a fait chauffer une boîte de haricots en sauce. Nous mangeons en silence.
    Après le repas, Luna s'endort comme une masse, moi je n'arrive pas à trouver le sommeil. Je sens ma tempe droite qui s'emballe. Je me calme, les battements continuent mais ils ne viennent plus de mon os temporal. C'est le sol qui tremble, je sens des saccades venant des entrailles de la terre, mon lit de camp vibre. Je suis mal à l'aise, une menace pèse sur moi. Des lamentations retentissent du fond de la nuit, des cris de détresse qui s'adressent à moi. Ils ont besoin de mon aide. Je sors d'un bond et je cours dans la nocturne noirceur, en direction des plaintes lugubres. Un des miens vient de mourir, c'est le cri de ralliement, la procession a déjà commencé. Au fond d'un cratère, une horde de mastodontes en file indienne quittent la dépouille d'un ancien. J'arrive juste trop tard. Je suis assis sur mon lit de camp, je tente de réveiller Luna. Elle semble avoir aussi ressenti les vibrations. Nous restons les deux au fond de la nuit boréale, les yeux écarquillés dans l'obscurité. Le hululement du harfang des neiges résonne dans la plaine et nous glace le sang. Le calme revient.
    Au petit matin, le froid a envahi la yourte. Je veux rester dans mon sac de chaleur. Luna est déjà sur le qui-vive, elle prépare les outils de sondage. Je la regarde s'affairer, quand un rayon de lumière vient percer à travers une couture de notre abri, et atteindre le visage de Luna. Illuminés, ses yeux verts me fixent d'un air bienveillant. Les yeux d'un félin. Quelle femme! Elle me trouble.
    Je bois une sorte de lait condensé dans une eau brûlante. Luna lace ces chaussures. Elle noue sa capuche autour de sa tête. Je ne vois plus que son nez et ses yeux. Nous nous équipons, sac, pioche, pelle et outils de mesure. Nous sortons dans le jour naissant.
    Autour de notre campement, des collines s'élèvent. Pas bien hautes, deux mètres tout au plus. Mais ce qui fait que nous sommes au centre de ce que l'on pourrait nommer un cratère. Là, à quelques mètres de nous, j'aperçois une sorte de gros champignon à deux têtes blanchâtre. Je m'approche. Luna me bouscule et s'exclame :
    ― C'est la tête inférieure d'un fémur, je reconnais ses deux trochlées fémorales.
    Elle se jette, genoux au sol et tente de dégager l'os. Elle gratte la terre autour de l'objet. Il est long de plus d'un mètre cinquante, c'est un fémur de mammouth, m'atteste Luna en brandissant la relique au-dessus de sa tête. Elle me tend l'objet, ma paume se contracte en le saisissant. Je sens une profonde mélancolie m'envahir, une tristesse refoulée qui remonte à la surface de mon âme. Mes yeux se remplissent de larmes, tendent à déborder, puis se résignent. Je ressens la douleur dont a été victime le pachyderme aux derniers instants de sa vie. Je le vois devant moi, il gratte frénétiquement le sol gelé, cherchant une aspérité, en vain. Il tape encore, avec ses longues défenses en spirales, mais la glace ne bronche pas. Son œil me fixe, tant de détresse mais je suis impuissant. Je regarde les alentours, nous sommes sur une île, je reconnais le mont Sovetskaïa, il forme la principale partie de cette terre immergée. Autour le grand bleu nous encercle. Mon mammouth poursuit son acharnement, il vient de se briser les deux défenses, du sang vient tacher le blanc du sol, il chancelle et s'effondre à mes pieds. La trompe recourbée au-dessus du crâne, la lèvre inférieure abaissée, l'animal vient de trépasser. Luna m'arrache l'os des mains, l'île s'agrandit et reprend le dessus sur les eaux alentours.
    ― T'es avec moi? Ce fémur semble t'intriguer, tu es resté bloqué pendant une bonne minute! s'exclame-t-elle.
    ― J'ai eu une vision, je sais comment ce mammouth a péri, il faut creuser ici, son instinct le poussait à trouver une issue à cet endroit.
    Luna court dans notre tente et revient avec une pioche. Elle commence à frapper le sol à l'endroit même de la découverte. Je vais aussi me procurer un outil et je l'imite un mètre à côté d'elle.
    La première couche de terre est assez tendre, en été le pergélisol descend à cause du réchauffement de l'air. Nous creusons facilement les premiers centimètres. Au bout d'une heure le premier mètre est atteint mais nos pioches refusent de continuer. Nous venons de rattraper la terre gelée. Le sol est comme du roc. L'acier de nos instruments étincelle à chaque percussion mais plus rien n'avance. Luna persiste dans son effort. Je vois que c'est inutile et que nous n'avancerons plus.
    ― Arrête Luna! Ça ne sert à rien, pourquoi veux-tu creuser encore? Les derniers explorateurs ont certainement déjà tout ramassé, sois déjà heureuse qu'ils t'aient laissé un bel os à ronger!
    ― Tu ne comprends pas! me dit-elle en continuant à battre le sol, il faut continuer à descendre, je suis sûre qu'il y a encore des choses à découvrir. J'ai bien étudié la topographie du lieu, ce cratère est une anomalie, comme si la terre c'était affaissée sous un l'effet d'un choc immense.
    ― D'accord, continuons, mais trouvons un outil plus adapté au moins!
    Dans la yourte, Luna prend un longue baramine et une masse en fonte. Nous allons perforer cette terre gelée. Elle plante la barre dans le sol et la maintient pendant que je commence à frapper la tête de la barre de métal. La tige tremble à chaque coup mais s'enfonce avec peine dans le permafrost.
    Après un long effort de plusieurs heures et quelques cloques, une dizaine de centimètre de la baramine restent encore visibles. Je frappe un ultime coup, la glace se craquelle en une longue déchirure de cinq mètres de long filant entre mes jambes. Je saute sur ma gauche laissant tomber ma massue au sol. Luna est restée de l'autre côté. Elle me lance un grand sourire rempli de fierté. Elle avait raison, il y a quelque chose au-dessous de nos pieds. Nous nous mettons à plat ventre, et nous approchons de la crevasse. Cinquante centimètres nous séparent, nous avançons nos visages les yeux rivés au fond du vide, nos deux têtes finissent par se toucher. Luna rigole. Le rire de Luna vient ricocher contre les grandes parois de glace de cette anfractuosité.
    Nous nous équipons de lampes frontales et déroulons une longue corde solidement harnachée à un rocher situé près de notre yourte. La corde fait plus de cinquante mètres, elle devrait faire l'affaire. Luna tourne le pas de vis de son mousqueton, fait un nœud de double-huit, se place dos à la crevasse, allume le led de sa lampe frontale, s'assied dans son baudrier et entame la descente vers l'inconnu. Je reste à la surface au cas où il faudrait la remonter. Je la regarde faire son œuvre, elle appuie son dos contre la paroi et se laisse glisser vers le noir. Dix mètre plus bas, je ne perçois plus que le halo de sa lampe frontale. Je l'appelle. Elle me répond que tout va bien. La corde se détend, elle vient d'atteindre le sol. Elle me dit de la rejoindre et de prendre les provisions avec moi. Je m'exécute et charge le sac de tout ce qui passe sous ma main dans la tente. Je m'avance au-dessus de la faille, hésite à descendre en imaginant de plus jamais revoir la lumière du jour. En bas, je suis près de Luna, nous nous éblouissons l'un l'autre avec nos leds. Nous tendons les yeux au ciel. Une voûte anthracite traversée par une fine déchirure bleutée pour unique astre. Peut-être ne reverrons-nous plus jamais les étoiles.
    En tournant la tête à gauche et à droite, je perçois la dimension de cette cavité. Ma lampe vient écraser son rayon lumineux à dix mètres alentours. Nous choisissons de suivre le nord en direction des fondations du mont Sovetskaïa. Nous avançons à pas feutrés dans l'obscurité, guidés par le seul faisceau de nos lampes. Luna, toujours entreprenante, prend les devants. Je la suis, éclairant sa nuque dessinée avec finesse et ses cheveux encadrant parfaitement ce petit carré de peau. J'ai une envie d'y déposer mes lèvres. Mais je n'en fais rien.
    En face de nous à une vingtaine de mètres, alors que les murs commencent à se resserrer, nous percevons une faible lueur. Nous éteignons nos lampes afin de mieux saisir cette étrange lueur. La lumière est légèrement rosée, nous avançons dans sa direction, ce qui augmente son intensité. Nos yeux se sont habitués, nous distinguons mieux notre environnement. Je passe devant Luna, intrigué par cette clarté inattendue. Elle provient d'une autre cavité, inaccessible à présent, les parois s'étant quasiment rejointe. Je colle mon visage contre la fente afin de chercher la source de cette chaude lumière.
    Je sens une odeur de soufre, sur ma droite la lueur devient plus présente, rougeoyante. Une coulée de lave en fusion traverse le sol gelé. Cette longue saignée écarlate me fige sur place. Luna s'était glissée sous moi, à genoux, afin de profiter du spectacle. Nous nous regardons avec un sourire de satisfaction. J'empoigne une pioche afin d'élargir le passage vers cette nouvelle pièce. La réunion de la lave et de la glace nous offre un spectacle mystique. On dit que la pierre d'obsidienne nait de cette réunion, mais je ne vois rien de tel, peut-être au fond du torrent de feu mais je n'y plongerai pas les mains. La lave coule en laissant échapper de chaque côté de minuscules vaisseaux sinueux, ils déferlent en s'entremêlant et finissent pas s'éteindre, emprisonnés par la glace. Je suis envouté par cette force de la nature et sa chaleur bienvenue qui inonde mon visage. À la vision de ce liquide en fusion, ma vue se brouille. La lave coule de partout, le plafond dégouline et les parois suintent. Je suis bousculé au milieu d'un groupe de mammouths qui cherchent une issue. Affolés, ils se piétinent et se transpercent les chairs par des mouvements incontrôlés de leurs défenses. Je trouve une faille sur ma gauche, je m'y enfile en provoquant un éboulement, les autres ne peuvent plus fuit. Ils sont condamnés. Je me retourne, entre deux blocs de pierre je vois la lave qui vient lécher mes congénères. Ils hurlent de douleur, se dressent sur leurs pattes postérieures, les trompes cherchent une solution désespérée dans le plafond. Une trombe volcanique vient s'abattre sur leurs corps impuissants, une éruption vers le bas. Les corps calcinés gisent devant moi, je sens l'odeur de leur fourrure brûlée. Luna ne reste pas en place et me tire le bras afin de poursuivre notre exploration.
    Nous nous glissons dans la faille suivante, très étroite et haute d'à peine un mètre quatre-vingt. Luna devant moi accélère le pas. Je lui dis de prendre garde aux aspérités du sol. Elle commence à courir, ses épaules frottent les parois. Je lui crie de m'attendre. Elle se retourne, se prend le pied droit dans le gauche et se retrouve face contre sol. Elle ne bouge plus. Je me précipite à son secours. Elle ne me répond pas. Je la retourne, son visage est en sang. Je lui passe un morceau de glace sur le front afin de stopper l'hémorragie. Ses yeux s'ouvrent à nouveau et se figent en regardant le plafond. Elle pousse un cri d'effroi, je la rassure en lui passant la main dans les cheveux. Ses yeux restent pétrifiés d'horreur. Je tourne mon visage pour regarder dans sa direction. Une sensation de malaise me glace le sang. Un corps de femme est emprisonné dans la glace au-dessus de nous.
    Luna reprend ses esprits, ses yeux clignent à nouveau. Nous admirons la conservation de ce corps qui semble planer au-dessus de nous. Le visage paisible, la fille doit avoir notre âge, à peu près vingt-cinq ans. Ses yeux sont clos, sa bouche légèrement entrouverte, elle semble dormir en toute sérénité. Ses cheveux blonds sont attachés en un chignon haut, deux fines mèches partent du front et pointent en notre direction. Ses bras et ses jambes sont écartés du corps avec un angle similaire, formant une harmonieuse symétrie. Elle porte une longue robe rouge foncé nouée à la taille par un ruban tressé. Ses habits ne sont pas contemporains, ils semblent datés du dix-neuvième siècle. Ses pieds sont nus.
    Nous sortons les outils et commençons à découper avec soin tout autour de cette nouvelle compagnie. Nous détachons son cercueil de glace, que nous transportons dans la pièce précédente. La chaleur de la lave fait vite son affaire. Le corps se libère peu à peu, laissant un corps détrempé. Nous l'emballons dans une couverture thermique. Son visage, rougit par la lueur de la lave, commence à sécher.
    ― Où... où suis-je donc? chuchote-t-elle en me fixant dans les yeux.
    ― Chut, reste calme, nous sommes là, murmure Luna.
    ― Nous t'avons libérée de la glace, tu dois à présent retrouver une température corporelle viable, ajouté-je.
    Après une heure de repos près de cette source de chaleur, elle semblait prête à quitter la protection thermique. Sa robe était encore complètement détrempée et Luna lui prêta des habits secs.
    ― D'où venez-vous donc, chers sauveurs? fit-elle
    ― Nous sommes européens, de Genève en Suisse, j'ai fui la ville qui gardait ma mémoire en otage, à l'aide de Luna, spécialiste en paléontologie qui recherche les derniers mammouths ici sur Wrangel.
    ― Une ville qui garde la mémoire d'un citoyen en otage, on aura tout entendu! Vous devez être fou, mon pauvre ami. Mais je suis donc toujours sur Wrangel? Je me présente, mon nom est Kate Long, Je suis la fille de Thomas Long, le chasseur de baleine américain, nous avons découvert cette île ensemble, il y a quelques mois. Un jour, je me promenais dans les plaines, j'ai découvert l'entrée d'une grotte, je m'y suis égarée et j'ai découvert des créatures au fond de ce labyrinthe de roche. Les mammouths primigenius vivent ici, dans les entrailles de la terre. L'absence de lumière a fortement modifié leur phénotype mais leur pelage est toujours aussi doux et leur gentillesse est sans limite. Ils ont veillé sur moi et m'ont nourrie durant de longues semaines. Jusqu'au jour où un éboulement nous a ensevelis vivants.
    ― Nous sommes en 2022, je suis désolé de t'apprendre que ton chasseur de père est certainement décédé aujourd'hui, car l'île de Wrangel a été découverte il y a cent-soixante ans selon mes sources. Mais de quelle époque viens-tu? demande Luna.
    ― Je suis née en 1852 et nous avons découvert l'île en juillet 1867, pauvre père, lui qui m'a tant appris...
    ― Tu as donc cent-septante ans cette année, très belle longévité! ironise Luna en souriant.
    ― Saurais-tu retrouver l'endroit où les mammouths vivent? demandé-je.
    ― S'ils vivent encore, je crois pouvoir retrouver l'emplacement de leur antre.
    Nous suivons Kate habillée en Luna. Ce dédoublement me déstabilise, mais me rassure en même temps, nous formons un groupe maintenant, à trois je me sens invincible. Quelques cheveux blonds se sont libérés de son chignon pour venir flotter en effleurant son dos. Je reçois les effluves de sa chevelure, une odeur d'argile glaciale vient s'immiscer dans mes narines. Je frémis de bonheur à l'idée de m'y noyer. Elle stoppe net, se retourne, ses yeux contrôlent que nous suivons et ses lèvres m'offrent un timide sourire. Nous continuons notre route à travers les galeries qui se répètent et se ressemblent. Notre guide semble à son aise dans ce dédale. Elle nous montre de petites racines qui maintiennent les blocs de roche entre eux, ce sont l'aliment principal de la horde, rien d'autre ne pousse ici-bas. Les mammouths ont dû s'adapter. Heureusement, les racines sont en profusion, elles tombent du plafond et le long des parois. Une forêt doit se trouver en surface, mais vu notre profondeur, elles ne devraient pas arriver si bas. Kate m'explique que c'est une forêt souterraine qui survit sans photosynthèse mais transforme son sucre grâce à l'énergie thermique que produit le volcan. La lave a donné la vie à cette nouvelle espèce de plante. Elle porte le nom de Planta firmitas. La plante possède de longues feuilles noires qu'elle courbe et dirige vers la source de chaleur par thermotropisme. Je suis impressionné par la description de Kate, cette fille me fascine de plus en plus. Je jette un œil en direction de Luna qui évite mon regard sur le champ. Elle me dépasse et lance à Kate :
    ― Comment une plante aurait-elle pu sortir ex-nihilo du sol sans apport extérieur?
    ― Elle n'est pas sortie seule, ce sont les mammouths qui ont certainement emportés des graines lors de leur exil. La plante a poussé et s'est adaptée à ce nouvel environnement, répond Kate, plutôt sûre d'elle.
    Je suis séduit par l'assurance de Kate, Luna ne sais plus quoi répondre. Kate n'arrête pas de me sourire. Je fais mine de l'ignorer alors que je meure d'envie de lui répondre d'un bref coup d'œil, croiser le blanc de ses yeux accordé à la blancheur de ses dents.
    Au fond d'un long couloir, le sol s'arrête brusquement, cinq mètres en contrebas, les mammouths sont là devant nos yeux. Kate nous ordonne de rester en arrière afin de ne pas les effrayer. Elle part seule devant. Nous nous allongeons sur le sol, les yeux scrutant par-dessus le parapet. Kate s'approche du troupeau. Leur poil est blanc, ils marchent serrés les uns contre les autres, ils avancent à tâtons en effleurant l'espace de part en part avec leur trompe blanche. C'est un troupeau d'aveugles. Leurs yeux sont rougis et presque clos. Les mammifères sont devenus albinos après des générations de vie souterraine.
    ― Tu les vois, ils ont l'air de ne former qu'une seule et unique masse mouvante. Leurs poils blancs luisent à travers la pénombre, c'est magnifique, on dirait une forêt d'algues luminescentes.
    ― Oui, c'est incroyable, ils sont vivants, je le savais! réplique Luna, héroïque.
    Sans ajouter un mot, Luna se relève et se lance à l'assaut de la paroi qui mène au troupeau. Je reste à plat ventre, regardant les mammouths qui forment à présent un cercle parfait autour de Kate. Elle a l'air si proche d'eux, elle semble être des leurs. Je me hisse sur mes bras, balance mes jambes dans le vide, je vais les rejoindre! La descente est aisée, quelques mètres à parcourir, les prises sont larges et mes pieds reposent sur de grosses aspérités. Je ne risque rien. Je me retourne comme pour vérifier que Kate est toujours là, elle me lance un sourire, l'air ravie. En bas, Luna m'appelle, elle me supplie de me dépêcher. Je continue ma descente. Ma lampe vient de s'éteindre, je ralentis ma course, essayant de trouver de nouvelles prises à tâtons. J'en agrippe une, au même moment mes deux pieds glissent. Je hurle. Je me retrouve suspendu au-dessus du vide avec mon bras comme seule attache. Je vois la frontale de Luna qui scintille au-dessous de moi, elle me crie de tenir bon. Je me retourne, Kate n'est plus là, le troupeau non plus. Je cherche de nouveau Luna. Ce mouvement brusque de la tête me fait sentir une douleur dans mon cerveau. Je perds l'équilibre, tente de me raccrocher à la paroi, mais je glisse contre elle. Mes doigts brûlent en frottant contre la roche sans trouver à quoi se retenir. Mes ongles s'arrachent. Je vais toucher le sol et m'écraser.
    Ma chute se termine sur un épais tapis blanc. Je suis entouré par trois mammouths qui ont amorti ma chute. En vain. Mon corps ne répond plus, seuls mes yeux semblent encore pouvoir bouger. Les pachydermes s'écartent, me laissant seul sur la roche humide. Je regarde le plafond, des gouttes d'eau fraîche viennent s'évaporer sur mon visage. En un instant, une lumière blanche et aveuglante diffuse dans toute la caverne. Tout est clair, tout est parfaitement lisible.
    J'entends Luna et Kate parler au-dessus de moi, mais je ne les vois pas. Elles tentent de me réveiller, me secouent et me chuchotent des choses indicibles à l'oreille. Plus loin, je perçois le murmure des mammouths, indistinct lui aussi. Je suis entouré de ces deux ondes aux fréquences différentes, je baigne en elles. Mon corps flotte dans cette plénitude. Je ne désire pas en sortir. Je suis au sommet de cette vague sonore, tous les flots convergent en un seul point. Ce point se situe sous mon corps, qu'il soulève dans les airs. Suspendu dans ce monde de glace, je n'ai ni trop chaud, ni trop froid. Enveloppé par ceux que je considère à présent comme les miens. Emmitouflé dans leur rumeur, je ne veux rien de plus. J'ai atteint le firmament de mon existence terrestre. Plus rien d'autre ne compte à présent. J'ai rejoint le cimetière des éléphants.
    FIN

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    Interférence TrendPulse
    Loïc Waegeli
    Voir le texte en pdf : {Interférence_TrendPulse.pdf}
    Aric, d'un rapide clic de souris, établit la dernière connexion sur la carte bleutée du monde, couverte de points indiquant la localisation des serveurs. Le jeu est lancé ! Il déclenche le casseur de mot de passe, qui teste alors successivement des centaines d'assemblages de caractères dans le but de trouver la bonne combinaison. Le serveur cible commence alors à chercher la source de cette attaque, en ''traçant'' les différentes connexions intermédiaires qu'Aric a utilisées. Son logiciel de défense, qui suit l'évolution de ce travail, indique 5%.
    Les caractères continuent de défiler à l'écran. Pendant ce temps, Aric prépare les programmes nécessaires à l'acquisition des données. Il ne faut pas perdre une seule seconde ! « Bip ! » Le mot de passe a été découvert : Virtuality.
    Il accède au serveur et explore l'arborescence de fichiers. Là, les données qu'il cherche ! Aric lance les programmes anti-protection à la suite. Les barres de progression évoluent lentement. Le dépistage adversaire a déjà bien avancé : 60%. Les alertes sonores s’accélèrent.
    Finalement, le fichier est à lui. Il en lance la copie dans ses banques de données. Il ne lui reste alors plus qu'à effacer ses traces, pour éviter d'être recherché par la suite. En quelques clics de souris, il fait afficher les fichiers logs du serveur. On supprime tout !
    Non, un pare-feu imprévu se met en place ! 85%. Il ne lui reste plus que quelque secondes avant d'être découvert... Les sons s'affolent, son adrénaline explose. Il parvient finalement à se débarrasser du pare-feu in extremis, à supprimer les fichiers logs et à se déconnecter.
    Toute trace de son passage a disparu. Il s'assure que le fichier volé se trouve bien dans la mémoire de son ordinateur, puis, soulagé, envoie un mail confirmant sa réussite à son employeur fictif. Celui-ci lui verse alors, dans les secondes qui suivent, une coquette somme d'argent virtuel.
    Aric détourna les yeux de l'écran. Kyle se trouvait toujours à côté de lui, absorbé par ce qui se passait dans le jeu.
    - Enfin voilà. C'est un peu le principe d'Uplink, dit Aric.
    - Ouais, j'aime bien. Mais il est quand même assez vieux, remarqua Kyle.
    - C'est sorti en 2000. Le concept du jeu était plutôt bien en avance pour l'époque !
    - Je vois. C'est quoi le but au final?
    Aric fit afficher le classement.
    - Plus tu fais des gros coups, plus tu montes dans ce classement. Vers la fin, y a aussi des objectifs scénarisés, où tu dois choisir entre sauver ou détruire l'internet !
    - Cool, j'essayerai ! Trust is a weakness, cita Kyle.
    C'était l'accroche du jeu. Aric sourit à l'allusion, puis consulta l'heure sur l'affichage translucide de son ARM Integrated Phone, de la gamme 2025 de Kameon Telecom, directement rattaché à son poignet au moyen d'un bracelet souple en fibres de carbone. 15H35. C'était l'heure qu'il se rende à son rendez-vous professionnel.
    Aric saisit la boîte contenant la commande à livrer sur son bureau et l'enfila dans un petit sac à dos, pour qu'il puisse rester discret. Ensuite, les deux amis quittèrent l'appartement d'Aric, à Caning Town, Londres. Kyle habitait à quelques immeubles de là, et il avait encore quelques codes complexes et novateurs à terminer. C'était vraiment un grand connaisseur de la technologie!
    Ils se séparèrent devant la station du Docklands Light Railway toute proche. Aric passa ses écouteurs sans fil sur les oreilles et commanda la lecture aléatoire des classiques des années 90 d'une flexion de l'index. Son téléphone dernier cri s'exécuta immédiatement. Quelle merveille ces senseurs de tendons, pensa Aric. La piste 5:23 du groupe Global Communication distilla des harmonies éphémères dans ses oreilles.
    La rame du train automatique freina avec un doux chuintement à son arrivée en gare. Aric y pénétra, et à peine quelques instants plus tard, elle s'envolait légèrement par-dessus les bâtiments modernes de l'est londonien, direction Bank. Aric avait reçu le mail, anonyme, du rendez-vous la veille, alors qu'il était en train de réaliser quelques exemplaires supplémentaires de la commande. Il l'avait parcouru rapidement, et celui-ci disait en bref : « Demain, 15h, livrez les pièces à Camden Town ». Le reste n'était que des arrangements destinés à assurer la discrétion de la transaction.
    Il laissa son regard errer sur le paysage urbain défilant derrières les vitres. Les hautes tours du quartier financier de Canary Wharf apparurent, resplendissantes. Et sur la vitre obscurcie par leur ombre, son visage aux traits tirés par de nombreuses nuits de travail flottait faiblement, tel celui d'un fantôme venant hanter la majesté des gratte-ciels. Aric tapota du pied la rythmique dynamique du tube Foxxy de Cassius. Lui, il avait cessé de travailler avec cette logique capitaliste depuis plus d'un an. Il réalisait maintenant divers montages ou réparations de circuits micro-électroniques, en indépendant, et pour des clients privés. Cela présentait l'avantage de pouvoir choisir les commandes à réaliser et d'être moins sous la pression d'un patron. Il avait toujours détesté cela. Bien sûr, gagner sa vie était devenu plus difficile. D'ailleurs, il n'avait toujours pas remboursé son fournisseur. Il avait bien fait d'accepter cette commande anonyme ! Et...
    Le DLR s'enfonça dans le sol et s'arrêta peu après à Bank. La station avait été rénovée il y a peu, et des tapis roulants horizontaux à haute vitesse permettaient à présent aux usagers de rejoindre leurs correspondances. Aric suivit les signalisations jaunes Central Line et se retrouva, à peine une minute plus tard, dans un des wagons flambants neufs, à la courbe agréablement aérodynamique, du métro express.
    La deuxième raison pour laquelle il avait accepté cette commande était qu'il la trouvait suspecte. Il pensait qu'elle était l'indice d'une machination secrète menée par une grande entreprise. S'il était suffisamment vigilant, il pourrait peut-être mettre à jour des infos pour le réseau Pub_leaks, un groupement récent de pirates et autres divers agents intégrés à des compagnies financières, dont il faisait partie. Leur but était justement de combattre tout abus provenant des gouvernements ou des grandes sociétés commerciales. Son travail comme indépendant était un parfait alibi, pouvant attirer un client cherchant l'anonymat, ne se doutant pas qu'il s’adressait indirectement à toute une organisation cachée. Ainsi, il pourrait, avec un peu de chance, apporter sa pierre à l'édifice que constituait Pub_leaks.
    Il sortit de la rame à King's Cross et emprunta la Northern Line, toujours non rénovée. L'ambiance écorchée caractéristique du groupe Cabaret Voltaire se déversait dans ses oreilles.
    La puce qu'on lui avait proposé d'assembler lui avait immédiatement semblé suspecte. En effet, ni la fonction des programmes à y télécharger, ni l'utilité des broches particulières qui en sortait n'était précisées. Il avait alors passé le tuyau à quelques-uns de ses contacts, pour qu'ils se renseignent. Pour l'instant, aucun retour ne lui était parvenu. Heureusement, il avait réalisé quelques exemplaires supplémentaires des pièces ! Il pourrait ainsi toujours les étudier par la suite. La station de Camden Town se profila à travers les vitres usées du train.
    Aric émergea du réseau souterrain et s'enfila dans la rue bondée. Un peu plus loin, au coin de Jamestown Street, il vit un homme appuyé contre la façade en briques rouges. Il tapotait distraitement sur son assistant personnel. Aric s'arrêta près du lampadaire en face et fit de même sur son téléphone intégré. L'autre jeta alors un regard discret sur lui, se redressa et s'enfonça plus loin dans la rue. Aric le suivit, tout en faisant bien attention à conserver une distance respectable.
    Le gars portait un jeans conventionnel et un t-shirt bleu ample. Fondu dans la foule. Il pénétra dans un bar. Aric jeta un coup d’œil vers l'enseigne en bois imité, qui reproduisait l'allure de celle des vieilles maisons anglaises. Sympathy Pub. Il franchit à son tour le pas de la porte. Dedans, le décor rappelait les pubs traditionnels, mais une énorme membrane télévisuelle avait été plaquée contre le mur. Un flux continu en provenance de l'hyper-réseau, créé par les majors de l'industrie dans le but de regrouper les différentes formes de médias, diffusait des images exclusives de la guerre de Taïwan. C'était un conflit absurde lancé par les Américains, sous la pression de consortiums économiques. Les images de la population meurtrie par les tirs de munitions lourdes se déroulaient inlassablement, dans l'indifférence du pub. Aric s'assit en face de son commanditaire, à une table du fond.
    Ils se saluèrent formellement. Son nom était Stuart. Aric l'étudia brièvement. Ses joues étaient fraîchement rasées et ses cheveux soigneusement peignés. Pas du genre à porter ce t-shirt décontracté avec le Tower Bridge dessus. Le costard devait lui seoir bien mieux, à cet homme d'affaire !
    La serveuse distribua avec hâte des pintes aux clients de la table voisine, puis vint prendre commande. Stuart prit un coca, Aric se décida pour une bière. Le gars s'appuya ensuite confortablement contre le dossier, consulta son PDA, puis demanda, comme si de rien n'était :
    - Je peux voir les pièces?
    Aric s'exécuta à contrecœur. Il sortit la boîte de son sac et en extraya une des petites puces, qu'il glissa discrètement à son interlocuteur. Celui-ci la fit tourner rapidement dans ses mains et l'étudia d'un œil ignare.
    - Elle semble conforme à l'image que l'on m'a montrée, dit-il.
    C'était un simple agent, comme Aric s'en doutait depuis le début. L'affaire paraissait de plus en plus suspecte.
    - Qui est le destinataire, il tenta.
    - Contrat anonyme, je ne peux pas en dire plus.
    Il n'en tirerait rien d'intéressant. Il exigea alors :
    - Versez-moi l'argent d'abord, ensuite je vous remets le matériel.
    Stuart tapota un message sur son assistant électronique désuet. Aric leva son bras et activa l'écran incrusté dans la membrane fine de son ARM Phone, puis établit une connexion sécurisée à sa banque. Le paiement arriva, en même temps que son interlocuteur lui annonçait que c'était chose faite. Aric se leva alors et annonça :
    - Alors c'est conclu. Si cela ne vous dérange pas, je m'en vais, d'autres affaires m'attendent.
    Il déposa la boîte dans les mains de l'agent, à la mine contrariée, en passant à côté de lui, puis se dirigea vers la porte. Il croisa sur son chemin la serveuse apportant sa boisson. Tant pis. Il n'avait aucune envie de prolonger la discussion artificiellement, au mépris de la politique de discrétion qui avait été fixée.
    Il sortit dans la rue toujours pleine de touristes et se dirigea vers les canaux, au nord. Le cours d'eau qui avait autrefois servi au transport par péniches s'écoulait paisiblement au beau milieu de l'agitation londonienne. Aric s'arrêta un moment pour profiter de l'air frais printanier. De l'autre côté du canal, des résidences modernes se dressaient au-dessus de l'eau, un peu à la façon de ces plates-formes pétrolières rompant l'horizon des océans, et leurs façades polies se reflétaient, alors transformées en formes crasseuses, dans l'élément liquide pollué, en contrebas. Aric décida de prolonger sa promenade en direction de Regent Park.
    Lorsqu’il arriva près des premiers arbres en fleurs du parc royal, son téléphone sonna. Un message de John, ou Permanent_Axis sur les serveurs. John avait remonté Aric du trou, après qu'il eut quitté son travail, et l'avait fait admettre dans le réseau Pub_leaks. C'était un gars très engagé dans le réseau, avec des responsabilités, mais qui restait toujours son ami. Il travaillait également dans une holding technologique, une place infiltrée où il obtenait des informations de première main. Ça ne pouvait être qu'une info importante, s'excita Aric. Il demanda la recomposition du texte, dont les données avaient été envoyées en paquets fragmentés aux quatre coins du globe.
    Salut,
    Concernant le matos suspect que tu devais assembler, j'ai pas mal investigué pendant mon temps libre, et je pense avoir trouvé des infos d'importance capitale ! En fouillant dans des données volées à InterTech Holding par ma société, je suis tombé sur des rapports parlant d'une puce semblable à la tienne.
    Tiens-toi bien ! Selon les recoupements que j'ai faits, les broches de ce prototype, nommé TrendPulse, sont étudiées pour être enfichées directement dans la peau, à hauteur de la nuque. La puce serait alors directement mise en contact avec le cortex cérébral !
    L'objectif du truc est d'injecter des commandes formatées aux muscles pour réaliser des actions complexes. Ainsi, en travaillant de pair avec les informations de position fournies par le cerveau, tu peux effectuer des mouvements qui t'étaient inconnus auparavant, et ce avec une grande précision et un temps d'adaptation très faible.
    Un tel dispositif pourrait avoir des utilisations dans le milieu militaire, pour augmenter les capacités des soldats. InterTech Holding prévoit de la vendre aux Américains, qui pourraient ainsi réduire leurs effectifs de soldats impliqués à Taïwan, sans perdre pour autant en efficacité...
    Malheureusement, les infos que j'ai trouvées ne précisent pas quelle entreprise a été commanditée pour en effectuer la conception. J'ai organisé pour ce soir un chat hyper sécurisé, pendant lequel on va décider de la suite des événements. Rejoins-nous à 19h. Il est temps d'agir !
    A+, John
    Aric s'empressa de rentrer à son appartement.
    À 18h50, il lança la connexion au réseau Pub_leaks. Il entra, à l'ancienne, l'adresse IP du serveur dans la barre de navigation d'un navigateur caduc depuis l'émergence de l'hyper-réseau. Cela dit, c'était toujours mieux que le nouveau réseau, extrêmement surveillé par les commerciaux, se rappela-t-il. Tout avait été fait pour la sécurité chez Pub_leaks. Les agissements de ses membres restaient ainsi inconnus du grand public, mais par contre on s'arrangeait pour que les données compromettantes soient répandues sur les réseaux de façon anonyme.
    Aric tapa les différents codes d'accès à son compte personnel de tête. Une partie des données nécessaires étaient cryptées sur son propre ordinateur, l'autre sur les serveurs, de manière à compliquer tout travail d'infiltration. Après une dernière vérification minutieuse de la sécurité de la connexion, l'interface de messagerie s'afficha. Seule la communication textuelle était utilisée, car cela rendait ainsi l'identification de tout membre plus difficile. De plus, chaque message émis n'était stocké sur le serveur que le temps que le destinataire se connecte, après quoi il était supprimé du serveur et de l'ordinateur de l'émetteur, n'en laissant en tout qu'une copie.
    Son tableau de bord personnalisé s'afficha et Aric double-cliqua sur l'icône de messagerie instantanée qui y était apparue.
    ---------------chat message log on server 243.128.0.12 ---------------
    started : 08.04.2025 18:57
    connected members :
    Calie Net[Resp. Coordination]
    Permanent_Axis[Resp. Information]
    Numstruct[Cons. Technologique]
    FrostBite[Aux. Information]
    ----------------------------------------------------------------------
    *session opened*
    Calie Net > Je fais un rapide résumé de la situation : Permanent_Axis m'a averti qu’il était entré en possession d'informations de première importance ! Une puce révolutionnaire, mise à jour par FrostBite, et dont l'utilisation serait des plus dangereuses. Nous devons décider ici comment réagir à cette invention inconsidérée qui pourrait amplifier les effets de la guerre.
    Numstruct > L'avancée technologique que représente le prototype TrendPulse est pour le moins impressionnante !
    FrostBite > C'est certain, mais malheureusement sa création n'a pas été dictée par les meilleures raisons.
    Permanent_Axis > Cette invention n'est pas dans de bonnes mains ! Les conséquences de son utilisation sont trop imprévisibles ! Imaginez ce qui pourrait arriver aux Taïwanais déjà meurtris par les conflits si les Américains venaient à y ajouter cette arme à leur arsenal...
    Numstruct > Pourtant, cet implant représente une évolution inévitable. C'est un aboutissement technologique vers lequel les recherches de divers instituts tendent depuis plusieurs années déjà.
    Permanent_Axis > Non, nous devons la détruire. La simple existence de la puce TrendPulse, sous le cadre du secret militaire, est un danger. Des milliers d'êtres humains pourraient mourir sans que le reste du monde ait même la connaissance de cet implant ! Et je ne parlerai même pas de l'usage qu'on pourrait en faire pour manipuler les prisonniers de guerre !
    FrostBite > Ce serait horrible, nous ne pouvons clairement pas tolérer l'existence secrète de TrendPulse. Il faut l'éliminer, et espérer qu'au moment où un produit similaire apparaîtra, cela se passe dans un milieu plus transparent, comme une université.
    Calie Net > Je suis également de cet avis. Il est clair que la lutte contre une invention aussi néfaste s'inscrit dans la ligne d'action de notre réseau. Nous devons réagir ! Avertir les médias ?
    Numstruct > Je suis obligé de plier devant la justesse des arguments que vous avez évoqués. Espérons que tout se passe pour le mieux dans le futur, comme l'a dit FrostBite. Sinon, est-ce qu’avertir les médias ne risquerait pas de mettre en danger la confidentialité du réseau, d'attirer l'attention sur nous ?
    Permanent_Axis > C'est juste, et en plus la nouvelle pourrait être cachée ou détournée. On sait comment de nombreux médias sont corrompus. Et même si ça passe, ça n'empêcherait peut-être même pas l'usage, en secret, de la puce !
    Calie Net > Vrai, et pourtant c'est peut-être la seule arme dont nous disposons pour lutter...
    Permanent_Axis > Je suis d'avis que nous tentions de directement détruire les plans originaux de TrendPulse. Avec un peu de chance, nous pourrions le faire avant qu'ils ne quittent l'entreprise qui les a conçus.
    Calie Net > Nous ne savons cependant rien sur cette entreprise et une telle action nécessiterait probablement une infiltration dans le monde physique, non? Pour pouvoir réussir à détruire toutes les données de recherche...
    Permanent_Axis > Je pense que nous pouvons essayer, dans un premier temps, de découvrir cette entreprise inconnue. Empêcher un tel danger demandera de prendre de gros risques. Si nous échouons, nous pourrons alors révéler les infos aux médias. C'est mieux comme cela.
    Calie Net > C'est d'accord, nous pourrions le tenter, mais je vais tout de même encore étudier la chose avec les autres responsables. Vous pouvez cependant déjà commencer à vous organiser.
    Permanent_Axis > Je peux mettre dans les heures qui suivent une équipe à la traque d'infos sur cette entreprise.
    Numstruct > Je propose de développer des logiciels pour la puce. Je connais des gars qui seraient capable d'y transposer des scripts de simulation de combat. Nous pourrions alors l'utiliser contre nos ennemis.
    FrostBite > Bonne idée. Et je pense que je pourrais également effectuer quelques recherches sur cette entreprise. J'ai déjà un soupçon !
    Permanent_Axis > FrostBite, sois prudent. Je pense que vu l'importance de cette invention, tu pourrais recevoir de la visite, pour que l'on s'assure que tu n'aies pas conservé de copies des pièces.
    Calie Net > Quoi que ce soit d'autre à rajouter ?
    Calie Net > OK, je propose de clore cette discussion. Vous pouvez commencer vos tâches respectives.
    *session closed*
    Aric ferma la fenêtre de son navigateur personnalisé. Il était exalté. Cet événement venait complètement rompre son quotidien. Depuis son départ du milieu professionnel, il n'avait fait qu'enchaîner des petits travaux – assemblages de capteurs ou de systèmes de monitoring compacts – sans intérêt. Puis était venue cette commande mystérieuse. Une chance pour lui ! Une puce plutôt banale en apparence, mais en réalité qui était un prototype terriblement dangereux destiné à l'armement des soldats. Aric n'en avait été que l'assembleur supposé ignorant du prototype. Mais, heureusement, il était aussi le maillon pourri de la chaîne anonyme. Il avait senti avec justesse quelque chose de suspect et avait entraîné avec lui tout un réseau de militants et pirates.
    On ne pourrait pas stopper les volontés gloutonnes d'une société comme InterTech Holdings, mais on pouvait certainement les compromettre. Il suffisait pour ce faire de découvrir qui était à l'origine de la conception de l'implant, et de détruire les plans d'origine. Et en cela, Aric avait aussi une intuition. FutureCom Technologies, dont il avait été le cofondateur.
    Aric fit afficher la page hyper-réseau de l'entreprise. Un acteur à l'air propre et sérieux apparut alors et déclama un slogan, tandis que défilait une liste de projets réalisés avec succès :
    Nous sommes à votre service pour les commandes les plus personnalisées.
    FutureCom Technologies
    Puis l'affichage se métamorphosa en un texte de présentation et un formulaire de contact. Il avait besoin d'un accès direct au serveur interne de l'entreprise, pas à celui d'une vulgaire page de promotion hyper-réseau ! Pour cela, Aric fit surveiller les entrées et les sorties du serveur associé, en espérant tomber sur une connexion administrateur en provenance de FutureCom Technologies. Il ne restait plus qu'à attendre. Aric s'enfonça dans sa chaise de bureau et se remémora son temps dans l'entreprise.
    Il l'avait fondée en commun avec Jankin, un businessman qui avait, étonnamment, de solides connaissances scientifiques. C'était il y a trois ans. Son associé devait s'occuper de l'aspect financier de la boîte, alors que lui-même prit la place de directeur des recherches. Leur association avait plutôt bien fonctionné pendant un temps. Ils avaient d'abord contribué à diverses interfaces de reconnaissance de mouvements, puis ils s’étaient lancés dans la conception de prothèses de jambes. L'objectif d'Aric était alors d'utiliser les résultats des recherches en imagerie du cerveau pour identifier et aider à réaliser des mouvements à des personnes handicapées. Mais ils n'avaient obtenus que des résultats en demi-teinte. Plus tard, Jankin voulut passer à des développements plus rémunérateurs.
    « Pourquoi ne pas adapter nos recherches et vendre nos produits là où se trouve l'argent? » lui avait-il dit. Les choses commencèrent à se gâter entre eux. Aric préférait effectuer des recherches qui pourraient aider les humains les plus démunis. La technologie devait servir l'homme, l'aider dans ses tâches quotidiennes ! Mais Jankin s'intéressait moins aux conséquences de l'utilisation de ces augmentations, et plutôt à l'argent. La tension monta rapidement et en moins de deux mois, leur coopération se termina.
    Le souvenir de leur dernière altercation restait particulièrement amer. Il avait quitté l'entreprise juste après et gardait aujourd'hui une rancune viscérale contre tous les hommes d'affaires. Après une période de dépression et de grosses difficultés financières, il avait rencontré John et était entré dans Pub_leaks.
    Environ deux heures plus tard, l’occasion qu'il attendait se présenta enfin. Un accès automatique de mise à jour. Aric se connecta au réseau interne de l'entreprise et se mit en quête d'une faille. Il essaya diverses attaques classiques, qui furent détournées. FutureCom Technologies avait plutôt une bonne défense, mais certainement pas assez pour lui résister, comme il allait bientôt se le prouver.
    Les dernières sécurités du serveur tombèrent, finalement, vers trois heures du matin. Aric accéda au serveur de données et parcourut la hiérarchie de fichiers comme un fantôme ne laissant aucune trace de son passage. Fatigués, ses yeux menaçaient de se fermer. Il avait de la peine à se concentrer et des bribes de sa dispute avec Jankin revenaient le hanter.
    « On pourrait voir plus grand ! Pourquoi ne pas s'affranchir de toute cette imagerie médicale imprécise? »
    Aric trouva, sans grand étonnement, les fichiers décrivant en détail le prototype TrendPulse. Tout s'y trouvait : plans, principe de fonctionnement et description des applications, qui pouvaient être multiples.
    « L'important pour faire évoluer la société est de découvrir les inventions. Elle décidera elle-même quel usage en faire. Mais pour l'instant, nous avons surtout besoin d'argent, et il se trouve... »
    Jankin, dans son idéologie, avait succombé à la solution qui rapportait le plus.
    Aric en avait découvert assez. Il s'occuperait du reste après s'être reposé. Il installa un ver indétectable sur le serveur, pour pouvoir y retourner facilement par la suite, se déconnecta, et enfin se dirigea, épuisé, vers son lit.
    Il fut réveillé par la sonnerie. Il n'était que 9h30. Zut, qui pouvait bien sonner chez lui si tôt dans la journée? Il se leva du lit, encore assommé par sa nuit courte et agitée, et se rendit devant son ordinateur. Il avait installé une micro-caméra au-dessus de la porte pour identifier les visiteurs. Il ouvrit la fenêtre qui en donnait la transmission.
    Un homme de grande taille se tenait sur le seuil. Il était vêtu d'un épais costard et portait une petite mallette en cuir beige. Son doigt appuya pesamment sur la sonnette. L'insigne d'huissier était fixée sur son vêtement. Un frisson lui parcourut l'échine. Il n'allait pas se laisser piéger ! L'homme avait l'air trop fort, et la coïncidence trop grande. John l'avait prévenu, c'était sûrement un agent de leurs ennemis ! Il s'était camouflé en fonctionnaire pour se servir des problèmes d'argent d'Aric comme alibi pour rentrer, et ainsi l'éliminer discrètement. Il fallait qu'il agisse rapidement, se dit-il, soudain pris de panique.
    Avant tout, il devait avertir les autres de sa découverte. Il se connecta à toute vitesse sur les serveurs de Pub_leaks. Ses doigts voulaient voler sur le clavier en entrant les codes d'accès, mais il devait également s'efforcer de rester le plus silencieux possible.
    Pendant les quelques instants de chargement, Aric passa rapidement en revue ses possibilités. Il se trouvait au cinquième étage. Impossible de passer par une fenêtre. Il n'avait également aucun accès aux escaliers de service. Sa seule issue était la porte d'entrée.
    L'interface de messagerie s'afficha. Aric tapota l'adresse IP du serveur de FutureCom Technologies avec deux-trois mots d'explication. Ses mains tremblaient. La sonnerie retentit une nouvelle fois. Il envoya le tout à John.
    Un faible sentiment d'apaisement contrasta avec son agitation intérieure. Peut-être que s'il restait parfaitement silencieux, le mec abandonnerait. Aric se laissa alors enfoncer dans son siège de bureau. Le fracas d'une pile de disques ultra-compacts, qu'il avait gardés inutilement, s'effondrant se fit entendre. Non ! Une des roues avait dû reculer suite à son mouvement. Maudit désordre. L'agent tambourina sur la porte. « Il y a quelqu'un? »
    Aric laissa courir son regard à travers la pièce, l'estomac noué, puis revint sur son écran d'ordinateur. Un message de NumStruct, son ami développeur présent hier soir. Il en lut machinalement le titre : première version du script combat pour l'implant. Peut-être que !
    Il ouvrit le message. Les fichiers étaient là, et il les téléchargea immédiatement. L'agent réitéra ses coups sur la porte, toujours plus fort. Aric regarda l'exemplaire du prototype TrendPulse qui traînait encore sur son bureau. Non, il n'allait quand même pas s'implanter cette puce? C'était une arme, il ne voulait pas devenir une machine à combattre ! Une notice annonça la fin du téléchargement.
    Aric ferma la fenêtre, puis lança la copie des programmes sur l'implant par wi-fi. En attendant, ses yeux se perdirent dans les pixels de son fond d'écran. Sur la fenêtre de la caméra, le faux huissier continuait ses appels, presque collé à la porte. « Ne m'obligez pas à forcer la porte », tonna-t-i. Aric n'avait aucune chance d'en réchapper. Copie des programmes terminée, indiqua un message. Démarrage de l'auto-exécution du périphérique. Ça ne sert plus à rien d'attendre bêtement devant son ordinateur, se dit-il, et il saisit la puce entre ses deux doigts.
    Ses doigts tremblaient de peur lorsqu'il l'approcha de sa nuque. Il avait consulté les notices d'implémentation pendant son inspection du serveur, mais il n'avait pas le temps, à présent, de respecter les consignes ! Il enfonça avec vigueur dans sa peau les broches caractéristiques conçues par ses soins. Une vive sensation de piqûre lui enflamma la nuque, accompagnée d'un fort vacillement de ses sens. La puce se synchronisait à son cerveau... Il manqua de s'effondrer de sa chaise. Puis le vertige s'estompa rapidement jusqu'à ce qu'Aric ne sente plus que la brûlure laissée par l'implémentation abrupte.
    Il se leva sans peine, se sentant confiant. Tout effet de la puce semblait avoir disparu. Elle n'agit que lorsque l'on a besoin d'elle, se rappela-t-il. Il effectua les premiers pas vers la porte de son appartement, accompagné de la vague impression d'évoluer dans un monde irréel. Sa main se referma sur la poignée en métal froid, qu'il abaissa avec détermination.
    L'agent se dessina alors dans l'embrasure illuminée tracée par le cadre en bois aggloméré. Aric adopta la mine la plus déconfite qu'il put.
    - Eh bien ! Vous en avez mis du temps, tonna-t-il.
    - Désolé...soirée trop arrosée... bafouilla Aric en portant la main à son front.
    - Bon, je viens faire l'inventaire de vos biens en vue d'une saisie éventuelle. Aujourd'hui on ne fera qu'une petite visite de votre appartement pour lister vos possessions. Puis-je entrer, demanda-t-il par pure politesse.
    Aric s'écarta, prenant soin de conserver le plus de distance possible. L'homme baraqué pénétra dans le salon peu éclairé. Les circuits de TrendPulse s'étaient activés et analysaient les mouvements de l'agent : Musculature trop développée. Aucune chance en combat direct. Tel était le diagnostic. Il fallait qu'il ruse. L'autre reprit :
    - Eh bien ! Vous en avez des choses, s'exclama-t-il en apercevant son fatras électronique sur l'établi. C'est votre boulot je suppose?
    Puis, son regard se dirigea vers l'armoire où étaient entreposées les pièces détachées ou terminées.
    - Commençons par ça, dit-il en pointant du bout du menton. Vous pouvez me l'ouvrir?
    - Ok, j'y vais... répondit Aric d'un ton morne. Directement les pièces suspectes. Il avait pour le moins le coup d’œil rapide, cet huissier !
    Aric se rendit à l'armoire et la déverrouilla à l'aide d'une clé sortie de sa poche. Il allait le surprendre.
    Il s'agenouilla devant le casier tout en bas. Le faux huissier le suivait, dans son dos. Un grand bahut, des gros moyens ! Il sortit le tiroir, et saisit un bloc d'alimentation de 1500 W. L'agent commença : « Voyons voir... ». Aric rassembla sa force et entraîna le bloc par-dessus lui. Il toucha l'agent, pris au dépourvu, en pleine figure. Aric se releva et se retourna à la vitesse d'une transmission électromagnétique. Un arbre de possibilités de neutralisation s'affichait maintenant dans son esprit. Il s'élança sur son adversaire, replié, le visage ensanglanté. Clé de bras. Aric passa sa main sous le coude de l'agent, et adopta la prise indiquée dans son cerveau. Le mouvement était imprécis, mais efficace. Aric serra de toutes ses forces. Le gars baraqué gémit. Il essaya de dire quelque chose, mais la douleur l'en empêcha. Il semblait qu'Aric avait gagné.
    Il tâta alors les hanches de son adversaire de sa main encore libre. Une arme, comme il s'en doutait. Il la retira de son étui et l'amena devant ses yeux. Un pistolet à décharge électrochoc. Réglé correctement, c'était suffisant pour tuer, et ce discrètement. Aric n'était pas dupe. Il lâcha de sa prise et pointa le pistolet vers l'agent. Son ton était nerveux :
    - Allez dégage maintenant, et prends tes copains avec si t'en as.
    L'agent vaincu se dirigea douloureusement vers la porte, le regard plein de crainte et d'étonnement, et quitta l'appartement. Aric était également un peu effrayé des capacités de TrendPulse. Sans l'ombre d'un doute, son imposant adversaire n'avait eu aucune chance contre cet implant nouvelle génération.
    Il alla inspecter sa nuque dans un miroir. Les broches de l'implant s'étaient dépliées après la greffe, et était maintenant fermement accrochée sous la peau. Impossible de l'enlever sans se blesser. Il faudrait qu'il s'occupe de tout ça plus tard. Pour l'instant, il allait quitter son appartement, avant que l'agent ne revienne avec des renforts. Il dissimula du mieux qu'il put l'implant en relevant le sommet de son pull.
    John lui avait envoyé les coordonnées d'un organisateur de Pub_leaks, chez lequel il pourrait trouver refuge. L’adresse l'avait mené à l'autre bout de la ville, dans l'ouest. Les petites villas agréables de banlieue s'alignaient à n'en plus finir. Numéro 125, contrôla Aric sur son téléphone. Toutes ces maisons se ressemblaient tellement ! Il sonna. Du mouvement. Une jolie fille, aux cheveux d'un surprenant turquoise, vint lui ouvrir. Oups ! S'était-il trompé ? Aric s'annonça :
    - Bonjour, je viens de la part de John. J'espère qu'il vous a avertie.
    Son visage aux traits agréables, mais légèrement tirés, se détendit.
    - Ah oui ! On m'avait prévenue de ton arrivée. Aric... c'est ça?
    - Exactement, confirma-t-il avec étonnement.
    - Moi, c'est Nora, répondit-elle simplement avec un sourire. Entre, je vais nous préparer un DatSoda.
    - Cool, merci !
    La perspective de la boisson gazeuse super-énergétique à base de café le réconforta. Il traîna sa valise dans le vestibule, en grand désordre, et réussit à la caler entre une paire de bottines renversées et un porte-manteau dépouillé en bois. Puis il suivit son hôte dans la cuisine, pleine du même désordre. Nora se tenait près de la vitre, au fond, à côté du mélangeur vrombissant. Sa silhouette ressortait dans l'intense lumière provenant de la grande baie vitrée qui s’ouvrait sur un petit jardin. Elle portait des shorts et un t-shirt noir à l'effigie des SmartPunks 21, un groupuscule internet de génies de la technologie dont faisait notamment partie Kyle. Autour de son cou pendait un collier formé d'un réseau de bouts d'étoffe aux couleurs chaleureuses. Elle le regarda entrer, tout en mâchonnant négligemment un bout de pain. La machine versa leurs boissons dans des gobelets, qu'elle emmena sur la table. Aric s'assit sur un haut tabouret en aluminium et la remercia. La conversation s'engagea :
    - Pourquoi tu débarques comme ça en fait? C'est à cause de cette histoire d'implant?
    Aric acquiesça :
    - Un type est venu à mon appart', probablement pour s'assurer que je n'en avais pas gardé de copies. Mais j'ai heureusement réussi à m'enfuir de justesse. Il n'avait pas envie d'entrer dans les détails, de révéler s'être déjà implanté TrendPulse.
    Un petit sourire s'afficha sur les lèvres de Nora, qu'elle conserva un petit moment tout en observant Aric. Il ne savait pas comment réagir. Finalement, elle dit :
    - Viens, je vais te montrer ma base secrète.
    Elle se leva et retourna dans le corridor, laissant son DatSoda à moitié plein sur la table. Aric termina d'une traite le sien et partit à sa suite. Nora s'arrêta devant une armoire logée sous la cage d’escalier. Elle en fit tourner la clé et tira le battant de la porte, puis disparut à travers le cadre de bois. Aric jeta un coup d’œil surpris à travers l'ouverture : un escalier menant à la cave. Intrigué, il s'enfonça à son tour dans le boyau de béton. Nora était déjà en bas, déverrouillant une deuxième porte. Elle jeta un coup d’œil en arrière. Il fallait se dépêcher de venir ! Il descendit les dernières marches et déboucha dans une grande salle. Des étagères en métal recouvertes de divers gadgets ultra-technologiques s'alignaient contre les parois. Divers motifs et taches de peintures venaient colorer le décor sinon assez gris. Nora se tenait au centre, le visage rayonnant.
    - Qu'est-ce que t'en dis? Tout ça c'est mon job annexe : fournisseur de matériel à la pointe de la technologie.
    Aric s'approcha d'une des armoires et observa, curieux, les différents composants électroniques qui y reposaient. Enregistreur super-miniaturisé, puce de localisation GPS, dispositif de piratage d'alarmes, système analyseur d'interactions. Que du sérieux. Il se retourna vers Nora, qui lui dit d'un air amusé :
    - On va planifier l'attaque sur les locaux de FutureCom Technologies depuis ici. Ton ami Kyle et une autre fille, Sarah, ont accepté de venir nous prêter main forte. Ils arrivent ce soir Et maintenant, tu pourrais me dire quel effet ça fait de s'être implanter TrendPulse?
    Aric resta bouche bée. Il passa sa main sur sa nuque. Le col de son pull s'était rabaissé lorsqu'il avait observé les étagères du bas, laissant l'implant tout à fait visible.
    Sous l'insistance de Nora, il lui avait expliqué en détail le fonctionnement du prototype. À la fin de son long exposé, elle tenait un des implants minuscules dans ses doigts, l'air fascinée. Avant qu'il n'ait pu l'en empêcher, elle glissa sa main derrière sa nuque et enfonça délicatement l'objet dans sa chair. La douleur passa un bref instant sur son visage, puis disparut. Elle n'avait pas froid aux yeux, en tout cas ! Aric lui demanda pourquoi elle avait agi si inconsciemment. Elle lui répondit, amusée, qu'elle avait envie d'essayer TrendPulse avant qu'on doive la détruire, et encore que la puce allait être utile pour mener la mission à bien.
    Soudainement, elle l'attaqua. Ils luttèrent quelques instants, profitant de leurs nouvelles capacités. Mais leurs mouvements étaient encore imprécis, et ils terminèrent maladroitement leur affrontement en un éclat de rire. Ils avaient encore besoin d'entraînement...
    Kyle et Sarah arrivèrent le soir même. Tous ensemble, ils conçurent une stratégie pour détruire les plans de TrendPulse, sous la supervision à distance de John. Kyle, toujours enthousiasmé par les nouvelles formes de technologie, avait également accepté de s'implanter la puce. Mais pas Sarah. Aric avait tenté, en vain, de la convaincre. Elle lui avait révélé sur un ton sec avoir fait partie des forces spéciales anglaises, et qu'ainsi elle préférait reposer sur son entraînement et ses réflexes d'ex-agent plutôt que sur un bout de circuit électronique. Elle n'en dit pas plus, et Aric ne lui posa plus de questions. C'était une personne de confiance, étant le bras droit de John, après tout !
    Les trois amis passèrent un peu de temps à s'habituer à leurs réflexes augmentés, et bientôt ils s'émerveillèrent devant leurs nouvelles capacités. Pendant la soirée, ils se divertirent en regardant les toutes nouvelles vidéos holographique sur l'hyper-réseau.
    Finalement, il ne leur fallut pas plus de deux jours pour tout mettre au point. Ils avaient décidé qu'Aric superviserait l'opération sur le terrain, et que John s'occuperait de la neutralisation des réseaux de l'entreprise à distance.
    Les quatre compères s’avançaient sous la pluie battante. Le bâtiment circulaire de FutureCom Technologies apparut au bout de la rue. Ses cloisons en acier terne évoquaient un univers carcéral. Il y a quelques minutes encore, le soleil brillait sur le quartier de Southall, dans le district d'Ealing, mais les nuages s'étaient rapidement accumulés. Des gens passèrent en hâte à côté du groupe, camouflé sous des parapluies. Aucun regard ne s'attarda sur eux. Ils avaient soigneusement dissimulé tout leur attirail électronique, tiré des étagères de Nora, sous leurs vêtements de tous les jours. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres de l'entrée du bâtiment, et se jetèrent des regards nerveux. Plus que quatre minutes.
    Leur plan était d'attaquer de jour. Les systèmes de sécurité électroniques y étaient facilement accessibles, contrairement à celui de nuit, branché sur un réseau indépendant. John et une équipe de quelques autres pirates tenaient en ce moment même tout le système informatique de FutureCom Technologies sous leur contrôle. Ils n'avaient plus qu'à couper les flux des caméras et les remplacer par les images des dix minutes précédentes, diffusées en boucles interpolées. Les gardiens ne se rendraient compte de rien.
    Aric et son équipe pourraient alors entrer dans le bâtiment sans être repérés, neutraliser les gardes avec des balles tranquillisantes et enfin maintenir les chercheurs sous contrôle. On aurait alors plus qu'à supprimer toutes les données relatives à TrendPulse
    Le signal de départ fut donné par John dans leurs oreillettes. Les caméras avaient été reprogrammées. Kyle franchit la porte d'entrée de FutureCom Technologies. On l'entendit demander des informations au garde, puis il y eut un coup sourd, et des mouvements divers. « Il dort profondément », les informa Kyle. Les trois autres équipiers pénétrèrent dans le bâtiment.
    Nora devait se poster à l'entrée. Aric, Kyle et Sarah enfilèrent leurs cagoules et continuèrent dans un court couloir en béton décharné, qui débouchait dans la salle de réunion des chercheurs. Selon les plannings, personne ne s'y trouvait à cette heure. Seuls des sièges en mousse, des plantes en pots et une caméra passée sous silence les accueillirent. De là, Kyle et Sarah s’enfoncèrent dans les corridors menant aux différents bureaux et laboratoires. Aric resta dans la salle et fit afficher une carte du bâtiment sur l'écran de son micro-ordinateur intégré. Des points colorés lui permettaient de suivre en direct l'évolution de ses coéquipiers.
    FutureCom Technologies avait une architecture circulaire, d'un diamètre de cinquante mètres. Les laboratoires se trouvaient alignés aux parois extérieures, tandis que le centre était occupé par la salle de contrôle par vidéo-surveillance et le bureau de Jankin. Entre deux se situait le corridor dans lequel évoluaient Kyle et Sarah.
    Le premier message vint de Sarah. « Garde aile droite éliminé. Je cache le corps. » « Bien, continue jusqu'au bureau du superviseur », répondit Aric.
    De son côté, Kyle s'était plaqué contre le mur, à proximité d'une porte.
    Aric le contacta :
    - Qu'est-ce qui se passe?
    - J'ai repéré grâce à l'amplificateur sonore que le garde se trouve derrière cette porte insonorisée, répondit-il en chuchotant. Il est en train de réprimander un des chercheurs de fréquemment oublier de boucler ces laboratoires à clé. Le scientifique ne semble pas comprendre ce qu'il aurait à cacher.
    Ce n'est guère étonnant, se dit Aric. Certains documents leur avaient fait comprendre que les chercheurs étaient tenus ignorants du but final des recherches. Le point de Kyle bougea. Il avait dû attraper le garde par surprise. Un message vint immédiatement après le lui confirmer.
    - Bon, annonça Aric, maintenant faites-moi sortir ce superviseur.
    - Bien reçu, lui répondirent en chœur les deux voix.
    Mr. Jerry, le superviseur, qui soutenait directement les actions répréhensibles de Jankin, portait un costume bleu marine complété d'une cravate rouge, symbole de l'alliance du sérieux et du social dans son travail. Il avait le même air sûr de lui que son patron, accompagné cependant d'une pointe de crainte dans le regard. Il ne fut pas difficile à convaincre, sous le canon du fusil à électrochoc de Sarah.
    Les portes coulissantes s'ouvrirent les unes après les autres, et les scientifiques se rassemblèrent. Leurs regards se teintaient d'effroi à la vue d'Aric et de ses complices. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait, se lançaient des regards interrogateurs. C'était là tout l'aboutissement du système instauré par Jankin. Tenir les chercheurs isolés, ignorant de l'objectif final, pour parvenir à ses fins. Cela mit Aric mal à l'aise. Il avait hâte de discuter un peu avec son ancien collègue.
    Nora arriva de l'entrée. Elle et ses camarades se concertèrent rapidement. Kyle et Nora resteraient pour surveiller les employés. Sarah explorerait les labos en vue d'éliminer toute trace physique des recherches. Et, enfin, Aric se dirigea vers la porte au fond de la salle de réunion, qui menait au centre de contrôle, puis aux bureaux de Jankin, derrière lesquels se trouvait le serveur central de l'entreprise.
    Tom, le chef de la sécurité chez FutureCom Technologies, se dirigea vers l'interphone clignotant. On appelait pour ouvrir la porte. Il appuya sur le bouton de l'appareil. « Oui ? » Laisse-moi entrer Tom. C'est urgent. C'était la voix de Jerry, qui résonnait, distante et légèrement altérée par l'interphone. Tom commanda l'ouverture de la porte et se retourna. Son collègue était nonchalamment enfoncé dans sa chaise, observant l'unique écran où s'affichait l'état des systèmes de sécurité et l'image des caméras. La porte automatique coulissait lentement.
    Mais ce fut quelqu'un de tout autre que Jerry qui pénétra dans la pièce. Un homme jeune, vêtu d’une cagoule. Ses mains pâles et fines tenaient une arme tendue vers son collègue. Tom cria pour l'avertir, mais c'était déjà trop tard. Une fléchette se logea dans son côté et il s'effondra dans un sommeil profond. Tom se réfugia en toute hâte derrière une chaise de bureau, alors qu'une deuxième fléchette venait se loger dans son dossier.
    Il s'élança alors en avant, faisant rouler sa couverture improvisée à pleine vitesse. Il allait plaquer ce jeune terroriste contre la paroi et le désarmer ! Il se jeta sur son adversaire, mais fut pris de surprise lorsque celui-ci l'esquiva dans un mouvement parfaitement fluide. Tom sentit ensuite son élan être dévié, et vit approcher la boîte d'alimentation. Sa tête s'écrasa en plein dedans, le métal plia. Une décharge puissante lui parcourut le corps.
    Nora et Kyle gardaient un œil attentif sur les scientifiques, le superviseur toujours en otage. Aucun mouvement suspect ne se présentait parmi eux. Sarah était partie depuis trois minutes déjà. Le petit point bleu indiquait qu'elle se trouvait dans le laboratoire de simulation artificielle, probablement en train de supprimer les données sensibles des ordinateurs. Mais soudain, son marqueur disparut subitement de l'écran. Nora tenta en vain de la contacter. Elle s'était déconnectée.
    Aric gravit les dernières marches de l'escalier plongé dans l'obscurité. L'entrée en contact de l'agent de sécurité avec les fusibles l'avait tué sur le coup et avait entraîné l'extinction de tous les systèmes dans la salle de contrôle. La décharge avait aussi sérieusement secoué Aric. Il était légèrement sonné et ses muscles étaient engourdis. De plus, son système de communication s'était détraqué, et il n'entendait plus rien d'autre qu'un fort grésillement, qui lui rappelait certaines pistes de Noise agressives. Il retira les oreillettes. Il fallait qu'il en finisse rapidement.
    La porte du bureau de Jankin était équipée du même interphone que celle d'en-bas. Il appuya sur le bouton et fit rejouer la synthèse parfaite de la voix de M. Jerry. La porte coulissante se mit en mouvement. Jankin était tombé dans le même piège que le garde en bas. Aric releva le pistolet chargé de vraies balles, qu'il avait récupéré sur le défunt.
    Une grande pièce se profila, avec de nombreux graphiques et listes d'objectifs accrochées aux parois. Au centre se trouvait un large bureau en L, surmonté, à droite, d'une série de trois écrans. Jankin était assis derrière, dans une haute chaise de bureau, le visage impassible. Aric aurait eu bien de la peine à y déceler la moindre trace d'étonnement. Un petit sourire s'affichait au coin de sa bouche. Mais derrière ce masque, Aric savait que son cerveau calculait à toute vitesse les données de la situation.
    - Ah, Aric ! Quelle surprise de te revoir, annonça-t-il. Tu es venu pour me présenter mon invention?
    Le ton était parfait ; ses traits ne trahissaient aucune peur devant l'arme tendue. C'était un parfait comédien, rodé au milieu des affaires. Aric le haïssait d'autant plus pour cette raison.
    - Ton invention, Jankin, je suis venu la détruire.
    - Oh, feignit-il, je pense pourtant qu'elle t'a bien été utile pour arriver jusqu'ici, non? Il croisa les mains au-dessus du bureau et posa calmement sa tête dessus.
    - Oh oui ! Et je t'en remercie. Mais cette puce va disparaître, elle et les plans originaux. Elle n'est qu'un outil que j'utilise à cette fin. Elle se détruira elle-même.
    Aric s'efforçait de paraître cinglant, mais Jankin n'en parut pas le moins affecté. Il déclama d'un ton lent :
    - Un outil, oui. C'est comme ça que tu le vois, nous en avons déjà souvent discuté par le passé. C'est pour rendre cet implant un peu moins extérieur à la personne que nous y avons ajouté quelque chose d'un peu plus... sensoriel, je dirais. TrendPulse fait partie de ton corps à présent, Aric. Et regarde-toi, tu es l'aboutissement d'un cycle d'évolution. L'intégration de la technologie au corps humain. Tu viens de réussir à déjouer seul mes deux gardes armés. Tu es le représentant d'un nouveau seuil de performance.
    - Merci, mais je ne veux pas devenir une machine à tuer. La colère d’Aric était sur le point d'exploser. Les buts de ton invention ne sont pas si idéalistes, non?
    - Je ne vois pas où tu veux en venir. C'est comme toujours, on développe des produits pour ceux qui ont de l'argent. L'usage qu'ils en font ne m'intéresse pas. Cette invention finira par tomber dans le domaine public, et tout le monde en profitera. Simple question d'évolution.
    - Mais c'est fini avec ton évolution ! Et tous les innocents qui seront abattus avec cette arme, nom de dieu, t'en fais quoi? s'écria-t-il.
    Jankin parut cette fois décontenancé. Sa bouche s'ouvrit légèrement, mais aucun son n'en sortit. Aric remarqua pendant ce temps combien il avait été proche de tirer. Un simple influx, et son doigt se serait refermé sur la détente. Il n'aurait même pas su si l'ordre serait venu de lui ou de TrendPulse. Il se remit à sonder son adversaire. Son souffle s'était accéléré, mais il refusait toujours de donner la moindre réponse. Pourquoi ? Il semblait perdu dans une réflexion intense.
    Aric se décida à briser le silence :
    - Bon, c'est assez maintenant. Donne-moi la carte d'accès pour le serveur, et que j'en finisse avec cette foutue puce.
    Jankin laissa retomber ses mains sur le bureau. Il voyait très bien le canon pointé contre lui, à présent. Il se leva lentement, et ouvrit un tiroir au fond de son bureau. Il en sortit la carte magnétique tant convoitée et la posa sur le pupitre, du côté d'Aric.
    - Voilà. Ça m'est égal maintenant. TrendPulse sera en d'autres mains. Elle continuera son bout de chemin.
    Aric eut besoin d'un petit moment pour intégrer l'information, pendant lequel Jankin se rassit et consulta ses écrans d'un air soucieux. À quoi voulait lui faire croire cette enflure? Il avait prévu un plan de rechange, c'est ça? En tout cas, il allait le lui faire cracher. Il s'élança vers le bureau et planta le canon du fusil bien dans la tempe de Jankin. Il dit froidement :
    - Tu peux répéter ce que tu as dit, là? Qu'est-ce que tu gardes en réserve?
    La peur était bien dans les yeux de Jankin, à présent. Il répondit, d'un ton lent et nerveux :
    - Écoute, Aric... Calme-toi. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Il déglutit. On te manipule. Quelqu'un. Je ne sais pas qui...
    - Mensonges !
    - S'il te plaît, garde le contrôle de toi-même. Tu n'as jamais voulu tuer personne, non?
    Aric tira. Presque involontairement. Le sang se mit à couler lentement du trou béant dans la tête de Jankin. Il n'en aurait plus rien obtenu de toute façon. Il ressentit une intense sensation de soulagement s'emparer de tout son corps.
    Il récupéra la carte sur le bureau et se dirigea vers la porte sécurisée au fond de la pièce. Son corps tremblait d'excitation. Il fit simplement glisser la carte magnétique dans la fente et la porte s'ouvrit dans un coulissement fluide. La pièce ne contenait qu'un gros serveur en son centre. Aric s'approcha de l'écran et s'y connecta avec son ordinateur intégré. Il ne lui restait plus qu'à lancer un petit programme, qui se chargerait de réécrire entièrement par-dessus les données contenues dans les disques durs. Il était en état d'euphorie lorsque ses doigts entrèrent les différents codes d'accès à la machine. Il avait gagné ! Voilà, plus qu'à appuyer sur la touche enter pour confirmer la suppression...
    Mais sa main stoppa net. Un puissant flux de douleur la traversait. Que se passait-il ? Il réessaya d'approcher sa main dut clavier, mais du la rétracter rapidement alors que la douleur augmentait. Sa volonté se partageait.
    « Laisse ces données tranquilles, arrête de les effacer », lui ordonnait TrendPulse. Et lentement, sa main se dirigeait vers la souris et fermait la fenêtre du programme de suppression. « Rah ! » s'écria Aric, « ces salauds ont hacké la puce à distance ». Il tenta, dans un accès de rage désespérée, d'arracher l'implant. Mais c'était inutile. La douleur éclata dans tout son corps, et il s'effondra.
    La salle de réunion de FutureCom Technologies était maculée du sang de Kyle. Sarah n'avait pas eu le choix. Elle avait dû tirer lorsqu'il s'était interposé. Les scientifiques avaient fui après que le tir eut retenti. Seule Nora restait maintenant. Elle était assise par terre, tremblante, et répétait « pourquoi », en gémissant. Sarah maintenait la ligne de son canon sur elle.
    Aric apparut dans l’ncadrement de la porte, amenant avec lui les mémoires flash contenant toutes les données relatives à la puce. Nora lui lança un regard implorant.
    - Ça ne sert à rien, lui dit Sarah. TrendPulse le maintient sous contrôle total, en envoyant des faux influx de plaisir ou de douleur, selon qu'il obéit ou non. Ce n'est plus qu'un pantin, à présent.
    Nora baissa la tête, désespérée.
    - Viens, on sort, lui ordonna-t-elle.
    Dehors, il pleuvait toujours. Aric sentait vaguement le picotement des gouttes de pluie sur sa peau. Vaguement, tout comme les mouvements que TrendPulse lui faisait faire. Seule sa pensée restait libre à présent, et encore, il avait de la peine à se concentrer sous les vagues de dopamine que lui envoyait l'implant.
    John était debout devant lui, indifférent au déluge craché par le ciel. Il tenait dans sa main une vulgaire télécommande. Aric se vit lui remettre les mémoires flash, qu'il aurait tant voulu détruire. C'était trop tard maintenant. Il les donnait, incapable de résister, à ce traître qu'il avait cru être son ami, et il ne voulait pas imaginer quel usage on ferait de la puce. Dégoûté, il voulut s'élancer contre John. Il s'effondra minablement sur le sol, terrassé par des influx douloureux. Il était complètement soumis à leur bon vouloir, complètement impuissant. Et cela resterait ainsi jusqu'à ce qu'ils en décident autrement, réalisait-il avec horreur. Il entendit, les yeux perdus dans le ciel dégoulinant, Sarah faire son rapport:
    - Tout s'est déroulé comme prévu à l'intérieur. À part que j'ai aussi été obligée de tirer...
    - Aucune importance, on s'arrangera pour faire passer tout ça pour ce que c'est : une attaque de cyber-terroristes. Mais nous en moins dans l'affaire, lui répondit John.
    22 Juillet 2025, article du Quotidien Dématérialisé, en ligne sur l'hyper-réseau :
    Durant ces trois derniers mois, la société de production NanoUnite, spécialisée dans l'assemblage en série de produits de nanotechnologies, a vu son chiffre d'affaire augmenter d'un prodigieux 20%. Cela a entraîné à son tour une formidable euphorie autour de l'action de la société, qui a vu, elle, sa valeur augmenter à 1700 yuans.
    Interrogés à ce sujet, les hauts-responsables de NanoUnite ont évoqué une nouvelle méthode de production, qui augmentait la précision et l’efficacité des employés, et qui avait permis une augmentation drastique de la production. Aucun autre commentaire n'a été donné.
    Pour rappel, NanoUnite, basée en Corée du Nord, est le principal sous-traitant des nouveaux téléphones-bracelets de Kameon Telecom, filiale de InterTech Holdings [...]

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    10:54 am
  8. page Terre-promise edited Terre promise Florence Quinche Voir le texte en pdf : {Terre_promise.pdf} Au coeur de l'île…

    Terre promise
    Florence Quinche
    Voir le texte en pdf : {Terre_promise.pdf}
    Au coeur de l'île s'étendait une plaine immense, entourée de collines vertes et humides. Trois lacs se nichaient au creux de ce grand cirque. A chaque orage d'été, une eau claire dévalait les hauteurs en mille ruisseaux étincelants. J'avais toujours vu père travailler la terre. Au printemps il ouvrait la terre, levant haut la sarcle et d'un geste lent, il abattait la corne sur le sol qui répondait sourdement. A chaque pas il reculait, un pied de chaque côté du sillon, traçant ainsi une longue cicatrice, noire et sinueuse. Son souffle rythmait chaque geste. Mon jeune frère Arnal le suivait. Lui faisant face, il portait en sautoir un petit sac de maïs rouge dont il jetait de petites poignées. Un large sourire éclairait sa face. Mon père, ramenant les monticules de terre dans l'ornière, refermait ensuite la blessure. Faucher le blé court, récolter les tubercules noirs aux feuilles piquantes, tresser les joncs humides, tailler et polir le bois tendre de l'arbre de palme, couper le fenouil sauvage. Chaque geste m'était familier. Ma mère et ma sœur récoltaient dès le printemps les oranges sauvages, les citrons, la menthe des collines. Elles ramenaient tous les matins l'eau du lac dans des peaux de chèvre. Je ramassais les bois morts aux alentours et les entassais devant la hutte pour le feu du repas. Parfois je trouvais dans les taillis de petits morceaux de métal noir que je rapportais triomphant. Ma mère me félicitait, me prenant dans ses bras, elle pressait ma tête contre sa poitrine. Je sentais son parfum d'herbes sèches et rougissais de bonheur. Elle déposait soigneusement mes trésors minuscules dans une petite jarre ocre posée à même sol.
    Je devais avoir six-sept ans, c'était la fin de l'été, j'étais assis sur le grand rocher juste derrière notre village, regardant en direction des champs. Notre village était orienté vers le sud, au loin les vastes champs de maïs où les épis gonflaient déjà dans les cosses filandreuses. A l'horizon une lumière chaude, caressante, un peu pâle déjà. Tout était silencieux, mais soudainement un bourdonnement lointain, une sorte de grésillement – à la limite du perceptible, envahit peu à peu l'espace. D'où venait cette étrange rumeur ? Elle m'enveloppait imperceptiblement d'un voile chaleureux et picotait d'une légère brûlure la peau de mon visage. Une excitation me prit. J'étais comme à l'orée d'un mystérieux événement. Je ressentis une grande force, qui m'attirait, bien au-delà de notre île, de l'autre côté des océans vers un espace lointain et illimité. Quelque chose se passait, je le savais. Mais rien ne semblait changé autour de moi. Est-ce un rêve ?
    L'année de mes quinze ans fut celle de mon Initiation. C'était un jour de printemps éclatant, nous marchions en procession vers le lac sacré. J'étais comme illuminé de l'intérieur. Toute la végétation semblait célébrer cet événement. Le vêtement de ce grand jour, une toge écrue claquait sous mes pas rapides. Nous étions à peine une dizaine de jeunes gens, la plupart des garçons encore imberbes, les filles presque toutes déjà des femmes. Je me tenais un peu à l'écart, je n'avais pas envie de partager mon bonheur en discussions et rires. Dans ma tête, résonnaient les phrases mystérieuses entendues depuis toujours... Tu seras autre, tu verras... On ne peut pas t'expliquer... Le petit groupe conduit par notre guide Maximus s'arrêta sur la rive face à l'eau luisante, aux reflets métalliques. Un bruissement envahit l'atmosphère, presque imperceptible. Les autres l'avaient-ils aussi entendu ? Un à un, nous avançâmes en silence vers l'étendue sombre. Seuls les initiés pouvaient s'y baigner. Ses eaux d'un vert profond étincelaient au soleil. Sur l'autre rive on apercevait les ruines des grandes tours, vestiges de nos ancêtres. Le bain initiatique devait nous faire communier avec les ancêtres, retrouver leur sagesse et leur force. Personne ne pouvait approcher le sanctuaire des tours, seul le grand prêtre s'y rendait, une fois l'an. Lors de la cérémonie du plein été. Lorsque le soleil était au plus haut dans le ciel. Il en rapportait des pièces de métal noir, que les hommes découpaient ensuite pour en faire des précieux poignards, des boucles de ceinture, les lames de faux et des serpes.
    Nous retirâmes nos sandales, jetâmes nos cordons de ceinture au sol. La voix de Maximus éclata, forte et grave. A l'appel de mon nom, avançant lentement sur les galets, j'entrai dans l'eau, qui enveloppa mes jambes, puis mes reins, ma tunique glissa, alourdie et rendue visqueuse par les eaux glacées. J'étais nu maintenant, le choc de ma peau avec l'eau froide fit battre mon cœur. J'avançai lentement vers le centre du lac. Kitaï et Jason marchaient devant moi. La brûlure commença. A une dizaine de mètres de la rive, un nuage de vapeur flottait, là où les courants froids et chauds se heurtaient dans un léger remous. Les rives disparurent peu à peu, voilées par la brume. Plus j'avançais dans les eaux chaudes, plus mon corps frémissait. De petites vagues nerveuses battaient mes épaules et éclaboussaient mon visage. Une sensation étrange m'envahit. Soudainement, les vapeurs se dissipèrent, et réapparurent au loin, dans un grondement sourd, les immenses tours grises. Elles déversaient une fumée épaisse. Tout-à-coup une nuée de cendres éclata en mille particules incandescentes et un bruit fracassant s'abattit sur mes épaules. Il tournoya un instant au dessus de ma tête puis s'éloigna vers l'autre rive. J'eus à peine le temps d'apercevoir une immense bête, une sorte d'énorme insecte aux ailes métalliques tournant sur elles-mêmes. Un corps rigide et sombre, des yeux opaques et glacés.
    Les monstrueux volatiles s'immobilisaient au dessus des tours et déversaient des coulées grises, étouffant la fumée par à-coups. Puis ils reprenaient leur danse assourdissante et saccadée. Des silhouettes s'affairaient au pied des tours, des hommes peinant, alourdis par d'amples vêtements orange, ils s'accrochaient à d'énormes chars métalliques. Avec des lances qui semblaient minuscules,ils projetaient des mélanges de sable et d'eau. Au contact des parois incurvées le liquide explosait en fumée opaque et boueuse. Soudain, la pierre des tours éclata en mille particules. Une faille se dessina sur les parois de la tour principale, des lames de feu surgirent dans un crépitement. Une lave incandescente se déversa et emporta les véhicules : morceaux de métal tordu, rouge et fumant. Les hommes tachés de gris et de boue disparurent. Sur la surface vibrante du lac, presque soyeuse, scintillaient de minuscules éclats de lumière.
    J'avais glissé dans l'eau peu profonde du lac. La brûlure remonta des poumons le long de l'œsophage et se répandit dans ma bouche. Douleur, lumière, grondement. J'entendis, comme de très loin la voix de Jason : Ethan, Ethan ! On me saisit par la taille, puis sous les bras et je sentis à nouveau le soleil brûlant sur mon visage. A genoux, sur la rive, je vomis un flot d'eau visqueuse. Marchant péniblement, je me retournai en direction des tours. Pas trace de fumée, ni des vrombissements assourdissants. Seul l'éclat sombre des tours tranchait sur la profondeur du ciel où éclatait le magnifique soleil de printemps.
    Puis Maximus prononça les paroles sacrées. Presque machinalement, agenouillé, j'accomplis les derniers gestes de la cérémonie. Le murmure des récitations bourdonnait dans ma tête. Toute la joie enfantine de la matinée m'avait quitté. Ce grand jour tant attendu m'avait apporté bien autre chose que ce que j'imaginais. Devenir adulte, entrer dans le monde des hommes, tout cela était bien lointain. La vision étrange m'avait secoué, j'en tremblais encore. Je frottai mon corps avec ma tunique et me relevant, je vis Adam assis sur les galets humides qui enfilait ses chausses. Le plus jeune d'entre nous, il devait avoir treize ans environ, la peau de son dos était déjà nécrosée, colorée de plaques brunes, comme celle d'un adulte. Je regardai mes mains, puis mes cuisses, un picotement rougissait ma peau, comme un coup de soleil. Mais à quinze ans, pas la moindre trace de mon âge. Aucun signe, rien n'était venu, alors que peu à peu le corps de mes camarades se modifiait, devenait plus viril. Certains, comme Erik avaient déjà les cheveux blancs ou le crâne rasé. Je jetai ma tunique trempée au sol, et me dirigeai vers Marek en titubant. Chaque parrain se tenait debout devant le lac, récitant les prières sacrées. Nous souhaitant chance, force et courage, mais surtout la fertilité et la descendance, à l'image de notre riche terre. Marek avait toujours été là pour moi. Tout petit, il m'emmenait déjà chasser les renards et les lièvres des fourrés, et lors des grandes pluies, les rats musqués qui fuyaient les rives inondées. Combien de fois avait-on posé des pièges, patienté sous la chaleur de l'après-midi, embusqués dans les hautes herbes ? Il me montrait comment repérer les traces des rongeurs, attacher les cages de roseaux, préparer de minuscules appâts de bouillie d'orge et de miel. Sourd depuis l'enfance, il avait son propre langage, de gestes et de mimiques. Grâce à lui, je lisais chaque signe du sol, les moindres changements de relief ou traces des présences souterraines.
    Marek, comme tous les parrains, portait la toge noire de cérémonie. Très ému, le visage brûlé par le soleil, il sourit, s'inclina, puis s'agenouilla et me tendit mes nouveaux vêtements. Un pourpoint de peau solide, orné de dessins de fourrure, fermant avec de larges lacets de corde, des guêtres brunes cousues de cuir sur le côté. Les filles revêtirent la tunique violette des femmes. Le coton tissé enveloppait leurs fines silhouettes. J'hésitai, d'un signe de tête le remerciai et récitai machinalement la formule de contredon. J'enfilai le pantalon de toile encore un peu rêche, nouai le magnifique pourpoint, serrai mes chausses souples avec un lacet de cuir roulé. Par dessus le pourpoint, Marek attacha fermement ma ceinture. Je tressaillis. Passant les lanières de cuir tressé dans une large plaque d'os, j’y vis l'effigie de mon clan : les ailes du Goéland, notre oiseau mythique. Il guidait, au soir de leur mort, les hommes de l'autre côté du monde. A la ceinture, un fourreau en peau de cerf enserrait une lame de précieux métal noir. Le poignard d'homme dont j'avais longtemps rêvé. Ainsi vêtus, les adolescents se retournaient, courraient en tous sens sur les rives du lac. Ils s'admiraient, riants de fierté, fini les tuniques d'enfant.
    Puis vint le moment de recevoir la coupure. Altar, le frère de Maximus tenait, enroulé dans un épais morceau de cuir, une fine barre argentée. Le plus précieux des métaux, que seuls les prêtres avaient le droit de manipuler. On ne le trouvait que sur l'autre rive, là où trônaient les ruines interdites. Les paumes ouvertes et tendues, en direction du soleil, un à un, nous reçûmes un coup mat sur la paume droite. Je sentis la brûlure remonter jusqu'au coude et tombai à genoux de douleur. Me voilà homme. J'enserrai ma main gauche dans un morceau de tunique, rose maintenant.
    Personne ne savait ce que j'avais vu, qui pourrait comprendre ? Etais-je devenu fou ? Kitaï, mon ami d'enfance, me prit par l'épaule. Que t'arrive t-il ? Je ne sais pas, je me sens bizarre. Kitaï, rassurant : Ne t'en fais pas c'est un jour spécial, tout le monde se sent un peu étrange aujourd'hui. – Non, ce n'est pas cela, c'est autre chose. Dans le lac... j'ai vu quelque chose... Mm... – Quoi ? Qu'as tu vu ? – Je ne suis pas sûr, comme si j'avais fait un rêve, mais si réel....La grande tour vomissait une épaisse fumée. Une sorte d'explosion. Des hommes s'affairaient, vêtus étrangement. Essayant d'éteindre un incendie énorme. Des bruits fracassants tournoyaient dans le ciel avec une odeur de feu et de cendres, comme si tout se passait juste là… de l'autre côté du lac. Kitaï me regarda attentivement. Il se pencha et scruta mon visage, comme s’il y cherchait quelque chose. Mais il ne dit rien et saisit mon bras, m'entraînant avec lui.
    A chaque nouvelle vision, la même brûlure me saisissait. Plus elles étaient fréquentes, et plus mon esprit semblait s'ouvrir, comme si je découvrais des événements très lointains. Le paysage qui m'entourait apparaissait sous un autre jour. Un monde disparu avait modelé notre île, taillé dans le rocher les passages de montagne, creusé les lacs profonds, bâti d'immenses structures autrefois vivantes et habitées. Les vestiges noircis de structures anciennes reprenaient vie. Leur métal, dont nous glanons les aujourd'hui les restes ternis et rouillés, étincelait autrefois d'un vert lumineux. Je percevais les ombres de ces hommes du passé, de cette civilisation disparue et devinais confusément tout ce que le savoir leur avait apporté : ils parlaient entre eux à distance, projetaient leur image au loin, se déplaçaient dans les airs, traçaient des chemins de pierre que dévalaient d'immenses machines bruyantes. Ils semblaient infatigables, creusaient sans cesse de nouvelles fosses où se déversait une eau opaque, transportaient d'étranges jarres noires et jaunes. S'affairant jour et nuit, ils élevaient des tours aux formes étranges, d'immenses murs pointant vers le ciel.
    Mais leur monde était sombre, empli de fumées troubles et suintantes. Ils semblaient toujours lutter, le visage noir, les yeux éclatants. Je les voyais, les entendais, ces hommes qui sans doute avaient vécu ici des centaines, peut-être des milliers d'années auparavant. Ces voix surgies d'un autre monde, dont les intonations familières résonnaient comme un appel lointain...
    Nous nous tenions sur l'étroit plateau, dont un versant glissait au loin vers la mer et l'autre plongeait vers notre vallée. Le geste circulaire de la faux tordait mes reins, les herbes coupées crissaient, et le soleil dur de juillet battait mes épaules. Mes paumes gonflaient sous le frottement du bois. Quelques pas, un arrêt, un bref élan de l'épaule, puis un ample geste qui embrasse et coupe. La sueur coula le long de ma nuque. Je m'interrompis, ruisselant, épuisé... Arnal accroupi ramassait en silence des brassées d'herbe, les rassemblait et les enserrait d'un cordon de chanvre, puis les entassait en petits paquets. Ses mains étaient sèches, ses avant-bras recouverts de plaques blanches. Des morceaux de peau se détachaient, en écailles grises. Il y avait bien longtemps qu'il ne fauchait plus. Il se coucha sur le dos, s'étirant et s'enfonçant dans les paquets d'herbes. Il regarda vers le ciel puis ferma les yeux sous la lumière violente. Les plaques blanches recouvraient aussi son torse et son visage. Il respira profondément et plissa les yeux en souriant. A ce moment, une étrange tristesse m'envahit. Le moment présent m'échappait. Déjà lointain, un peu comme cette terre qui se perdait de l'autre côté de la mer. Je regardai Arnal, c'était peut-être déjà son dernier été.
    De nouveau cette brûlure sèche. Au loin, la surface du lac se mit à trembler, ses eaux devinrent rouges, l'air commença à vibrer. Une vision ? Je savais maintenant. Une immense étendue de terre se lézarda, puis craquela et gonfla comme une outre prête à éclater, des couches de terre rouge apparurent et se tordirent dans un grondement sourd, un tonnerre étouffé. Des sillons incandescents se creusèrent, qui en quelques instants ouvrirent une vallée profonde. Une déferlante d'eau noire et bouillonnante s'y engouffra dans un tumulte fracassant, engloutissant toute végétation. Ce mélange de boue et de feu forma un vaste cratère et je devinai alors, sous la vallée calme et fertile, les vibrations et le tonnerre du cataclysme. Lointain et si proche.
    Agenouillé, les mains attachées dans le dos, les vêtements trempés collés au corps, je suffoquais, crachant une eau visqueuse et tiède. Le simulacre de baptême m'avait presque noyé. Les oreilles sifflantes, les poumons brûlants, chaque respiration me déchirait la poitrine. Un mélange d'épuisement et de colère m'envahissait. Au loin les sons de la cérémonie se mélangeaient aux bruits de la nuit... l'exorcisme n'était pas terminé. Les chants continueraient jusqu'à l'aube. Je me redressai, tentai de replier mes genoux et de bouger mes jambes. Les cordes qui m'entravaient, mêlées de fils métalliques, lacéraient mes chevilles. Je me tortillai, frottai mes poignets l'un contre l'autre. Chaque mouvement cisaillait et enfonçait davantage le métal dans ma peau meurtrie.
    Je me maudissais… qu'est-ce qui m'avait poussé à parler de mes visons ?
    Partagé entre la fureur et le désespoir, mes souvenirs se mêlaient aux événements récents. Ma colère se focalisait sur le grand prêtre Maximus. Depuis toujours, j'avais eu un pressentiment. Enfant déjà, le grand prêtre m'était antipathique. Ses discours mystérieux sur le paradis perdu, et puis ses menaces envers ceux qui voulaient quitter la terre. Je me souvins du jour où mon père avait disparu. Je devais avoir huit ans, lorsque les hommes, après plusieurs jours d'absence, revinrent de la chasse, harassés, sales, les cheveux mêlés de mousse et de terre, le visage hagard. Tout le village les attendait, tous étaient inquiets. Mais ils ne rapportaient rien, pas le moindre gibier, pourtant leurs tuniques étaient couvertes de taches sombres et de traces d'herbes. Les chasseurs étaient en piteux état, leurs visages fermés annonçaient déjà un funeste message. Mon père ne revint jamais. Une horde d'ours noirs les avait attaqués durant la nuit, ils n'avaient rien pu faire, pourtant ils s'étaient battus. Matten montra sa lance brisée, son bouclier déchiqueté et les blessures de ses bras, encore humides et crasseuses. Il sortit de son sac la peau de cheval de mon père, en lambeaux, à demi déchiquetée. Il la remit à ma mère. Elle ne dit rien, s'accroupit, la serra dans ses mains et s'y cacha le visage.
    Je me souvenais parfaitement de cette scène et du discours de Maximus. D'une voix stridente il avait accusé mon père d'avoir provoqué les ancêtres par ses mensonges. Il avait été puni, la vengeance des dieux était implacable. Aucun blasphémateur n'y échappait. Ma mère, effondrée, ne releva pas la tête. Il n'y eut pas de funérailles.
    J'étais à genoux, recroquevillé vers le sol, lorsqu'un bruissement s'approcha. Je frémis. Quelque chose agrippa mes poignets, tira sur mes liens, puis les trancha, sèchement. Je tombai en avant sur la poitrine, le visage contre terre. – Tais-toi, chuchota une voix. Je sentis les liens se détendre, puis la corde glisser sur mes guêtres. En me retournant je devinai dans la pénombre la silhouette de Kitaï. Il me tendit une tunique de femme aux couleurs sombres. Je l'enfilai, les gestes encore gauches. – Vite, suis-moi. La nuit était claire, elle résonnait encore des cris et des chants. Sans un bruit, nous longeâmes les taillis de buissons derrière les huttes, puis nous glissâmes dans les herbes hautes. Près du champ de maïs, Kitaï s'y enfonça et ressortit quelques minutes plus tard, une outre du cuir dans chaque main et un sac de jute sur l'épaule.
    Au début nous marchions surtout la nuit, nous cachant le jour dans les forêts de jeunes chênes qui surplombaient les sentiers. La peur d'être rattrapés nous poursuivait jusque dans nos rêves. Nous ne dormions que quelques heures, recroquevillés dans la végétation luxuriante. Le moindre bruit nous réveillait en sursaut. Le quatrième soir, il faisait déjà presque nuit, rassemblant nos provisions nous nous préparions à reprendre la route. Un froissement dans le taillis. Une pierre roula vers le sentier. Immobile, je retins ma respiration puis appuyai un genou sur le sol et sortis furtivement mon poignard de son fourreau. Les craquements se rapprochèrent et soudain une forme sombre écarta les hautes herbes... Kitaï fit un bond en arrière. – Eh… c'est moi ! C'est moi, n'ayez pas peur ! Nous reconnûmes immédiatement la voix rauque d'Arnal. – Que fais-tu là ? Comment savais-tu ? – Des jours que je vous cherche... J'ai fini par trouver vos traces, j'étais sûr que vous iriez vers la mer. Les autres ont abandonné, il n'y a plus que moi. Je viens avec vous.
    Depuis quelques jours mes visions s'étaient espacées…la fatigue sans doute, les nuits passées à courir. Nous n'avions presque plus de galettes de maïs et mâchions les jeunes écorces. Mon corps s'affaiblissait peu à peu, mon esprit s'amenuisait, c'est à peine si j'arrivais encore à percevoir ce qu'il y avait au-delà. Un effort de concentration me permettait encore de voir un peu, quelques images troubles. Il n'y avait plus de sentir, mais je savais dans quelle direction nous devions fuir. Comme attiré par le lointain. Un dernier sommet nous séparait de l'horizon. Nous escaladions péniblement ses pentes arides et caillouteuses Notre vallée luxuriante était bien loin. L'eau commençait à manquer. En fin d'après-midi, nous arrivâmes au sommet, les mains écorchées. Epuisés, nous nous assîmes en direction de la mer. On racontait qu'y vivaient les esprits des morts. La plupart y croyaient et évitaient même de regarder vers l'horizon. Personne n'avait traversé, ni même à ma connaissance, tenté de quitter notre île. Difficile d'imaginer la distance. Une ligne sombre et floue vacillait au loin puis se diluait progressivement dans le bleu éclatant de la mer. Kitaï s'approcha : Qu'y a-t-il vraiment de l'autre côté ?
    Le lendemain nous dévalâmes une forêt de pins et de châtaigniers, glissant sur un tapis d'épines et revigorés par un vent parfumé de résine. Les branches sombres dévoilaient par instants l'éclat bleu et scintillant de la mer. En fin d'après-midi, les derniers branchages s'écartèrent et s'offrit à nous, en contrebas de petites falaises blanches et grises, une immense crique de sable.
    Epuisés nous nous assîmes sur le sable, soulagés d'avoir enfin atteint le rivage. Un vent léger, piquant de sable et d'iode, vint nous caresser le visage. La plage, parsemée de minuscules débris de coquilles blanches, était battue doucement par de courtes vagues qui s'étiraient vers nous puis repartaient vers le large dans un léger crissement. Nous fixions l'horizon, tentant d'apercevoir au loin la ligne noire à travers les derniers rayons de soleil. Même en plissant les yeux on ne voyait qu'un trait sombre et devant une telle étendue nous hésitions à nous réjouir. Puis lentement Arnal enleva ses chausses déchiquetées par les jours de marche, laissa tomber son pourpoint, détacha ses guêtres et s'approcha des eaux miroitantes. Ses pieds meurtris s'enfoncèrent délicatement dans le sable mouillé. Un picotement brûla sa peau rougie.
    Les deux jours qui suivirent, nous ratissâmes les alentours, à la recherche de bois et de fibres. Sur la plage, de vieux troncs échoués avaient séché et blanchi. Kitaï choisit les plus solides, et nous les taillâmes à coup de lame. Arnal trancha des feuilles de palmiers en fines lanières qu'il tressa en cordelettes coupantes. Nous attachâmes une dizaine de troncs, formant ainsi une petite plateforme souple. Kitaï gonfla nos deux outres de chèvre, les arrima de chaque côté du radeau. Nous n'emportâmes que quelques fruits, de la pulpe de palmier et deux noix de coco trouvées sur la plage. Nos gestes devenaient fébriles. Le dernier soir, au moment de quitter notre île, je pris à deux mains une poignée de sable humide et m'en recouvris le visage. Que les dieux ne me reconnaissent pas dans le sacrilège. Courant dans l'eau, Kitaï et Arnal poussèrent vivement l'embarcation vers le large en hurlant. Les cris exorcisèrent notre peur. Comme ils perdaient pied, je les agrippai par leur pourpoint et les tirai sur le radeau.
    Nous saisîmes les pales de bois fraîchement coupé. Accroupis sur les côtés du radeau, nous les enfoncions dans l'eau, appuyant de toutes nos forces. Les vagues devinrent de plus en plus fortes, éclaboussèrent violemment les flotteurs de cuirs, comme si la terre essayait de nous retenir encore un peu. Nous fûmes rapidement trempés par les gifles d'eau salée. Notre embarcation nous ballottait en tout sens. Au loin la mer paraissait calme. Notre désir de savoir était plus fort que l'angoisse. Nous luttâmes, pliés vers l'horizon, pagayant sans relâche, le visage touchant presque l'eau, comme prosternés vers l'abîme. Nos gestes saccadés répondaient aux attaques imprévisibles des vagues. Par moments, cessant de ramer nous nous agrippions aux rondins, le visage contre le bois trempé, la poitrine haletante, faire corps avec le radeau. Puis, les vagues se firent plus molles, ondoyantes, elles glissaient sous le radeau enfin libre. Comme si la terre avait lâché prise, nous abandonnant avec regret. Nos gestes, plus rapides, secs et courts, faisaient glisser le radeau sur la surface sombre et lisse. Le soleil n'était plus qu'un arc rouge sur l'horizon. Il s'enfonça soudainement dans la nuit. En quelques minutes l'obscurité nous enveloppa. Nos gestes comme suspendus, nous cessâmes de ramer un instant. Le doute m'envahit, et si c'était trop loin ? Nous continuâmes de ramer, nos muscles devenaient douloureux. Le ciel profond laissa peu à peu apparaître les étoiles, les innombrables dessins célestes. Nous allions vers l'est. De longues heures passèrent, nos respirations régulières rythmaient nos gestes presque hypnotiques. Chaque mouvement tirait les muscles, semblait déchirer par à coups mes bras et mes reins. La sueur se mêlait à l'eau salée. La lumière bleue de la lune se diffusait lentement, laissant apparaître quelques nuages s'étirant au loin. Notre peau prenait des reflets de métal argenté. Nos gestes devenaient incertains. Epuisés, nous jetâmes les pagaies au centre de l'embarcation. Kitaï se mit à genoux serra la noix de coco avec ses cuisses, y planta la pointe de son couteau, qu'il fit tourner, lentement, jusqu'à la percer d'un craquement. Il me tendit la demi-sphère. Le lait coula sur mes mains et ma gorge. Arnal reprit le couteau et fendit la sphère d'un coup sec. Nous nous partageâmes les morceaux de chair douce et humide. Je découpai la pulpe de palmier en larges fibres. Trempée, elle avait le goût de sel. Nous mâchions en silence. Nos maigres provisions terminées, nous plongeâmes nos bras dans la mer. De petites vagues tambourinaient contre les outres. Un léger vent se leva et chassa peu à peu la nuit. L'horizon commença à pâlir. Une lueur chaude se diffusait lentement.
    Enfin nous aperçûmes, toute proche cette fois, l'ombre d'une terre, l'Autre terre. Cette vision nous redonna quelques forces. D'un même geste, nous saisîmes les pagaies, malgré nos mains endolories. Les claquements des pagaies résonnaient loin devant. L'autre terre s'approchait. Un filet d'écume, à quelques centaines de mètres devant nous éclaboussait la surface de la mer, jusque-là si calme.
    Soudain comme emportée par une vague, l'embarcation glissa de plus en plus vite sur le dos de la vague, puis un choc violent souleva l'avant du radeau. Nous nous agrippâmes aux rondins, mais énorme rouleau d'écume s'abattit sur le radeau et nous projeta dans les eaux bouillonnantes.
    Je sentis le sable sur mes lèvres, mon front battait, mes paupières brûlaient. Je ne sentais plus le reste de son corps, seul mon esprit tournoyait. J'entendais encore le fracas de la mer. Peu à peu le soleil réchauffa mon dos et je m'endormis. Kitaï gisait non loin, couché sur le sable, les genoux repliés contre sa poitrine, comme pour rentrer en lui-même. Quelques débris du radeau flottaient, des morceaux de rondins détrempés roulaient sur le sable, poussés par de petites vagues régulières. Je ne sais combien de temps nous restâmes allongés sur la plage. Au lever du jour, Arnal, était assis regardant vers le large. La plage formait un immense ruban de sable gris qui se déroulait au loin, sans fin. A une cinquantaine de mètres du rivage, une dune sombre cachait l'intérieur des terres. Meurtris, assoiffés, nous nous éloignâmes de la rive et grimpâmes sur la dune chargée d'algues et de débris. Nos pieds s'enfonçaient et glissaient dans le sable. Au sommet de la dune, nous vîmes en contrebas, à une centaine de mètres, ce qui ressemblait à une immense barrière presque transparente, haute de plusieurs mètres. En s'approchant on vit qu'elle était faite de petites lanières entrecroisées. -Du métal ! Une barrière de métal ! s'exclama Arnal. Il y bien des hommes sur cette terre !
    Mais en y regardant de plus près, le métal était taché de brun, et laissait des traces rouges sur les mains. Il semblait aussi vieux et abîmé que celui de notre île. J'appuyai mes deux mains contre les filaments, la structure tressaillit, émit un léger scintillement sonore. Je glissai mes doigts entre les petits carreaux, et agrippai les filins pour tester sa solidité. La barrière ploya légèrement sous mon poids, mais je n'arrivai ni à tordre le métal ni à plier la structure. De l'autre côté on devinait une terre sèche, jonchée de pierres, de structures étranges qui ressemblaient à de grandes carcasses d'animaux calcinées. De hautes herbes jaunies poussaient ça et là. Quelques buissons à demi secs se nichaient entre les carcasses. Une rumeur sourde montait, elle venait de l'autre côté... Nous décidâmes de longer la barrière, cherchant un endroit plus propice pour la traverser. Nous marchâmes plusieurs centaines de mètres, nos pieds brûlaient sur le sable. Le paysage était presque désertique, la végétation se limitait à quelques épineux gris et secs. Le vent se leva, nous couvrit en une bourrasque de poussière. La chaleur devenait étouffante, la rumeur montait, résonnait comme un bourdonnement. Nous nous couvrîmes le visage, et marchâmes ainsi, penchés en avant et touchant de la main droite les fils de métal. Le vent tourbillonnait, frappait mon dos, puis s'enroulait, giflait ma poitrine, le sable collait à mes cheveux, ma barbe naissante était chargée de poussière. Je sentis soudain une aspérité dans la barrière. Comme un tube de métal, vertical. A tâtons je le saisis des deux mains. Le vent m'aveugla de sable et de poussière. Entre le tube et la barrière, un tout petit espace. J'y glissai mes doigts, et longeant le tube sentis soudain comme une poignée. C'était bien une porte ! Elle était découpée dans la barrière, mais une chaîne de maillons épais bloquait son ouverture, fermée par une petite boîte de métal rectangulaire. Le vent apportait une odeur âcre, le ciel se couvrait comme d'une brume sombre. On avait peine à croire qu'il était si tôt le matin, tant la lumière était faible et diffuse. Kitaï saisit la chaîne, la palpa. Le métal écaillé semblait s'effriter. Il sortit son couteau de l'étui de cuir encore humide et frappa doucement la petite boîte qui reliait les deux morceaux de la chaîne. Des éclats de métal brun tombèrent. Puis il frappa plus fort, avec la pointe de sa lame, une fente noire apparut. Je ramassai une large pierre et écrasai violemment la boîte, à chaque coup elle se déformait un peu plus. La pièce de métal éclata en morceaux. La chaîne tomba au sol et s'enfonça dans le sable. Je poussai la porte des deux mains. Elle ne bougea pas d'un pouce. Puis agrippant les filins de métal, nous secouâmes violemment la structure métallique. Le vent chargé de sel battait nos épaules, tentait de nous entraîner dans sa danse effrénée. La rumeur étrange persistait, par moment le son montait, puis semblait presque disparaître. La porte ne bougeait pas, en se penchant au sol, je vis que le bas de la structure était ensablé. A genoux, aveuglés par les bourrasques de plus en plus agressives, nous creusâmes à pleines mains le sable accumulé. Les yeux fermés, en silence pour ne pas avaler la poussière sèche et étouffante. Enfin, après avoir dégagé presque deux coudées de sable, je sentis le tuyau de métal qui formait la base de la porte. Nous repoussâmes le tas de sable pour permettre au battant de la porte de s'écarter. Soudain le vent tomba. Nous pûmes à nouveau ouvrir les yeux, secouâmes nos cheveux. Kitaï se frotta le visage et nous vîmes, au dessus de la porte entrouverte, une grande plaque de métal, on y distinguait des traces de couleur. Un dessin presque effacé : trois petits triangles noirs, dont les pointes convergeaient vers le centre. Un soleil noir ? murmura Arnal. – Je l'ai déjà vu, répondis-je. Sur les grands fûts que transportaient les hommes du passé, près des grandes tours du lac sacré. Un à un nous nous glissâmes de l'autre côté et nous nous éloignâmes de la barrière, attirés par le bruit au loin. D'autres panneaux apparurent, cette fois attachés sur de grands piquets de métal, de couleur jaune pâle, on y distinguait une forme noire. Un crâne, aux orbites vides semblait nous fixer d'un lointain passé. Des ossements se croisaient au centre du crâne. En dessous, des signes que nous ne pouvions déchiffrer. Plus de doute, un avertissement.
    Le soleil avait enfin percé la brume grisâtre et malodorante. Nous continuâmes à avancer vers la rumeur. L'horizon se dégagea et nous aperçûmes au loin un immense amoncellement de gravats, des constructions en ruine. Le sol semblait être fait de grandes plaques de pierre grise, d'une surface lisse qui ressemblait à de l'argile, légèrement brillante, mais éclatée de toutes parts. Ça et là des monceaux de matériaux enchevêtrés, de morceaux de barres de métal tordu, des carcasses brunes et noires, de véhicules sans doute, s'éparpillaient sur la surface, comme des animaux morts décharnés.
    A ce moment, je me sentis vaciller, tout s'obscurcit autour de moi. Mais mon esprit s'éclaircit, en un instant, mes genoux fléchirent. Il faisait nuit, mais devant moi, apparut à travers la brume, de lointaines lumières diffuses, puis ce qui semblait être une immense cité, foisonnante, illuminée de toutes parts. Des milliers de points scintillaient : blanc, argenté, rouge, bleu et violet. C'était donc cela une ville ! Un immense corps lumineux bourdonnait d'une rumeur joyeuse. De hautes structures translucides en forme de coupoles semblaient flotter à des centaines de coudées dans le ciel, s'y reflétaient milles chatoiements aux couleurs étranges. Des passerelles les reliaient en un réseau de toiles d'araignées. Les structures souples ressemblaient à de grandes algues aquatiques, ondoyaient dans le ciel, au rythme d'une respiration lente et profonde. Des traits de lumière traversaient cette nuit, comme de petites étoiles filantes, glissaient d'une structure à l'autre, tournoyaient puis s'arrêtaient en suspension dans les airs. Leur éclat vert brillait comme celui d'un essaim de lucioles. Par instant surgissaient les bribes d'une musique mystérieuse. De grands tubes verticaux, d'une matière transparente, semblaient aspirer des boules violettes qui montaient vers le sommet des coupoles et disparaissaient à une vitesse affolante. La rumeur de voix m'atteignait par instants et je reconnus les sons de cette langue si familière.
    Soudain, le ciel se teinta d'un éclat de lumière blanche, qui se répandit de manière saccadée et de plus en plus violente, comme l'explosion d'un soleil, puis un tonnerre s'écrasa sur la cité. Un lourd silence suivit, arrêta le temps. Des anneaux de feu enlacèrent la fragile cité d'un éclat rouge puis montèrent vers le ciel en volutes mortelles. Des vagues de fumée bouillonnante déferlèrent cachant tout l'horizon. Un second éclat de lumière envahit alors l'espace dans un tonnerre assourdissant. D'innombrables fragments translucides volèrent de toutes parts et retombèrent lentement en cendres incandescentes.
    Abasourdi, la tête douloureuse, la mâchoire crispée, mes oreilles bourdonnant encore, je revins à moi. – Qu'y a-t-il ? Comment te sens–tu ? La voix de Kitai me ramena dans le présent. Arnal, accroupi, m'aida à m'asseoir : Qu'as-tu vu ? La bouche brûlante, je murmurai : Là, la fin de cette cité, si belle, si vivante, flottant entre les cieux et la terre. Détruite par une lumière venue du ciel. Comme brûlée en un instant. Terrible et magnifique...
    Lentement, nous nous relevâmes et partîmes à la recherche d'une source.

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